Équilibres macroéconomiques

La reconfiguration géopolitique et économique de l’Asie

Créé le

12.05.2014

-

Mis à jour le

22.05.2015

À la suprématie britannique de 1815 à 1914 a succédé la domination américaine après la Première Guerre mondiale. Au début du XXIe siècle, alors que la zone Asie est devenue le principal moteur de la croissance mondiale, quel pays pourrait reprendre ce flambeau ?

D’après la Banque Mondiale, l’Asie, et plus spécifiquement l’ Asie du Sud-Est [1] et l’ Asie de l’Est [2] , est le principal moteur de la croissance mondiale depuis le début de la crise financière internationale. La persistance de taux de croissance élevés dans la région a entraîné le recul progressif de la pauvreté dans cette zone. D’après le FMI, la croissance asiatique contribuera à la moitié de la croissance mondiale en 2017. En particulier, le développement des infrastructures physiques et financières soutiendra une dynamique de croissance jusqu’en 2020. La part de l’Asie dans le PIB mondial devrait croître significativement, de 23 % en 2008 à 33 % en 2025 et près de 50 % en 2050, en provenant essentiellement de la Chine.

Les vagues d’injection de capital, de transfert de savoir-faire et de délocalisations vers des pays à faibles coûts de main-d’œuvre ont permis au Japon, puis aux « dragons asiatiques » de progressivement développer leurs capacités excédentaires, de renforcer leur demande intérieure et de remonter les filières industrielles. La contagion régionale a joué un rôle essentiel qui s’est traduit par un défi du dépassement et l’accroissement du commerce intra-zone, avec l’organisation de chaînes de production. En Chine, les importations pour réexportation ont représenté 30 % des importations en 2011, tandis que les réexportations atteignaient 46 % des exportations. À l’instar des produits japonais ou coréens, dont la qualité inspire aujourd’hui confiance, les produits chinois tels ceux fabriqués par Huawei, Lenovo, ou les marques de luxe comme Shang Xia, Qeelin [3] connaîtront demain un succès grandissant.

La montée en puissance de la finance asiatique

Par ailleurs, selon différents classements internationaux publiés en 2013, dans les dix premières places financières mondiales figurent :

  • 4 places asiatiques (parmi Hong Kong, Singapour, Tokyo, Shanghai, Séoul) ;
  • 3 places européennes (parmi Londres, Francfort, Paris, Zurich, Genève) ;
  • 2 à 3 places américaines (parmi New York, Chicago, Boston, San Francisco) ;
  • 0 à 1 place australienne (Sydney).

De plus, d’après le classement Fortune Global 500 qui liste les 500 plus importantes entreprises mondiales classées selon l'importance de leur chiffre d'affaires, la Chine ravit la seconde place au Japon (voir Encadré 1).

Enfin, le classement des capitalisations boursières des principales banques internationales au 31 mars 2014 indique :

  • 4 banques américaines ;
  • 4 banques chinoises ;
  • 1 banque britannique ( HSBC [4] , qui dispose d’un positionnement spécifique en Asie) ;
  • 1 banque australienne.

Le rôle essentiel de la Chine dans la géopolitique asiatique

Depuis une dizaine d’années, la reconfiguration géopolitique de l’Asie au sens large est structurée autour de cinq axes majeurs :

  • l’essor de la Chine (voir Encadré 2) ;
  • l’essor de l’Inde ;
  • l’affaiblissement des États-Unis ;
  • les luttes d’influence régionales ;
  • l’apparition de politiques opposées à la Chine.
L’influence de la Chine en Asie du sud [5] est historiquement importante. De nombreux pays renforcent donc leur alliance entre eux ou avec les États-Unis par crainte d’un durcissement possible de l’attitude chinoise.

Dans le même temps, la Chine a noué des accords avec l’Association des nations de l'Asie du Sud-Est (ASEAN), et a renforcé le rôle de cette dernière dans la région. Elle a aussi établi des négociations bilatérales avec plusieurs de ses membres, dont le Vietnam qui, historiquement, est l’un de ses principaux opposants. Enfin, les relations tendues entre la Chine et Taïwan sont en train de s’apaiser très lentement : le yuan [6] est convertible contre dollar taïwanais sur le territoire de Taïwan.

Les pays asiatiques détiennent aujourd’hui près de la moitié des réserves de change mondiales. Les excédents commerciaux et la non-convertibilité du yuan ont favorisé l’accumulation des réserves de change par la Banque Populaire de Chine [7] (PBOC). Elles devraient dépasser 4 000 milliards de dollars fin 2014. Dès lors, la Chine ainsi que Singapour et d’autres pays de la région disposent de plusieurs  fonds souverains ( SAFE, CIC, GIC [8] ) dont les capacités d’intervention sont extrêmement importantes.

Le yuan a conforté sa place de septième devise de règlement [9] , avec une part de marché qui est passée de 1,42 % en février 2014 à 1,62 % en mars 2014. L’internationalisation du yuan a donc été lancée avant que les marchés domestiques ne puissent être libéralisés. Un tel choix politique implique le recours à des places offshore, selon le mécanisme proposé par la place de Londres entre 1965 et 1971, avec le développement de l’eurodollar.

