À plusieurs points de vue, le secteur des
Troisièmement, cette expérimentation de modèles économiques alternatifs et la restructuration qui s’ensuivra seront profondément affectées par la régulation, parce que les paiements sont l’un des secteurs les plus fortement régulés dans certaines régions du globe.
Quatrièmement, et cela intéresse tout particulièrement les économistes et les spécialistes du droit de la concurrence, les spécificités de ce secteur, en particulier le fait qu’il soit un marché biface, font que la doctrine antitrust classique est largement dénuée de pertinence et exigent une nouvelle approche pour concevoir une intervention efficace des pouvoirs publics.
La présente note a pour finalité de guider le lecteur à travers l’analyse économique du secteur et les enjeux des interventions réglementaires et, du moins nous l’espérons, de clarifier un débat qui par ailleurs est parfois confus.
Description
Systèmes 3 et 4 coins
Nous décrirons tout d’abord les deux modèles économiques qui dominent le
L'encadré 1 permet de comprendre en un clin d’œil les principes de fonctionnement des systèmes 4 coins tels que Visa et MasterCard : toute transaction par carte entre un commerçant et son client passe par deux banques membres du système, l’acquéreur (c’est-à-dire la banque du commerçant) et l’émetteur (la banque du titulaire de la carte). Elle donne lieu au paiement au réseau par l’émetteur et l’acquéreur d’une commission d’utilisation du système. Comme cette commission n’est pas au cœur des litiges en cours, nous n’en tiendrons pas compte ci-après.
Quand un consommateur paie un achat de 100 et le règle par carte de crédit, le commerçant envoie cette information à sa banque, l’acquéreur, qui crédite le commerçant de 99 si la « commission commerçant » est de 1 %. La commission commerçant touchée par l’acquéreur couvre ses coûts d’acquisition, sa marge, la commission versée au système (Visa ou MasterCard), et enfin – et c’est elle qui est au centre des préoccupations des autorités de tutelle – la commission d’interchange ou commission interbancaire (souvent appelée commission d’interchange multilatérale ou « multilateral interchange fee » – MIF − en Europe). Celle-ci est payée non pas au système, mais à l’émetteur, c’est-à-dire la banque du titulaire de la carte. À son tour, l’émetteur débite 100 sur le compte du titulaire de la carte ; il a ensuite la possibilité soit de facturer le titulaire de la carte pour la transaction, soit de le récompenser par des « points » qui peuvent ensuite lui permettre d’acquérir gratuitement des biens (par exemple des miles pour des billets d’avion), par une rétribution en espèces, ou par tout autre
Le niveau de la commission d’interchange peut varier dans un même pays en fonction de la taille et de la catégorie du commerçant, du type d’instrument de paiement (Visa/MasterCard, débit par code secret/signature, débit/crédit, premium/de base, etc.), et il est différent également d'un pays à l'autre. Par exemple, les grandes chaînes de supermarchés ont été incitées à accepter les paiements par carte grâce à une réduction de la commission d’interchange (autour de 50 % aux États-Unis). Au fil de la dernière décennie, les grandes chaînes de restauration rapide – comme celles qui vendent des hamburgers ou des pizzas et qui, parce que le ticket moyen est de 5 ou 6 USD, se faisaient payer exclusivement en espèces – ont été incitées à accepter les cartes Visa et MasterCard par une tarification sur mesure des paiements par carte, qui représentent aujourd’hui près de la moitié de leur chiffre d’affaires aux États-Unis.
De même, à l’intérieur d’un réseau de cartes bancaires, la commission d’interchange et donc la commission commerçant varient en fonction du dispositif de fidélisation. Les cartes pour lesquelles ce dispositif est très généreux (cartes premium) peuvent être frappées d’une commission d’interchange deux fois plus élevée que celle des
Dans les systèmes de paiement à 3 coins (purs), le réseau, l’acquéreur et l’émetteur forment une seule et même entité. Il n’existe donc formellement pas de commission d’interchange. Mais il est possible de définir une commission d’interchange implicite ou fictive en considérant un secteur concurrentiel et fictif de l’acquisition à l’intérieur du système. Parce qu’American Express pourrait déléguer ses services d’acquisition à un secteur concurrentiel et, en fixant cette commission d’interchange fictive, obtenir exactement le même résultat que s’il gérait en propre cette activité d’acquisition, cette commission d’interchange fictive est égale à la différence entre la commission commerçant pratiquée par American Express et son coût d’acquisition.
