Asie du Sud-Est

La Place financière de Singapour face à ses concurrents asiatiques

Créé le

23.04.2014

-

Mis à jour le

22.05.2015

La Place financière de Singapour compte sans aucun doute parmi les places financières mondiales de premier rang. Pourtant, derrière une attractivité incontestable – Singapour figure au quatrième rang du classement Global Financial Centres (*) –, se cache un développement inégal. Un des leaders mondiaux sur la gestion de fortune ou le marché des changes, la Place dispose en revanche de marchés de capitaux d’envergure limitée.

(*) Publié par le groupe Z/Yen Group, classement septembre 2013.

Contrairement à la Place de Hong Kong dont le moteur de croissance se situe naturellement dans l’ouverture chinoise, Singapour ne peut se reposer sur son arrière-cour régionale –les marchés de l’ASEAN restent très fragmentés-, pas plus que sur son marché domestique par nature très étroit. Le soutien des autorités est donc crucial au maintien du dynamisme de la Place financière, face au développement des autres places de la région, au premier rang desquelles sa concurrente naturelle Hong Kong.

Une Place financière globale

Plus que la taille du marché financier, c’est son ouverture qui permet à Singapour de figurer parmi les places financières mondiales : 95 % des banques implantées et 65 % des actifs bancaires sont d’origine étrangère ; les fonds gérés proviennent à 80 % de l’étranger ; 38 % des sociétés cotées localement sont étrangères ; 92 % des opérations réalisées sur le très dynamique marché des changes n’impliquent par la monnaie locale.

Cette ouverture s’explique en partie par l’étroitesse du marché domestique – la cité-Etat ne compte que 5,3 millions d’habitants –, mais plus encore par les efforts déployés avec succès par les autorités depuis l’indépendance pour développer le marché offshore. Avec un petit pays de 650 km2 dépourvu en ressources naturelles, les autorités ont très vite intégré la dimension internationale comme moteur du développement économique, tant pour les activités commerciales que financières.

Contrastant avec le « laissez-faire » hongkongais, l’Etat singapourien, à la fois maître d’œuvre, acteur et régulateur, a joué un rôle central dans le développement de la Place financière. Tout en protégeant le secteur bancaire domestique, les autorités ont encouragé dès la fin des années soixante l’essor d’un marché offshore dynamique, largement libéralisé.

Une politique ambitieuse d’attractivité mise en œuvre de manière efficace

L’attractivité de Singapour repose avant tout sur un environnement particulièrement favorable aux affaires : un régime fiscal et réglementaire attractif [1] , un environnement juridique et politique stable, des infrastructures performantes, un cadre réglementaire et prudentiel aux normes internationales. Les autorités n’hésitent pas à prendre des mesures complémentaires pour encourager le développement d’activités jugées stratégiques au développement de la Place financière. Si la mise en place de régimes fiscaux concessionnels est l’outil le plus courant, les autorités ont à leur disposition une palette d’instruments bien plus large, comme le montre l’ensemble des mesures adoptées dans les années 2000 pour favoriser l’essor de la banque privée et de la gestion de fonds, dont notamment l’abolition des droits de succession.

Cette stratégie d’attractivité s’est faite plus agressive après la crise asiatique, alors que la stratégie de développement est sortie des produits niches complémentaires de ceux développés à Hong Kong – marchés de change, produits dérivés notamment – pour inclure des segments en concurrence directe. Si les autorités, soucieuses du risque réputationnel, assurent un niveau de réglementation et de supervision aux standards internationaux – en tous cas pour les acteurs jugés systémiques –, cette volonté d’encourager l’attractivité de la Place s’est parfois faite au détriment de sa solidité. C’est notamment le cas sur les marchés boursiers, où le relâchement des critères d’entrée afin d’encourager les cotations d’entreprises étrangères a conduit à plusieurs scandales entamant la crédibilité de la Bourse singapourienne.

Les autorités semblent par ailleurs plus soucieuses de leur réputation au sein de la communauté internationale. Après l’électrochoc qu’a constitué l’intégration de Singapour sur une liste OCDE des territoires jugés insuffisamment coopératifs, en 2009, les autorités se sont dépêchées de se mettre aux normes internationales en matière d’échange d’informations fiscales, et se préparent aujourd’hui à signer avec les autorités américaines un accord prévoyant la fourniture régulière de données sur tous les comptes détenus par les citoyens américains [2] . Ces avancées ont une portée significative pour une Place devenue aujourd’hui un des hubs mondiaux de gestion de fortune.