Hong Kong est la principale plate-forme offshore pour le yuan [10] avec près de trois quarts du marché ; elle offre des emplois rémunérateurs pour les dépôts en yuans engendrés par le paiement des importations chinoises, et les instruments de couverture correspondant. Elle vient de lier un accord avec Shanghai, première « zone continentale offshore », sachant que d’autres places continentales sont sur les rangs pour accéder à ce statut. Enfin, Singapour, Londres et Taïwan sont les autres principales plates-formes offshore pour cette xénodevise. À ce jour, la date officieuse pour une convertibilité complète du yuan pourrait survenir entre 2017 et 2020.

Le marché, avec des modes de régulation de type capitaliste, privilégiant l’accumulation des moyens de production, constitue un espace centralisé, planifié, dominé par les acteurs les plus puissants [11] . En particulier, les entreprises multinationales contournent le fonctionnement du marché, en tant que système de rencontre équilibré entre l’offre et la demande, en recourant par exemple à des marchés publics massifs et en optimisant leur fiscalité. En Chine, les règles de marché existent ; la différence par rapport aux marchés financiers occidentaux concerne à qui profite le marché. Dans le cadre de la Chine, il profite directement au Parti Communiste chinois, capable, à l’extérieur, grâce à la taille de ce pays, d’imposer ses exigences aux entreprises multinationales, et à l’intérieur, par le rattachement des dirigeants au parti, d’influer sur les orientations industrielles des principales entreprises chinoises. Enfin, la Chine devrait obtenir le statut d’économie de marché auprès de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en 2016, avec un affaiblissement des instruments de défense commerciale dont elle dispose à ce jour.

La Chine saura-t-elle alors concilier sa force politique avec le renforcement progressif de la société civile ? La capacité du Parti Communiste chinois à planifier le développement peut constituer au final un atout, tant qu’il parviendra à s’adapter, à juguler voire à faire disparaître la corruption et à remplir son rôle premier, préserver l’ordre politique unitaire et l’harmonie de l’ordre civil intérieur.

Il a déjà lancé la création de villes nouvelles, développant les services avant l’arrivée des habitants : l’exode rural anticipé dans les deux prochaines décennies va concerner 400 millions de personnes. Il a en outre fixé sept secteurs stratégiques de croissance, dont plusieurs visent à rétablir l’équilibre avec la nature, protéger l’environnement et recourir à de nouvelles énergies.

Le chemin est encore long

Les valeurs confucéennes, qui privilégient l’harmonie au sein du groupe, sont souvent mises en avant pour expliquer l’ascension économique du Japon, des « dragons asiatiques » et finalement de la Chine.

Dans le monde qui s’ouvre devant nous, la Chine parviendra-t-elle à constituer une des voies vers la modernité ? Le chemin est encore long pour concilier Mo Yan, prix nobel de littérature 2012, célébré par les autorités, et Liu Xiaobo, prix Nobel de la paix 2010, jeté par les mêmes autorités en prison.

 

 

1 Indonésie, Philippines, Vietnam, Thaïlande, Birmanie, Malaisie, Cambodge, Laos, Singapour. 2 Chine, Taïwan, Hong Kong, Japon, Corée du sud, Corée du nord. 3 Shang Xia appartient à Hermès, Qeelin à Kering. 4 The Hongkong and Shanghai Banking Corporation. 5 Bangladesh, Bhoutan, Inde, Maldives, Népal, Pakistan, Sri Lanka. 6 La Chine dispose d’une seule devise, le renminbi, dont l’unité de compte est le yuan, code CNY, à l’instar de la livre britannique dont l’unité de compte est le sterling. 7 Banque centrale de la République Populaire de Chine. 8 State Administration of Foreign Exchange, China Investment Corporation, Government of Singapore Investment Corporation. 9 Source : SWIFT. 10 Code CNH. Les obligations libellées en yuan émises à Hong Kong sont surnommées dim sum bonds, en référence à l’un des plats favoris de cette cité. 11 « The winner takes all », le vainqueur prend tout.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº773bis
Notes :
11 « The winner takes all », le vainqueur prend tout.
1 Indonésie, Philippines, Vietnam, Thaïlande, Birmanie, Malaisie, Cambodge, Laos, Singapour.
2 Chine, Taïwan, Hong Kong, Japon, Corée du sud, Corée du nord.
3 Shang Xia appartient à Hermès, Qeelin à Kering.
4 The Hongkong and Shanghai Banking Corporation.
5 Bangladesh, Bhoutan, Inde, Maldives, Népal, Pakistan, Sri Lanka.
6 La Chine dispose d’une seule devise, le renminbi, dont l’unité de compte est le yuan, code CNY, à l’instar de la livre britannique dont l’unité de compte est le sterling.
7 Banque centrale de la République Populaire de Chine.
8 State Administration of Foreign Exchange, China Investment Corporation, Government of Singapore Investment Corporation.
9 Source : SWIFT.
10 Code CNH. Les obligations libellées en yuan émises à Hong Kong sont surnommées dim sum bonds, en référence à l’un des plats favoris de cette cité.