Quelle que soit la forme organisationnelle, le commerçant peut vouloir appliquer une surcharge pour paiement par carte. Il s’en abstient généralement de telle sorte que le montant payé par le client est le même quel que soit le moyen de paiement utilisé. Cette absence de surcharge peut s’expliquer à la fois par le désir d’inciter les clients à payer par carte ou d’attirer ceux qui préfèrent ce mode de paiement, par les coûts de transactions occasionnés par une surcharge et, du moins dans certains pays et systèmes de cartes, par l’
Réglementation de la commission d’interchange
La fixation de la commission d’interchange par Visa et MasterCard a fait l’objet de nombreuses investigations depuis la fin des années 1970 et le procès NaBanco c/ Visa aux États-Unis en 1979. La dernière décennie a été marquée dans la plupart des pays développés par des interrogations particulièrement pressantes des autorités de régulation et de la concurrence sur le niveau de la commission d’interchange, l’Australie constituant un exemple emblématique de
La réglementation sur les commissions d’interchange a parfois été motivée par l’existence d’un accord entre des entreprises concurrentes (les émetteurs). L’argument d’« entente illégale sur les prix », sur lequel reposait le cas NaBanco et qui a été invalidé par les tribunaux en 1984, repose sur une analogie incorrecte. Contrairement à ce que veut la théorie traditionnelle des cartels, une augmentation de la commission d’interchange n’est pas une augmentation de prix pour les consommateurs finaux, mais une réaffectation de prix entre deux catégories d’utilisateurs finaux (commerçants et détenteurs de cartes). Bien que ce fait ait été souligné par des économistes des autorités de la concurrence dans plusieurs auditions réglementaires, il n’est pas toujours reconnu comme principe de base de l’
Aux États-Unis. Suivant l’exemple de la Reserve Bank of Australia (2005), qui plafonne la commission d’interchange sur la base des coûts de l’émetteur, les dernières propositions de réglementation présentées aux États-Unis se réfèrent à une logique de « coût du service ». La loi Dodd-Frank oblige la Réserve fédérale à réglementer les commissions d’interchange sur les cartes de débit en précisant que ces commissions doivent être « raisonnables et proportionnelles au coût encouru par l’émetteur du fait de la transaction ». Selon certaines
En Europe. La Commission européenne a récemment fixé la commission d’interchange de MasterCard sur les transactions transfrontières à 0,2 % en moyenne pour celles qui sont effectuées par carte de débit et 0,3 % pour celles qui sont réglées par
En avril 2009, Neelie Kroes (Commissaire européenne à la concurrence), déclarait : « Mais surtout, le but des nouvelles commissions d’interchange que prévoit d’appliquer MasterCard est de faire en sorte que les coûts supportés par un commerçant lorsqu’il accepte un paiement par carte ne soient pas plus élevés que les avantages résultant du fait qu’il n’a pas
Cette approche basée sur la «substitution d’espèces» est étroitement liée au «test du touriste», dont nous discuterons par la suite. La Commission européenne exige en outre que la méthode employée soit «
Nous examinerons ci-après si ces méthodes sont fondées d’un point de vue théorique, et n’aborderons pas la question de la validité des chiffres avancés par les organismes officiels ou les parties dans l’application de la méthode réglementaire.
Quelle défaillance de marché ?
Les principes de base de l’économie ne plaident nullement pour le laisser-faire: il existe de nombreuses carences du marché qui, à condition que les pouvoirs publics interviennent à bon escient, peuvent être corrigées de manière à obtenir des améliorations considérables. Mais les principes fondamentaux de l’économie enseignent aussi que les interventions des pouvoirs publics doivent être fondées sur un raisonnement rigoureux et répondre à plusieurs questions: quelle est exactement la carence du marché et est-elle importante? L’État a-t-il en sa possession les informations et instruments nécessaires pour remédier à cette carence? Les inconvénients du remède envisagé seront-ils compensés par des avantages suffisants? Il est indispensable d’étudier ces questions dans le détail avant d’adopter de nouveaux règlements.
