Frédéric Visnovsky

« Les entreprises vont continuer
de diversifier leurs sources de financement et refinancement »

Créé le

23.01.2024

-

Mis à jour le

24.01.2024

Retards de paiement, défaillances, risque de crédit... Frédéric Visnovsky, médiateur national du crédit aux entreprises, se dit
« à la fois réaliste et vigilant ».
Et nous explique pourquoi.

De grandes enseignes du prêt-à-porter et de l’ameublement ont fermé boutique ces derniers mois. Faut-il s’attendre à un nombre croissant de défaillances en 2024 ?

Si la fermeture de grandes entreprises marque le grand public lorsqu’elles sont connues et a des effets importants sur l’emploi, il n’y a pas de raison de verser dans le pessimisme pour les défaillances. Nous sortons d’une situation extraordinaire durant la période du Covid-19. Il faut comparer aux années 2015-2019 où l’on comptait environ 60 000 défaillances d’entreprises. Les chiffres montrent une forme de retour à la normale, avec 55 000 procédures collectives et 7 800 préventives en 2023. Les procédures préventives auront toute leur importance cette année.

Les défaillances passées concernaient-elles des entreprises de mêmes tailles et secteurs ?

La répartition par secteur est comparable en 2019 et 2023. Les enseignes qui disparaissent aujourd’hui ne se sont pas adaptées aux nouveaux usages et modes de consommation. Globalement, les entreprises sont en meilleure situation qu’avant la crise sanitaire, que ce soit pour leur chiffre d’affaires, leur trésorerie ou leur endettement. La France n’est pas en récession, il n’y a pas de vague de faillites.

On se focalise sur les défaillances mais, dans le même temps, on observe en 2023 un million de créations d’entreprises, comme en 2022, dont 600 000 micro-entreprises. Bien sûr, il faut compter les radiations du registre du commerce – 300 000 à 400 000 – mais le solde net est positif, avec des créations d’emplois et de richesse, même si les défaillances concernent des entreprises de tailles plus importantes et donc un effet plus prononcé sur l’emploi.

Peut-on être confiant pour le risque de crédit des entreprises en 2024 ?

Il n’y a pas de raison de craindre une augmentation du taux de défaut puisque nous n’anticipons pas d’explosion des défaillances. Pour autant, les banques peuvent accroître leurs provisions pour des prêts dont elles estiment un risque de perte à terme, c’est-à-dire avant que l’emprunteur soit en défaut et à maturité, pas à 12 mois. La norme comptable IFRS 9 permet une approche prospective et, en niveau 2, de gérer le coût du risque. C’est pourquoi, d’ailleurs, il ne faut pas surinterpréter cet indicateur.

La hausse des taux, donc du coût des crédits, n’est-elle pas un problème ?

En France, 60 % des crédits accordés aux entreprises sont à taux fixe. Cela protège les entreprises. Sur l’encours de ces prêts bancaires à taux fixes, une part de 45 % est renouvelée entre le deuxième trimestre (T2) 2023 et fin 2025, soit 333 milliards d’euros. Si l’on prend en compte la dette bancaire à taux variable, dont 76 % de l’encours doivent être retarifés entre le T2 2023 et fin 2025 (183 milliards d’euros), c’est 53 % de l’encours de dette bancaire des entreprises, dont le taux d’intérêt doit être réévalué d’ici fin 2025, dont 35 % en 2023.

Bien sûr, la charge d’intérêt contribue à l’augmentation des coûts. Toutefois, jusqu’à présent, l’évolution est toujours en coût réel négatif, l’inflation étant supérieure, même si il faut comparer désormais avec une croissance des chiffres d’affaires qui a fortement diminué, une croissance d’un peu plus de 3 % en 2023. Sur l’ensemble des entreprises françaises, la charge d’intérêt supplémentaire associée devrait être absorbable. En considérant que les taux d’intérêt de tous les nouveaux crédits bancaires se maintiennent à 4,25 % dans les années à venir, le coût financier du renouvellement de la dette représenterait 1,3 % de la valeur ajoutée brute des entreprises (à son niveau du second semestre 2023).

Vous êtes optimiste. Pas de crainte de fermeture du crédit pour des entreprises mal ou pas cotées ou notées ?

