Dépasser les clivages nationaux pour mieux intégrer les marchés de capitaux

Créé le

20.05.2026

-

Mis à jour le

26.05.2026

Face aux défis énergétiques, technologiques et à la remise en cause des équilibres géopolitiques, il revient aux Européens de bâtir un écosystème financier robuste, capable de financer les secteurs stratégiques et de soutenir durablement la croissance et l’innovation.

L’intégration des marchés financiers européens connaît une impulsion politique inédite depuis la publication du projet de Market Integration and Supervision Package (MISP), en décembre 2025. Ce projet, par ses propositions visant à accroître la liquidité, à garantir une concurrence équitable, à élargir le choix des investisseurs et à intégrer les marchés, vise à améliorer les opportunités de montée en puissance pour les infrastructures financières et entreprises européennes. Le sentiment d’urgence paraît aujourd’hui fort, permettant d’espérer davantage de soutien politique pour une vision paneuropéenne.

En témoigne la lettre signée en mars par six pays européens (Allemagne, Espagne, France, Italie, Pays-Bas et Pologne) qui ont appelé à la conclusion d’un accord politique d’ici à la fin de l’été, autour des cinq piliers de l’Union de l’épargne et des investissements (UEI). Parmi les points mis en avant, je relève particulièrement le soutien à une supervision centralisée des infrastructures de marché « les plus systémiques, pertinentes et transfrontières » ; des mesures ciblées en faveur des marchés transparents, qui ont perdu du terrain au fil des réformes, souvent de manière non intentionnelle, face aux transactions de gré à gré, à la simplification du régime des introductions en Bourse et à la promotion de régimes de comptes-titres et d’épargne retraite dans tous les États membres.

Une Europe en manque de champions mondiaux

Ces engagements témoignent d’une volonté collective d’aller dans la bonne direction. Mais aller au bout nécessitera de dépasser les clivages nationaux. Le défi européen ne réside pas dans le manque de talents ou d’entreprises innovantes, mais dans l’absence de champions disposant d’une taille critique leur permettant de rivaliser avec leurs concurrents mondiaux. Le rapport Noyer-Kukies, publié en janvier 2026, souligne que le nombre d’entreprises en phase de démarrage a quadruplé au cours de la dernière décennie, illustrant ainsi le dynamisme de l’écosystème start-up européen. Toutefois, cette vitalité peine encore à se traduire par l’émergence de grands champions de rang mondial. Faute d’un potentiel jugé suffisant sur les marchés européens, et en raison d’une vision parfois biaisée de ceux-ci, les entreprises européennes soutenues par les capitaux privés, eux-mêmes alimentés par des soutiens publics, sont orientées vers le M&A, pourtant deux fois moins créateur de valeur que la Bourse, et capté à 80 % par des acquéreurs étrangers.

La cotation, un moteur puissant

Pourtant, la cotation représente un enjeu stratégique majeur, véritable moteur de développement économique et d’indépendance. La Bourse, au sens large, demeure le principal vecteur permettant aux entreprises de s’imposer comme des leaders continentaux ou mondiaux dans de nouveaux domaines d’excellence. Ce passage à l’échelle est impossible sans des marchés de capitaux européens souverains et forts, et ceux-ci ne pourront émerger sans renforcer leur intégration. L’Europe a beaucoup misé sur l’ouverture à la concurrence pour donner à de nouveaux entrants la possibilité d’accéder à l’ensemble du marché européen, elle a beaucoup travaillé à renforcer l’interconnexion entre des marchés fragmentés. Elle doit désormais également permettre aux initiatives consolidatrices de délivrer le plein potentiel de leur projet d’intégration au bénéfice de leurs clients.

Force est de constater, face aux ambitions portées par le MISP, la persistance des obstacles structurels observés sur le terrain. La fragmentation des flux financiers et l’hétérogénéité des règles entre États membres, ou même de leur interprétation, empêchent de nombreux acteurs européens compétitifs d’atteindre une taille critique à l’échelle mondiale.

L’épargne européenne est l’une des plus abondantes au monde, mais elle est fortement sous-allouée en actions. La fragmentation des marchés de capitaux européens et le manque d’harmonisation sur le continent renforcent ce phénomène : les marchés domestiques découragent un investissement trop concentré dans les entreprises locales. L’investissement dans les pays voisins est jugé complexe et coûteux.

Le constat est sans appel : il est urgent d’intégrer, de consolider et d’harmoniser les marchés de capitaux européens afin de limiter ce phénomène de sous-optimisation de l’épargne de long terme, qui prive nos entreprises de financements potentiels et bénéficie à des sociétés non européennes. Si l’essor de la gestion passive et l’américanisation du bassin d’investisseurs expliquent en partie ces dynamiques, il revient aux Européens de construire collectivement un cadre et des règles de marché compétitifs et attractifs pour les entreprises européennes.

Un marché davantage intégré, auquel le projet d’Euronext espère contribuer, permettra de créer un véritable bassin domestique d’épargne européenne, condition nécessaire... mais non suffisante. La mobilisation de l’épargne privée de nos concitoyens vers les marchés de capitaux en constitue le pendant. Il est crucial de la canaliser vers l’investissement productif, en créant des dispositifs attractifs et sécurisés pour les particuliers, tout en renforçant la confiance dans les marchés financiers.

Forte volonté politique

Plusieurs initiatives récentes témoignent d’une volonté politique claire à l’échelle européenne. La stratégie européenne pour l’éducation financière, présentée en 2025 par la Commissaire européenne aux Services financiers Maria Luis Albuquerque, vise à améliorer la compréhension des enjeux financiers auprès des citoyens et à faciliter leur accès aux marchés. Par ailleurs, l’avancement des travaux sur les retraites européennes et la création de Savings and Investments Accounts contribuent à offrir de nouveaux outils pour orienter l’épargne privée vers le financement des entreprises. Pionnière dans le domaine avec le PEA, la France ne peut rester à l’écart de ce mouvement de modernisation et de priorisation donnée aux comptes-titres par les promoteurs du label Finance Europe, créé sur une initiative française.

In fine, la place financière idéale est celle qui offre liquidité, échelle et impact stratégique, capable de canaliser l’épargne européenne vers les priorités collectives et de soutenir la compétitivité à long terme de l’économie. L’Europe dispose du capital, des talents et de l’expertise. Il nous faut désormais le courage d’agir, en prenant des mesures audacieuses pour construire des marchés de capitaux plus profonds, plus intenses et plus unifiés, au service des générations futures. n

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº917bis