Le secteur des paiements ne fait pas exception à la règle. Nous commencerons avant tout par identifier où réside la défaillance du marché parce qu’elle est fréquemment
Nous reviendrons ultérieurement sur les conséquences de l’interdiction d’une fixation collective des commissions interbancaires. Dans la majeure partie de notre analyse, nous suivrons la pratique réglementaire, considérerons l’institution comme une donnée, et examinerons les conséquences du laisser-faire. Nous supposerons aussi que l’application par les commerçants d’une surcharge pour les paiements par carte est soit interdite, soit considérée par eux comme une source de coûts de transaction élevés ou comme dissuasive pour les clients ; si les prix de détail sont identiques quel que soit le moyen de paiement, le prix d’une transaction par carte est nul en comparaison avec celui d’un paiement en espèces. Ces deux hypothèses paraissent réalistes dans l’environnement actuel.
En conséquence, il peut exister deux externalités entre les utilisateurs finaux:
- un commerçant peut refuser la carte qu’un client voudrait utiliser, ce qui implique la perte d’un surplus par ce dernier;
- inversement, le détenteur de la carte peut préférer un moyen de paiement que le commerçant juge plus onéreux qu’un autre mode de paiement. Dans ce cas, le titulaire de la carte n’internalise pas le coût supplémentaire qu’il impose au commerçant.
Nous remarquons avec intérêt que ces externalités dépendent de la commission d’interchange. Dans la fourchette des commissions d’interchange pertinente, une externalité augmente, tandis que l’autre diminue à mesure que la commission d’interchange varie. Supposons par exemple que la commission d’interchange, et par conséquent la commission commerçant, est suffisamment élevée pour qu’un paiement par carte coûte plus cher au commerçant qu’un règlement en espèces (dans ces conditions, le lecteur pourra se demander pourquoi il continue à accepter la carte, mais nous y reviendrons bientôt). Toute augmentation de la commission d’interchange accroît la commission commerçant, rend les cartes plus coûteuses pour les commerçants et réduit le pourcentage de magasins qui les acceptent, privant les consommateurs qui en ont une de la possibilité d’utiliser leur moyen de paiement préféré. Simultanément, les commerçants qui continuent d’accepter les cartes sont davantage pénalisés quand les clients font usage de la leur. On voit donc le rôle déterminant des commissions d’interchange et l’on comprend pourquoi elles sont l’objet de tant d’attention de la part des commerçants comme des autorités de la concurrence.
Enfin, et afin d’alléger l’exposé, nous ferons abstraction du pouvoir de marché des émetteurs et des acquéreurs de cartes et expliquerons ultérieurement en quoi un assouplissement de cette hypothèse affecte l’analyse. On considère généralement que, bien que le marché de l’acquisition de cartes soit relativement concentré, ce secteur est plutôt concurrentiel dans un certain
Demande des commerçants pour les paiements par carte
Deux critères de référence
La mesure de ce que les commerçants sont «prêts à payer pour un paiement par carte», ou autrement dit de leur demande de paiements par carte, est une source de confusion. Pour dissiper cette confusion, il faut définir l’alternative à un paiement par carte: s’il n’est pas effectué par carte, le paiement prendra-t-il la forme d’espèces (dans lesquelles nous incluons par abus de terminologie non seulement les pièces et billets de banque, mais aussi les chèques, c’est-à-dire tous les moyens de paiement traditionnels)? Ou la transaction sera-t-elle purement et simplement abandonnée de telle sorte qu’il n’y aura aucun paiement?
Même si l’on ne s’intéresse qu’à la première alternative, la substitution des espèces, identifier le prix que les commerçants sont disposés à payer suppose aussi d’opérer une distinction entre:
- l’avantage net que retire le commerçant de l’emploi par son client d’une carte plutôt que d’espèces, pour un achat donné (le coût net si cet avantage s’avère négatif) ;
- ce que le commerçant est disposé à payer s’il cherche aussi à attirer le client dans son magasin.
Mais en général, la deuxième notion est plus englobante, dans la mesure où la considération d’attractivité s’ajoute à la première. Les clients peuvent s’enquérir si un magasin accepte leur carte bancaire avant d’y aller ou d’y entrer ; ils peuvent aussi être des clients réguliers, qui connaissent la politique du magasin en la matière. Quelle qu’en soit la raison, accepter la carte rend alors le magasin plus attractif et lui rapporte des ventes supplémentaires. Le commerçant peut donc accepter la carte alors même qu’il préfère que l’achat soit réglé par un moyen de paiement alternatif tel que des espèces ou un chèque ; autrement dit, le commerçant accepte de payer le niveau élevé de commission ex ante (c’est-à-dire avant que le client ne décide de visiter son magasin), mais non ex post (une fois que le client est captif). Il apparaît clairement, par exemple, que l’acceptation par les commerçants des cartes American Express impliquant une commission de 3% ou 4% du montant de la transaction (comme c’était le cas pendant longtemps) était motivée par le désir d’attirer les clients (généralement aisés) détenant une carte American Express plutôt que par la volonté d’économiser sur le coût des transactions en espèces, pour élevé qu’il puisse être. Le Tableau1 recense les divers éléments faisant partie de la propension à payer aux sens strict et large.