La Suisse asiatique

En tant que centre international de gestion de fonds, Singapour n’a qu’un seul rival en Asie Pacifique: Hong Kong. Avec 80 % des fonds provenant de l’étranger et 70 % des fonds placés en Asie-Pacifique – contre moins de la moitié il y a 10 ans –, Singapour s’affirme de plus en plus comme une porte d’entrée pour les investisseurs souhaitant bénéficier d’une exposition aux marchés asiatiques. La concurrence est sévère entre ces deux places, sur des marchés en plein essor mais également en pleine restructuration.

Succès évident de la stratégie des autorités, Singapour s’est affirmé en quelques années comme le premier centre asiatique dans le domaine de la banque privée. Avec un montant d’actifs sous gestion estimé à 500 Mds USD fin 2011, Singapour demeure encore loin derrière la Suisse, le Royaume-Uni, ou Panama [3] , mais a enregistré la croissance la plus dynamique sur la dernière décennie. Selon des prévisions – sans doute optimistes – du groupe de recherche WealthInsight, Singapour pourrait même dépasser la Suisse d’ici 2020.

L’industrie de gestion de fonds a également connu un développement dynamique, même si Singapour demeure en retrait par rapport à sa rivale Hong Kong. Attirés par des taux d’imposition concessionnels, un régime réglementaire dérogatoire, et la perspective de gérer une partie des fonds des organismes publics, plus de 600 fonds sont aujourd’hui présents à Singapour et disposent de plus de 700 Mds USD d’actifs sous gestion, soit près d’un tiers de moins que la Place de Hong Kong. Si près de la moitié des fonds singapouriens sont des hedge funds, ceux-ci ne gèrent que 7 % de l’ensemble des actifs sous gestion, la plaçant encore une fois en retrait de sa rivale hongkongaise.

Singapour, leader mondial sur les marchés de change et de dérivés

Tirée par son rôle de plate-forme commercial et financière, la Place financière est également un des leaders mondiaux sur les marchés des changes. Avec 5,7 % de l’activité mondiale, tirée par une des croissances les plus dynamiques au monde, la Place de Singapour serait la troisième mondiale, certes loin derrière le Royaume-Uni et les Etats-Unis, mais dorénavant devant le Japon, et devançant encore confortablement Hong Kong.

La Place financière constitue également un hub mondial pour les transactions sur produits dérivés : huitième place mondiale pour l’échange de gré à gré de produits dérivés, et deuxième Place asiatique derrière Tokyo, la Place de Singapour est soutenue par le dynamisme de son marché des changes, mais également par un positionnement géographique favorable, au sein d’une région productrice de matières premières. C’est en effet le segment des dérivés de matières premières qui enregistre la croissance la plus dynamique, et la Place entend bien capitaliser sur ses atouts, après la mise en place d’une plate-forme dédiée aux produits dérivés de matières premières et de devises [4] . On peut relever que si les autorités entendent suivre les évolutions de la régulation mondiale – la Bourse de Singapour abrite depuis l’année dernière une chambre de compensation centralisée –, elles restent réticentes à rendre obligatoire la compensation centralisée pour ne pas contraindre la croissance de ce marché phare.

Des marchés de capitaux internationaux mais qui peinent à se développer

En revanche, la Place financière se heurte aux difficultés de développer ses marchés de capitaux, de taille secondaire y compris au niveau régional. Résultat du faible endettement public et du financement, jusqu’à récemment, principalement bancaire des entreprises locales, le marché obligataire singapourien est certes proche de Hong Kong, mais n’est que le troisième marché de l’ASEAN, devancé par les marchés malaisiens et thaïlandais. Si le segment corporate est un des plus internationaux d’Asie, le marché est en partie artificiel, composé pour moitié de titres souverains émis uniquement pour fournir aux banques des instruments sûrs et servir de benchmarks aux émissions privées.

Première Place boursière de l’ASEAN, SGX n’arrive qu’au dixième rang des Bourses d’Asie-pacifique, loin derrière Hong Kong, Shanghai, Shenzhen et les deux places de Mumbai. Le nombre d’entreprises cotées la Place même en retrait par rapport à la Bourse malaisienne. Elle se caractérise en revanche par une internationalisation très forte : Singapour est la troisième Place mondiale en termes de cotation d’entreprises étrangères – pour près de la moitié chinoises –, juste derrière les places américaines. Les perspectives de développement de la Place boursière restent entravées par les difficultés de la Place à s’affirmer comme une porte d’entrée pour l’Asie – elle reste perçue comme une position de repli pour des opérations d’arbitrage au sein de la région –, et se situent sans doute plus dans des coopérations avec des places partenaires, après la tentative avortée de fusion avec la Place de Sidney. Le développement de nouvelles activités pourrait également valoriser la place singapourienne, mais celle-ci peine à traduire des projets souvent ambitieux et innovants en parts de marché significatives. Ainsi, si SGX avait été la première Place boursière asiatique à lancer un projet de dark pool en 2010, la plate-forme a soudainement fermé en mai 2012, officiellement en raison d’un volume de transactions insuffisant pour assurer sa pérennité.