Il n’y a pas d’augmentation du recours à la médiation, et c’est un bon indicateur de l’accès au crédit. Je suis à la fois réaliste et vigilant. Les entreprises françaises vont-elles subsister dans un contexte de faible croissance en 2024 ? Elles ont montré une très forte résilience au gré des crises. Certes, il existe un risque croissant de nouveau choc énergétique. Après la guerre en Ukraine, les regards se tournent vers le Proche-Orient. C’est d’ailleurs pourquoi les chefs d’entreprises et, pour les plus grandes, leurs conseils d’administration, doivent prendre la mesure des risques géopolitiques, pour le commerce international et le prix des énergies.

Concernant la cotation par la Banque de France, le nombre d’entreprises cotées augmente, avec plus de 300 000 en 2023, et notre cotation a une vision prospective à trois ans, ce qui permet aussi d’atténuer les amplifications conjoncturelles.

Quel est le tableau général de l’endettement des entreprises en ce début 2024 ?

Je tiens d’abord à souligner que les entreprises ont globalement renforcé leur situation en 2022, avec des chiffres d’affaires en croissance – entre 13 % et 19 % selon la taille –, des taux de marge qui ont résisté, en baisse en 2023 mais supérieurs au niveau d’avant crise Covid, et un taux d’endettement également en baisse, grâce notamment à un renforcement des fonds propres et les entreprises disposent de trésoreries confortables. L’an dernier, les crédits d’investissement et d’équipement étaient dynamiques (à fin octobre, une croissance annuelle de 4,9 % et 5,5 %).

Concernant ceux de trésorerie, les demandes sont faibles (seulement 5,5 % en 2023) et leur croissance est négative (en baisse de 7,3 % fin octobre 2023). Après les hausses record enregistrées entre 2019 et 2021, la trésorerie des entreprises a diminué en 2022, mais est demeurée à un niveau élevé : dans le détail, la trésorerie médiane, exprimée en jours de chiffre d’affaires, a chuté en 2022 par rapport à 2021 de 18 % pour les micro-entreprises, de 15 % pour les autres PME, de 13 % pour les ETI et de 21 % pour les grandes entreprises. Cette inflexion de tendance doit toutefois s’interpréter davantage comme une amorce de normalisation que comme un signal alarmant.

La facturation électronique peut-elle améliorer les trésoreries ?

Cette réforme a surtout pour objectif le contrôle de la TVA. Elle est censée également améliorer le traitement des factures et donc réduire les retards, mais l’exemple italien ne montre pas que ce soit plus rapide.

La trésorerie est un facteur de résilience en termes de sources de financement, mais aussi parce qu’elle peut être porteuse d’intérêts dans le cas des dépôts à terme. En France, les intérêts reçus représentent 80 % des intérêts à payer pour les entreprises au second semestre 2023, et les intérêts reçus étaient supérieurs aux intérêts à payer en 2021 et 2022, ce qui a permis une couverture face à la remontée des taux pour les entreprises françaises.

Les retards de paiement constituent un facteur négatif...

Sur les paiements clients, entre T2 et T3 2023, selon une enquête d’opinion menée auprès des PME/TPE, BpiFrance constate une augmentation des délais clients déclarés en hausse par rapport à ceux déclarés en baisse. Sur la même période, l’étude AFTE/Rexecode met en avant une amélioration des paiements clients, après toutefois une dégradation plus importante entre le T1 et le T2 2023, pour les ETI et les grandes entreprises. En parallèle, sur le premier semestre 2023, Altares évalue à 0,3 jour la dégradation des retards de paiement des fournisseurs pour atteindre 12 jours fin juin 2023. C’est toujours mieux que la moyenne européenne, mais moins bien qu’en Allemagne ou aux Pays-Bas. Durant le Covid-19, on était passé de 11 à 15 jours. Fin 2022, on était revenu à 11,5 jours.

Les causes sont à étudier. Le dispositif légal, avec le contrôle de la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) est passé au stade du « name and shame », plutôt efficace pour faire connaître les sanctions. La pédagogie pour développer de bonnes pratiques est aussi essentielle. Nous avons constitué un groupe de travail à cette fin, dans le cadre de l’Observatoire des délais de paiement. Nous avons des outils. De plus, le comportement de paiement des entreprises est désormais intégré dans la cotation de la Banque de France : 250 entités cotées, sur 1 600 observées (et 300 000 cotées, ndlr), ont été dégradées à ce titre en 2022. En 2023, sur un panel élargi de près de 5 000 entreprises, le nombre de dégradation a dépassera les 1 000.