SoitS l’économie sur les coûts et A les avantages résultant de l’attractivité accrue du magasin quand il accepte la carte. Soit Ca le coût d’une transaction pour l’acquéreur. Une commission d’interchange égale à S-Ca aboutit à une commission égale à S une fois que les acquéreurs en concurrence ont ajouté leur coût d’acquisition à la commission d’interchange. Par conséquent, ex post (au moment du paiement), le commerçant est indifférent quant au choix d’un paiement par carte ou en espèces. Au contraire, pour attirer un client, il accepte de payer une commission égale au maximum à S+A, ce qui veut dire qu’il accepte les cartes sur lesquelles la commission d’interchange n’excède pas S+A-Ca (voir Encadré 2).
La première entrée dans les concepts stricto et lato sensu est généralement appelée « substitution d’espèces » même si, bien entendu, « espèces » doit être compris au sens de « chèques et espèces » ; ses ingrédients sont simples. Au contraire, la seconde entrée, « ventes perdues », appelle une explication de texte, aussi bien dans son acception stricte que dans son acception large.
Supposons tout d’abord qu’un client entrant dans le magasin n’ait pas suffisamment d’argent sur son compte bancaire pour acheter immédiatement le bien ou service qu’il désire. Soit il n’avait pas prévu cet achat, soit il trouve rédhibitoires les frais et coûts de transaction liés à la demande d’un découvert à sa banque. Si le commerçant n’accepte pas les cartes de crédit, la transaction n’aura pas lieu, avec à la clef une perte pour le titulaire de la carte, mais aussi pour le commerçant, qui sera ainsi privé de sa marge (parfois substantielle) sur le bien vendu au
Même pour les cartes de débit, il peut arriver qu’il n’existe aucune possibilité de paiement par chèque ou en espèces, de telle sorte que la vente est perdue. Dans le cas d’un magasin « physique », il se peut que le client pressé n’ait pas de chéquier sur lui et qu’il n’y ait pas de distributeur automatique de billets à proximité ; ou que le magasin (par exemple un
Dans un cas comme dans l’autre, l’alternative à une transaction par carte n’est pas une transaction en espèces, mais pas de transaction du tout.
La littérature économique s’est intéressée en priorité au choix du commerçant par le titulaire d’une carte bancaire et à la détermination conjointe par lui-même et son client de l’instrument de paiement au moyen duquel ils réaliseront leur
La question qui importe à la société est de savoir si les utilisateurs finaux (c’est-à-dire les titulaires de cartes et les commerçants) s’imposent mutuellement des externalités et, dans l’affirmative, comment on peut les amener à internaliser ces externalités. En d’autres termes et quitte à anticiper quelque peu sur notre réponse, on doit se demander (a) ce que sont ces externalités et (b) comment on peut utiliser la commission d’interchange pour amener les parties à internaliser les externalités qu’elles s’imposent réciproquement.
Par exemple, augmenter la commission d’interchange sur les cartes de crédit revient à les rendre moins chères pour les consommateurs et les incite donc à en avoir une et à s’en servir. Cette politique crée pour le commerçant un avantage qui entre dans le champ de la définition au sens étroit. Le risque de perte d’une vente entre aussi dans le champ de la définition au sens large (attractivité) ; supposons en effet qu’un consommateur détienne une carte de crédit et que, n’ayant pas suffisamment de liquidités sur son compte bancaire, il envisage un achat à crédit chez un commerçant. Cet achat est impossible – ou coûteux pour le consommateur – si le commerçant refuse la carte de crédit. L’acceptation des cartes de crédit contribue donc à l’attractivité du commerçant.
Nous abordons ci-après la question sous l’angle de la substitution d’espèces mais, comme on l’a vu plus haut, les ventes perdues ont leur importance et ne doivent pas être négligées.
Choix de la commission d’interchange par le réseau
On peut ensuite se demander à quel niveau un réseau de cartes de paiement aimerait fixer la commission d’interchange. Supposons que le réseau ait pour but de maximiser le
À quel niveau le réseau fixera-t-il sa commission d’interchange dans l’intervalle [S-Ca, S+A-Ca] ? La réponse à cette question dépend de deux facteurs.