Intégration régionale et RMB, des leviers de croissance ?

L’intégration régionale – avec le projet, sans doute ambitieux, d’intégration financière régionale d’ici 2020 – pourrait offrir des perspectives de développement, mais celle-ci se fait pas à pas avec des partenaires qui ont des ambitions concurrentes ; son principal intérêt pourrait être d’améliorer la profondeur des marchés de capitaux.

La finance islamique, identifiée auparavant comme un des segments de développement stratégique, a connu une croissance sans doute décevante au regard des efforts mis en œuvre. Singapour reste toujours dans l’ombre de ses voisins malaisien – la Place de Kuala Lumpur est le leader mondial sur la finance islamique – et même indonésien. Le marché de la finance islamique reste d’ailleurs largement porté par les banques internationales – au premier rang desquelles les banques malaisiennes –, et 75 % de l’encours obligataire est libellé en Ringgit malaisien. Les autorités entendent poursuivre leur politique d’attractivité vers les acteurs du Golfe, mais semblent avoir renoncé à faire de la finance islamique un moteur de croissance de la Place financière, au moins à court terme.

En revanche, elles portent aujourd’hui une attention soutenue aux perspectives offertes par le développement du marché du RMB offshore. Au terme de longues négociations avec les autorités chinoises, Singapour a obtenu l’année dernière des avancées significatives dans son positionnement sur le marché du RMB offshore, dont notamment le lancement de la compensation directe des opérations libellées en RMB sur le territoire singapourien et l’attribution d’un quota permettant aux institutions financières basées à Singapour d’investir en RMB dans des titres chinois. Si elles ne peuvent espérer concurrencer la Place de Hong Kong en ce domaine, les autorités singapouriennes entendent bien récupérer une part non négligeable d’une activité qui fait aujourd’hui l’objet de toutes les convoitises.

Compte-tenu de son positionnement de hub international, Singapour ne devrait pas pâtir de la croissance des autres Bourses asiatiques qui, à l’exception de Hong Kong, répondent avant tout à des besoins domestiques. Néanmoins, les autorités singapouriennes doivent en permanence veiller au maintien de l’attractivité et de la compétitivité de leur Place financière. Elles pourraient bénéficier dans ce contexte d’un partenaire de choix : la Place financière de Hong Kong, bien plus exposée au risque de concurrence des places de Chine continentale, a en effet un intérêt à développer des complémentarités avec la Place de Singapour ; c’est sans doute à cette lumière qu’il faut interpréter l’accord récemment passé entre les deux Bourses. En tout état de cause, les succès obtenus jusqu’ici par les autorités lui valent la confiance des professionnels, qui identifient Singapour comme le centre le plus susceptible de prendre de l’importance au cours des prochaines années.

1 Notamment : impôt sur les sociétés limité, à 17% ; pas d’impôt sur la fortune ni de taxes sur les plus-values ; régime fiscal concessionnel pour certaines activités financières ; facilités à constituer une entité locale. 2 Dans le cadre de la législation américaine FATCA ( Foreign Account Tax Compliance Act). 3 Estimations de Deloitte, Price Water House Coopers et Boston Consulting Group, les montants étant difficiles à évaluer. 4 A noter que le Singapore Mercantile Exchange a enregistré un volume d’affaires modeste, et ses activités sont temporairement en suspens à la suite du rachat récent par IntercontinentalExchange.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº773bis
Notes :
1 Notamment : impôt sur les sociétés limité, à 17% ; pas d’impôt sur la fortune ni de taxes sur les plus-values ; régime fiscal concessionnel pour certaines activités financières ; facilités à constituer une entité locale.
2 Dans le cadre de la législation américaine FATCA (Foreign Account Tax Compliance Act).
3 Estimations de Deloitte, Price Water House Coopers et Boston Consulting Group, les montants étant difficiles à évaluer.
4 A noter que le Singapore Mercantile Exchange a enregistré un volume d’affaires modeste, et ses activités sont temporairement en suspens à la suite du rachat récent par IntercontinentalExchange.