Que faut-il attendre du projet de règlement européen sur les retards de paiement, qui prévoit une harmonisation de la réglementation en matière de délais de règlement et de lutte contre les retards ?

Il y a justement un problème conceptuel : le projet porte sur les retards, mais traite des délais de paiement, avec une norme à 30 jours. Il y a une certaine logique à conserver différents délais, qui répondent mieux aux problématiques des secteurs d’activité, pour aller jusqu’à 60 jours. S’il fallait appliquer la même norme à tous, il faudrait certainement une période transitoire pour y parvenir, mais les différences sont fondées d’un point de vue économique. Or, le Parlement envisage de délibérer avant les élections européennes, ce qui paraît optimiste, et un règlement s’applique immédiatement... Le projet suppose aussi la mise en place d’une autorité de contrôle, une médiation et un observatoire. Sur ce plan, la France est prise en exemple.

La DGCCRF est chargée de contrôler le respect des règles du Code de commerce relatives aux délais de paiement. L’article L. 441-16 du Code de commerce prévoit la sanction du non-respect des règles légales relatives aux délais de paiement par une amende administrative d’un montant maximal de 75 000 euros pour une personne physique et 2 millions d’euros pour une personne morale. Le montant de l’amende est doublé en cas de réitération du manquement dans un délai de deux ans à compter de la date à laquelle la première décision de sanction est devenue définitive. En outre, en application de la loi PACTE, ces sanctions sont systématiquement assorties d’une mesure de publication sur le site de la DGCCRF. Depuis 2014, plus de 1 800 amendes administratives pour non-respect des délais légaux de paiement ont ainsi été notifiées aux professionnels, pour un montant total d’environ 140 millions d’euros. Au premier semestre 2023, la DGCCRF a lancé ou mené à bien des procédures de sanction administrative pour un total de 30 millions d’euros d’amende pour 224 entreprises.

En matière d’investissement, comment se comportent les crédits ?

Entre 2021 et 2023, malgré le Covid-19, l’investissement s’est bien tenu, à la fois pour rattraper les décalages subis en 2020 et ensuite, en 2022 et 2023, pour anticiper la hausse des taux. L’an dernier, il a continué d’augmenter mais moins, en lien avec la décélération de l’économie. Cette tendance ne va pas totalement s’infléchir même si le contexte extérieur (affaissement des débouchés internationaux) et domestique (faible courant d’affaires, revalorisations salariales, débouclage de certaines aides ponctuelles mises en place pour passer le cap de la crise de la Covid-19, remontée des taux d’intérêt) introduit de l’attentisme et va venir freiner la dynamique qui s’était mise en place.

Les demandes de crédits d’investissement des PME s’établissent à 20 % en 2023 (après une croissance en 2021 et une stabilité en 2022), en partie par ce phénomène de rattrapage post-Covid et d’anticipation de hausse des taux. Les taux d’obtention ont diminué légèrement, en conservant toutefois un niveau élevé : 95 % des entreprises petites ou moyennes (PME) et 97 % de celles de taille intermédiaire (ETI) ayant demandé un prêt l’ont obtenu en totalité ou à plus de 75 %. En fait, le taux d’obtention augmente légèrement pour les PME et les ETI.

En 2024, entre croissance faible et incertitudes, on constate déjà un ralentissement des investissements. L’endettement devrait continuer à se réduire, au niveau de 2019, hors cas particuliers de secteurs comme la construction. Il faut attendre pour renouer avec une perspective plus positive : nous estimons la croissance à 0,9 % en 2024, 1,3 % en 2025 et 1,6 % en 2026.

Le financement obligataire pourrait-il prendre le pas sur les crédits ?