L’information des consommateurs sur l’acceptation des cartes . Supposons que tous les consommateurs soient des « touristes », en ce sens qu’ils ne connaissent pas la politique des magasins en matière d’acceptation des cartes lorsqu’ils décident où faire leurs courses. Dans ce cas, la commission d’interchange que peut prélever le réseau ne doit pas dépasser le niveau S-Ca tel que déterminé par le test du touriste (ou de la substitution d’espèces). Au contraire, avec des clients bien informés, la commission d’interchange peut être fixée à S+A-Casans que les commerçants soient incités à rejeter la carte.
Nombre de cartes détenues. Supposons qu’un consommateur ait, par exemple, deux cartes dans son
La pression que l’introduction des cartes sans frais annuels pour leurs détenteurs aux États-Unis a exercée sur la commission commerçant d’American Express au début des années 1990 prouve l’importance de la
On remarquera enfin que la concurrence entre systèmes ne fait baisser les commissions d’interchange que si les titulaires de cartes utilisent des cartes de réseaux différents. Si une personne ne détient qu’une seule carte ou en détient plusieurs appartenant au même réseau (par exemple, plusieurs cartes Visa), la concurrence entre réseaux n’exerce pas de pression sur la commission d’interchange parce que la seule personne à avoir le choix est le titulaire des cartes. Quant au commerçant, il est obligé d’accepter le réseau du titulaire de la carte s’il veut effectuer une transaction par carte avec ce dernier. Dans la littérature économique, cette configuration est appelée « goulet d’étranglement concurrentiel ».
Pour nous résumer, une bonne information des consommateurs sur la politique des commerçants en matière d’acceptation de cartes fait monter la commission d’interchange, dont le niveau s’éloigne du niveau défini par le test du touriste. Inversement, le fait que les consommateurs détiennent des cartes de plusieurs systèmes à la fois fait baisser la commission d’interchange de telle sorte qu’elle se rapproche de son niveau dans le test du touriste.
La régulation actuelle est-elle saine au regard des lois de l’économie ?
Le test du touriste, point de repère de la réglementation
Dans un secteur d’activité où les externalités sont nombreuses, il n’existe aucune garantie que les décisions privées donnent un résultat socialement satisfaisant. En effet, dans l’univers simple que nous avons décrit jusqu’ici, on voit aisément que les intérêts privés ne peuvent aboutir qu’à une commission d’interchange, et donc à une commission payée par les commerçants, plus élevées que celles que souhaite la société. L’un des préceptes fondamentaux de l’économie veut que les agents économiques ne s’imposent pas d’externalités les uns aux autres pour que le bien-être soit le plus grand possible. Supposons que la commission d’interchange soit fixée au même niveau que dans le test du touriste. Dans ce cas, le commerçant est, par définition, indifférent au moyen de paiement choisi par le client, si bien que ce dernier n’exerce aucune externalité dans son choix de moyen de paiement : la décision du client est celle qui est la meilleure pour la société. Ainsi, dans l’univers simple que nous avons considéré jusqu’à présent et en l’absence d’autre distorsion (telle que l’existence de pouvoir de marché sur les marchés de l’émission ou de l’acquisition), la commission d’interchange optimale est égale au niveau qu’elle a dans le test du touriste.
Ce raisonnement suppose que les commerçants tirent des paiements par carte des économies de coûts par rapport à un paiement en espèces ou chèque identiques (même niveau S). Si les économies que les commerçants réalisent grâce à un paiement par carte ne sont pas identiques (les S sont différents entre commerçants), et toujours en supposant qu’émetteurs et acquéreurs n’ont pas de pouvoir de marché, l’optimum social requiert que le titulaire de la carte internalise l’économie moyenne sur les coûts réalisée par les
La commission d’interchange optimale pour le système peut-elle excéder le niveau qui est optimal pour la société ? La réponse est de toute évidence affirmative. Comme nous venons de le voir, un commerçant peut accepter à contrecœur une carte qui accroît ses coûts dans le but d’attirer des clients. Ce souci d’attractivité peut théoriquement aboutir à un nombre excessif de transactions par carte (Rochet-Tirole 2002), ce qui justifie l’emploi par Sir John Vickers (2005) du terme de « must-take card » (ou « carte que le commerçant ne peut pas refuser »).
