L’interview de... Patrick Higgins, économiste et conseiller politique de la Réserve fédérale aux États-Unis

Économie américaine :
« Un taux de croissance plus fort que prévu »

Créé le

22.10.2023

-

Mis à jour le

27.10.2023

Patrick Higgins, conseiller politique de la Réserve fédérale d’Atlanta, est le père du GDPNow. Économiste, il a créé en 2011 cet indicateur en temps réel du taux de croissance américain, scruté par le Comité de politique monétaire de la banque centrale des États-Unis (Federal Open Market Committee). Le FOMC prend les décisions majeures en matière de politique monétaire et fixe notamment le niveau du principal taux directeur.

Comment le produit intérieur brut (PIB) américain a-t-il évolué ces derniers mois ? Quelle est la tendance ?

L’augmentation de GDPNow a commencé au début du troisième trimestre, vers la fin du mois de juillet, avec un taux de croissance assez fort. Et la croissance du PIB a en fait augmenté de fin juillet à mi-août, passant d’environ 3,5 % à près de 6 % en rythme annualisé au troisième trimestre. Il a ensuite baissé au cours du mois de septembre, pour revenir à 5 % environ. Le modèle GDPNow estime que la croissance du PIB réel (taux annuel corrigé des variations saisonnières) s’élève à 4,9 % pour le troisième trimestre (au 29 septembre). C’est un taux de croissance plus fort que celui que prévoient la plupart des économistes professionnels. Les estimations relevées par le consensus des prévisionnistes professionnels pourraient être de l’ordre de 3 %, voire un peu plus, mais ces prévisions vont probablement être révisées à la hausse. Je dirais donc que les prévisions des prévisionnistes professionnels et GDP Now se sont rapprochées mais qu’il y a encore une grande différence entre les deux mesures.

Quels sont les principaux moteurs de cette croissance ?

Les dépenses de consommation sont probablement le principal moteur de la croissance américaine. La consommation des ménages pourrait ainsi être responsable de plus de la moitié du taux de croissance. Donc, sur ces 5 % de croissance, les dépenses de consommation des ménages pèsent près de 2,9 points de ce pourcentage. C’est de loin la composante qui contribue le plus à la croissance du PIB. Parmi les autres composantes qui contribuent positivement à la croissance, on trouve la variation des stocks privés, qui représente 1,31 point. Mais la variation des stocks a tendance à être un indicateur volatil et probablement un de ceux que GDP Now et tous les prévisionnistes professionnels ont eu le plus de mal à prévoir avec précision parce qu’une grande partie des données de cette composante n’est publiée que vers la fin du trimestre, avec des données moins complètes que celles dont nous disposons pour les dépenses de consommation des ménages par exemple. Et en dehors de ces deux composantes, les autres se répartissent probablement de manière plus ou moins égale. Il n’y a pas vraiment de moteur énorme qui se dégage. Néanmoins, les autres sous-composantes sont importantes pour l’investissement. Par exemple, l’investissement fixe non résidentiel, les comptes d’investissement résidentiel, les dépenses du gouvernement contribuent tous positivement aux prévisions de croissance du modèle.

Y a-t-il des menaces pesant sur la croissance ?

Je ne parlerais pas de menaces. Mais, en ce qui concerne le type de données à venir, le modèle ne dispose pas vraiment de données pour le mois d’août pour l’investissement dans les stocks et le commerce international, alors qu’il dispose de données pour les dépenses de consommation et pour l’immobilier, ce qui pourrait conduire à légèrement réviser les prévisions. Après les récentes publications du Bureau of Economic Analysis (Bureau d’analyse économique) et du US Census Bureau (bureau de recensement des États-Unis), les augmentations des prévisions immédiates du modèle concernant les contributions des dépenses de consommation personnelle et des exportations nettes à la croissance du PIB ont ainsi été compensées par une révision à la baisse des prévisions immédiates de la croissance de l’investissement intérieur privé brut réel.

Qu’est-ce que cela signifie pour l’économie ? Cette croissance est-elle solide ?

Oui, mais je ne peux pas l’interpréter. Évidemment, les deux derniers trimestres de l’année ont été moins favorables, le taux de croissance publié étant de 2 % environ en rythme annualisé. Je pense que ces chiffres sont probablement proches de ce que le bureau du budget du Congrès considère comme la croissance potentielle de l’économie américaine. De toute évidence, les prévisions actuelles de la Fed d’Atlanta avec GDPNow sont plus élevées que cela, et probablement un peu plus élevées que les prévisions réalisées par les prévisionnistes professionnels. Mais cela ne vaut que pour ce trimestre.

Pensez-vous que cela va durer ?