On a enregistré une contraction des flux de financements en 2022 sur fond de ralentissement de l’endettement des entreprises, en particulier de l’endettement de marché. Le marché obligataire reste ouvert mais les spreads se sont fortement élargis. Sur les neuf premiers mois de l’année 2023, le volume d’émissions a atteint 58 milliards d’euros, à comparer à 43 milliards sur l’ensemble de l’année 2022. Ce dynamisme s’explique par de nombreuses opérations de refinancement ainsi que par la concentration au premier semestre 2023 d’émissions prévues au quatrième trimestre 2022 et reportées, en raison des incertitudes macroéconomiques de fin d’année, au premier trimestre 2023. Le renchérissement des financements pousse les entreprises à chercher à diversifier davantage leurs sources de financement, en ayant recours à la diversité de l’offre de la place. Plus que jamais les PME-ETI françaises ont besoin de financements longs : fonds propres, quasi-fonds propres, mais également de la dette, dans un contexte de baisse continue de l’endettement net des entreprises en France.

Pas de mur de la dette, donc ?

Non, c’est une vision pessimiste, fantasme des porteurs de catastrophes. En 2024, les taux de crédit et de financement de marché sont alignés. Les entreprises vont continuer de diversifier leurs sources de financement et refinancement.

En catégorie high yield, le financement obligataire repose principalement sur les fonds d’investissement et les investisseurs hors zone euro : pourquoi ?

En high yield, la part de marché investisseurs non-résidents est de 80 % (contre 63 % pour investment grade). Il y a un effet stabilisateur lié à la détention par les assureurs et fonds de pension mais la détention à plus de 40 % par des fonds d’investissement est un facteur de risque. La demande est plus cyclique et sensible aux rachats de parts et au besoin de liquidité.

Les entreprises pourront-elles financer la transition énergétique dans ce contexte ?

Elles doivent faire face à un besoin de modernisation des équipements et, effectivement, au financement de la transition énergétique. On évalue à 60 voire 70 milliards d’euros par an les investissements supplémentaires pour atteindre les objectifs en la matière, et 30 % à 35 % des montants concernent les entreprises. La difficulté est moins de trouver des financements disponibles que de s’assurer de la rentabilité des projets, car ils concernent le long terme. Les banques elles-mêmes seront regardantes : les projets liés à la transition ne sont souvent pas rentables à court terme. Si les revenus des entreprises ne sont pas suffisants, il faudra peut-être se poser la question de l’intervention de l’État, comme il le fait pour les particuliers. Il existe à ce jour peu de dispositifs pour les entreprises (des éléments France 2030, le bouclier tarifaire pour l’énergie...). La situation est donc en partie différente de celle des particuliers.

Se préparent-elles en parallèle au reporting de durabilité ?

Les plus grandes entreprises sont déjà concernées et les normes ESRS vont amplifier les choses. Pour les PME, tout dépend du degré de sophistication et de leur capacité à fournir des données. Un guide a notamment été rédigé par l’autorité des normes comptables. Celles qui sont structurées pour l’information financière seront aussi accompagnées par les cabinets d’audit.

Les entrepreneurs ne sont pas optimistes pour l’avenir selon la consultation CCI France avec OpinionWay1. Pour quelles raisons ?

Cela recouvre un sentiment général de charges qui pèsent sur les entreprises, d’où la consultation lancée par Bercy sur la simplification. L’essentiel des propositions faites par les participants concerne les thèmes de la simplification des démarches et des procédures en recueillant 21 % des propositions, des normes et des réglementations (11 %), des services en ligne (8 %), des droits sociaux (8 %) et du droit du travail (6 %). Les participants ont également fait des propositions sur les contrôles et les sanctions (6 %), l’apprentissage (4 %), l’évolution de l’administration (5 %) en particulier dans le cadre des démarches d’accompagnement et de conseil (4 %). Les résultats complets de cette consultation lancée par Bercy seront analysés et dévoilés publiquement d’ici peu.

Propos recueillis par Sylvie Guyony
le 5 janvier 2024

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº889
Nombre de défaillances d’entreprises (cumul sur les douze derniers mois)
$!« Les entreprises vont continuer de diversifier leurs sources de financement et refinancement »
Taux de croissance par nature des crédits (en milliards d’euros)
$!« Les entreprises vont continuer de diversifier leurs sources de financement et refinancement »
Les emprunts rééquilibrent les trésoreries (en milliards d’euros)
$!« Les entreprises vont continuer de diversifier leurs sources de financement et refinancement »
Notes :
1 La consultation des entrepreneurs par CCI France avec OpinionWay s’est achevée en décembre 2023 avec le 2e score le plus faible pour l’indicateur de l’optimisme. Il s’est établi à 77, soit une baisse de 2 points par rapport à novembre et de 4 points
en deux mois.