Nous nuancerons
La politique actuelle est-elle conforme à la recommandation de la science économique ?
Comme nous l’avons noté, les autorités de régulation européennes ont validé la méthodologie présidant au test du touriste (voir Encadré 3).
Au contraire, les méthodologies proposées par les autorités de régulation américaines et australiennes sont à peu près similaires, en ceci qu’elles sont fondées sur le coût de l’émetteur de carte. Par exemple, la loi Dodd-Frank exige que la commission d’interchange soit « raisonnable et proportionnelle au coût encouru par l’émetteur du fait de la
Malheureusement, le coût pour l’émetteur, qui doit servir de référence pour la commission d’interchange réglementée, n’a qu’un lointain rapport avec le niveau préconisé par la théorie économique, qui se focalise sur la relation acquéreur/commerçant plutôt que sur l’émetteur de la carte.
La science économique nous dit d’aborder avec circonspection la réglementation sur les commissions interbancaires calculées à partir des coûts. Toutefois, certains arguent parfois que les coûts de l’émetteur sont plus aisés à mesurer que les avantages retirés par le commerçant, plus hétérogènes. Cette assertion est vraisemblablement exacte et, de fait et de manière générale, on doit se méfier des recommandations reposant sur des variables délicates à mesurer. Cela étant dit, les avantages retirés par les commerçants sont mesurables et des tentatives ont été faites pour les
Quelques effets pervers du contrôle des commissions interbancaires
Il est difficile de réprimer les forces du marché et nous nous attendons à ce que, une fois une réglementation stricte des commissions interbancaires adoptée, cette réglementation soit contournée, peut-être de manière inefficiente.
Échapper à la réglementation en migrant vers des systèmes « 3 coins » ou tripartites
Le fait que, au cours des deux dernières décennies, les autorités de la concurrence se soient exclusivement focalisées sur les systèmes ouverts dans le secteur des paiements est un motif d’étonnement. Cette fixation fait pencher le modèle économique du secteur vers les systèmes tripartites sans qu’on en comprenne très bien la raison. Quelle que soit la réglementation, nous pensons que la neutralité vis-à-vis de la structure organisationnelle doit être la règle afin que les formes d’organisation les plus efficientes puissent s’imposer.
Face à une pression à la baisse sur les commissions interbancaires, les titulaires de cartes et les émetteurs, qui ont intérêt à ce qu’elles soient les plus élevées possible (tant que les commerçants continuent à accepter les cartes), sont poussés à migrer vers des systèmes de paiement par carte plus onéreux pour les commerçants. Nous pensons en particulier à l’Australie où, dans le sillage de la réduction obligatoire des commissions interbancaires, 3 des 4 plus grandes banques du pays ont conclu des accords pour émettre des cartes American Express ou Diners Club. La réglementation des commissions interbancaires provoque donc une migration des titulaires de cartes vers les systèmes tripartites qui leur offrent un compromis plus avantageux en matière de répartition des commissions entre eux-mêmes et les commerçants.
Remplacer la réglementation des commissions interbancaires par une réglementation de la commission commerçant permettrait aux partisans de la régulation de préserver une concurrence équilibrée entre les diverses formes d’organisation. Mais bien entendu, cet appel à la neutralité envers la forme d’organisation n’implique pas en soi que réglementer les systèmes tripartites soit une solution optimale. Comme c’est souvent le cas dans l’analyse de l’optimum second rang, l’ajout d’une distorsion n’aboutit pas forcément à une diminution du bien-être si une autre distorsion existe déjà : si la réglementation proposée pour les systèmes quadripartites va au-delà de son but et impose des contraintes excessives sur les commissions interbancaires, il pourrait être souhaitable que les émetteurs puissent s’y soustraire en migrant vers des systèmes tripartites.
Programmes d’affiliation de commerçants (« preferred merchant programs »)
Dans le cas de contournement de la réglementation que nous venons d’évoquer, soit les émetteurs adhéraient en qualité de licenciés à un système existant et auparavant fermé, soit ils créaient leur propre système fermé. Mais il n’est nullement nécessaire de quitter un système quadripartite ouvert pour restaurer une commission d’interchange élevée si son niveau est contraint par la réglementation. Un grand émetteur (ou un consortium d’émetteurs) peut lancer un programme de commerçants affiliés (« preferred merchants »). Son fonctionnement est le suivant : en tant que carte ordinaire, la carte offre des avantages et fonctions très limités chez les commerçants non affiliés ; en revanche, les titulaires de la carte ont droit à des avantages supplémentaires quand ils font leurs achats chez des commerçants affiliés au programme. L’émetteur incite aussi les commerçants à s’affilier moyennant le paiement à l’émetteur d’une commission pour chaque transaction en sus de la commission commerçant (si ce sont les émetteurs qui fournissent les avantages) ou à condition qu’ils offrent directement des remises en espèces aux titulaires de cartes au motif que le fait d’adhérer au programme leur amène des clients.