Je ne peux pas me prononcer, mais si on prend en compte la marge d’erreur du modèle, il s’agira très probablement de taux de croissance positif. Le modèle ne fournit de prévisions que pour le trimestre en cours. Donc, on ne peut pas vraiment dire quoi que ce soit au-delà du très court terme. GDPNow est une sorte de capture de ce qui se passe au troisième trimestre essentiellement. De ce fait, tout ce qui se passe au quatrième trimestre ne sera pas pris en compte. En gros, tout cela est davantage susceptible d’être pris en compte une fois que le modèle commencera à faire des prévisions pour le quatrième trimestre.

En quoi est-ce important pour la Réserve fédérale de pouvoir disposer d’une estimation en temps réel de la croissance du PIB pour le trimestre en cours ?

Je ne veux pas parler au nom de la Réserve fédérale, mais je peux juste dire que le PIB est probablement l’indicateur le plus complet de la croissance économique. Il est en partie lié à l’emploi : il y a une forte corrélation entre le PIB et l’emploi, mais pas de corrélation parfaite entre les deux. Évidemment, GDPNow ne fait pas partie du mandat de la Réserve fédérale, mais c’est un indicateur majeur. Il est important de pouvoir prévoir le PIB. Et évidemment, les décideurs politiques comme les prévisionnistes professionnels suivent aussi ces données d’assez près. Il y a d’autres choses que les décideurs politiques regardent en dehors du PIB. Historiquement, la Fed et les banques fédérales de réserve ont commencé à publier des prévisions économiques trimestrielles après les réunions du FOMC. Une des variables incluses dans ces prévisions était le PIB. Fin 2007, a commencé le processus d’élaboration du modèle que nous utilisons pour prévoir des variables telles que la croissance, GPDNow.

Comment établissez-vous vos prévisions de croissance ?

Depuis 2011, GDPNow est le modèle en temps réel de prévision de la Fed d’Altlanta pour la prochaine estimation de la croissance par le Bureau d’analyse économique (Bureau of Economic Analysis ou BEA). La prévision GDPNow est construite en agrégeant les prévisions des modèles statistiques de 13 sous-composants qui composent le PIB. GDPNow révise son estimation à chaque fois que des données sous-composantes du PIB utilisées par le BEA sont publiées, comme les dépenses de consommation, les investissements, le commerce international ou les ventes au détail. Cet indicateur est conçu pour converger vers les données officielles de croissance qui seront publiées par le Bureau. Il se concentre uniquement sur la prévision de l’avenir à court terme ou sur ce qui se passe dans la période actuelle ou dans le passé récent. Le principe est que les prévisions changent au fil du temps en fonction des données réelles publiées et, à la fin du trimestre, les prévisions de GDPNow et du BEA seront exactement les mêmes.

D’autres prévisionnistes privés, comme le consensus Blue Chip, utilisent des approches similaires pour « prévoir » la croissance du PIB. Pour l’essentiel, leur modèle de prévision n’utilise pas d’informations portant sur la politique monétaire ou sur l’évolution des marchés financiers mais se contente de dire à quoi ressemblent le PIB du dernier trimestre et les indicateurs mensuels. Ces prévisions ne sont pas mises à jour plus d’une fois par mois ou par trimestre, ne sont pas accessibles au public ou ne comportent pas de prévisions des sous-composants du PIB. Le modèle GDPNow comble ces trois lacunes.

Quels sont le degré d’exactitude des prévisions et la marge d’erreur de GDPNow ?

Cela dépend de la distance existante entre les prévisions et la publication du PIB. Les prévisions deviennent plus précises à mesure que l’intervalle entre la date d’établissement de la prévision et la date de publication du PIB se réduit.

En outre, les prévisions sont moins précises depuis le début de la pandémie. Si on fait la moyenne avant et après la pandémie, c’est-à-dire juste avant la publication du PIB, l’estimation finale de GDPNow tend à être supérieure ou inférieure d’environ 0,75 point de pourcentage au chiffre officiel du PIB publié par le gouvernement. À trois mois d’échéance, la moyenne pourrait être de 2 %. La précision s’est améliorée au cours des deux dernières années, mais elle n’est toujours pas aussi précise qu’avant la pandémie.

Comment l’expliquez-vous ?

En partie parce que la plupart des variables macroéconomiques ont été plus volatiles, comme les mesures de soutien de l’économie et les questions d’ajustement saisonnier. Mais ces éléments sont devenus moins importants au cours de l’année écoulée. En fait, le PIB des deux derniers trimestres correspond exactement aux dernières prévisions et au chiffre avéré. On ne sait donc pas très bien si les modèles eux-mêmes sont moins précis mais, du fait de variables macroéconomiques plus volatiles, les prévisions sont en moyenne moins précises qu’avant la pandémie.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº885
Évolution de GDPNow, estimation du PIB réel pour le troisième trimestre 2023
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