Les programmes de commerçants affiliés ont le vent en poupe. Citibank a créé le « Thank YouRewards Program », qui regroupe une sélection de commerçants auxquels sont liés des avantages spécifiques. Chase a créé un programme similaire appelé « Ultimate Rewards ». MasterCard vient d’ouvrir « MasterCard MarketPlace », qui lui aussi offre des avantages spécifiques liés aux commerçants affiliés.
Ainsi, un programme de commerçants affiliés permet à un émetteur, à un groupe d’émetteurs ou au système lui-même de rehausser la commission d’interchange effective de telle sorte qu’elle soit égale à la somme de la commission d’interchange fixée par la réglementation et de la commission supplémentaire payée à l’émetteur ou de la remise au client que doivent accorder directement les
Autrement dit, les émetteurs peuvent adhérer à un système quadripartite régulé et rehausser la commission d’interchange effective grâce à un programme de commerçants affiliés. Cette parade entraîne probablement une perte de bien-être par rapport à une politique de laisser-faire parce que les commerçants contractent à la fois avec des émetteurs (dont on peut supposer que le nombre est limité) et avec le système et qu’il est nécessaire que les consommateurs connaissent et retiennent la liste des commerçants affiliés – par conséquent, au lieu de savoir simplement si un commerçant accepte la carte Visa de base, ils devront aussi savoir s’il accepte également la carte premium spécifique à l’émetteur.
Enfin, un programme de fidélisation avec des récompenses à la clef peut être mis sur pied non seulement par des émetteurs de cartes ou par le système, mais aussi par une association de commerçants. Là encore, ce mode de contournement de la réglementation sur les commissions interbancaires peut être inefficient à cause de la multiplication des acteurs obligés de vérifier la solvabilité des consommateurs.
Pourquoi le test du touriste aboutit vraisemblablement à une estimation du niveau d’interchange trop bas pour servir de base à la réglementation
Dans cette section, nous examinons deux arguments suggérant que le test du touriste détermine un niveau de commission interbancaire plus bas que ce qui est socialement souhaitable.
Pouvoir de marché des émetteurs
Supposons à présent que, comme c’est probable, les émetteurs réalisent un bénéfice à la marge sur les transactions par carte. Cela veut dire que la commission d’interchange qui leur est payée par les acquéreurs est supérieure aux coûts variables de l’émetteur plus les avantages, quels qu’ils soient, qu’ils répercutent sur les titulaires de carte (remises en espèces, miles pour obtenir des billets d’avion gratuits, etc.). Tant que les commerçants continuent d’accepter la carte, une augmentation de la commission d’interchange dope les bénéfices des émetteurs.
Les autorités de la concurrence interprètent souvent leur mission comme la défense des intérêts des consommateurs ; sur un marché biface (« two-sided market »), la traduction de ce mandat veut qu’elles se penchent en priorité sur l’impact de leur politique sur les utilisateurs finaux (c’est-à-dire les titulaires de carte, mais aussi les commerçants), et par conséquent sur le surplus total des utilisateurs.
Le bien-être de la société tel que le conçoivent les économistes a une acception plus large qui inclut les profits. Quand on accepte cette acception élargie du bien-être de la société et qu’on suppose une concurrence parfaite sur le marché de l’acquisition, l’argument de l’internalisation implique que la commission d’interchange optimale est égale à son niveau du test du touriste majoré de la marge de l’
La question de savoir si les autorités de la concurrence doivent intégrer les profits dans le calcul du bien-être de la société est sujette à controverse (
Moyens de paiement concurrents subventionnés
Notre analyse suppose que les autres moyens de paiement (espèces et chèques) sont tarifiés à leur juste prix. Mais ce n’est pas toujours le cas en réalité. Dans certains pays, les banques n’ont pas le droit de facturer les coûts occasionnés par l’usage des chèques ; dans ce cas, ces derniers sont « subventionnés », leur coût étant compensé par des subventions croisées provenant d’autres activités bancaires. Chèques et cartes se livrent alors une concurrence déloyale. De même des commerçants pourront préférer les espèces pour des raisons inavouables (fraude fiscale). Dans ce cas, les espèces sont indûment favorisées.
Les principes élémentaires d’économie enseignent que, quand deux biens sont substituables l’un à l’autre et que l’un d’eux est « subventionné », en ce sens qu’il n’assume pas certains coûts sociaux qu’il impose à la société, l’autre doit l'être lui aussi, de manière à rétablir des conditions de concurrence égales et empêcher une mauvaise allocation des ressources. Cet argument est invoqué depuis longtemps pour favoriser les transports en commun par des subventions de manière à compenser l’avantage indu dont jouit l’automobile lorsqu’il ne paie pas les coûts engendrés par les embouteillages ou la pollution.
La réponse adéquate serait de corriger directement cette lacune réglementaire en autorisant la facturation des chèques et en luttant contre la fraude fiscale ; mais si des résistances politiques ou le coût de la surveillance empêchent de corriger directement ces carences, force est de se rabattre sur une politique favorisant l’usage des cartes bancaires en portant la commission d’interchange au-delà du niveau obtenu par le test du touriste.
Conclusion
Résumons nos principales conclusions.
a. Comprendre comment les commissions interbancaires sont fixées en l’absence de réglementation
Les systèmes quadripartites fixent leur commission d’interchange, et les systèmes tripartites leur commission commerçant, en fonction de ce que les commerçants peuvent supporter. Comme leurs profits augmentent avec le volume des transactions effectuées par carte, les membres d’un réseau ont tout intérêt à choisir une commission interbancaire et donc indirectement une commission commerçant élevés et à encourager les consommateurs à utiliser leur carte.
Il existe deux moyens de définir la demande des commerçants pour l’utilisation des cartes bancaires : la définition étroite correspond à l’avantage net retiré par le commerçant, c’est-à-dire l’économie directe qu’ils réalisent quand un paiement en espèces ou par chèque est remplacé par un paiement par carte ainsi que le gain provenant des transactions qui ne seraient pas effectuées sans une carte. L’acception large englobe l’avantage d’un paiement par carte tel qu’il est perçu par le titulaire de la carte. La définition étroite convient dans le cas d’un consommateur qui ne sait pas si sa carte est acceptée avant de venir et peut payer par espèces ou par chèque (c’est-à-dire le « touriste » hypothétique), tandis que la définition large s’applique quand le commerçant voit dans sa politique d’acceptation des cartes un moyen d’attirer les consommateurs dans son magasin. La commission commerçant que le commerçant peut supporter se situe entre ces deux indicateurs. La concurrence entre systèmes n’exerce une pression à la baisse sur les commissions d’interchange que si les clients détiennent des cartes de systèmes concurrents. Dans le cas de détention de cartes de systèmes concurrents par les consommateurs, il est impossible de faire payer aux commerçants une commission commerçant supérieure à l’avantage net qu’ils retirent de l’utilisation des cartes.
Les systèmes tripartites emploient une commission d’interchange implicite, qui est définie comme la différence entre la commission facturée au commerçant et le coût d’acquisition.
b. Conséquences pour la politique économique
Les commissions d’interchange réglementées ne devraient pas être inférieures au niveau fixé pour le test du touriste, qui correspond au premier critère de référence ; c’est-à-dire la commission d’interchange doit être au moins égale à la différence entre l’avantage stricto sensu que le commerçant retire de l’utilisation de la carte et le coût d’acquisition. Cependant, ce niveau est probablement une estimation basse de la commission d’interchange qui est socialement désirable, et ce pour deux raisons :
- il ne tient pas compte des profits des émetteurs et de leur impact à long terme sur l’arrivée de nouveaux concurrents, l’innovation et le bien-être des utilisateurs finaux ;
- il n’intègre pas les externalités négatives pour la société qui résultent des moyens de paiement alternatifs – fraude fiscale pour les espèces et incitation à l’utilisation des chèques par la non-facturation des coûts correspondants.
L’application aveugle des principes de base de l’économie est particulièrement dangereuse quand il s’agit de marchés biface. Il ne faudrait néanmoins pas conclure de cette observation que tout est permis en matière de politique de la concurrence dans ces secteurs. La science économique moderne suggère un cadre permettant de concevoir dans ce domaine une politique publique. Nous espérons que la présente note aura contribué à en clarifier les principes sous-jacents.