L’exemple malaisien

« Introduire la finance islamique pour une minorité de la population n’est pas rentable »

Créé le

06.01.2011

-

Mis à jour le

08.02.2011

Vue d’Europe, la finance islamique est souvent associée au Moyen-Orient. L’Asie occupe pourtant une place de choix, et en premier lieu la Malaisie d'où proviennent plus de la moitié des sukuks émis dans la zone. Un exemple que la France commence à regarder de près.

Dix banques centrales de pays hébergeant des activités de finance islamique viennent de signer un accord de coopération pour émettre des titres utilisés par les banques islamiques dans leur gestion de la liquidité. En quoi est-ce important ?

Le problème des banques islamiques n’est pas de trouver de la liquidité – ​elles en ont beaucoup – mais de savoir comment la placer. Elles ne peuvent en effet pas accéder au marché monétaire conventionnel (qui rémunère l’investisseur sous forme de taux d’intérêt, ce qui est interdit par la loi islamique, NDLR). Elles peuvent investir en sukuks mais le marché mondial ne représente que 130 milliards de dollars, contre près de 900 milliards de dollars d’actifs à faire fructifier. Par ailleurs, la plupart des sukuks émis le sont avec une maturité de cinq ans et il est donc très difficile de trouver des placements à court terme. Certains marchés comme la Malaisie, le Bahreïn ou encore le Soudan ​sont plus avancés que les autres. En Malaisie, par exemple, la Banque centrale et l’État émettent des commercial papers et il existe un marché overnight. À l’autre extrémité de la courbe, il est également possible de trouver des sukuks à très longue maturité, jusqu’à 50 ans. Enfin, la plupart des sukuks utilisés pour la gestion de la liquidité le sont sous forme de inversée [1] , un instrument qui ne fait pas l’unanimité parmi les Charia Boards. Il s’agit donc de faire émerger un marché pour des instruments différents, par exemple des sukuks basés sur de l’ijara (crédit-bail). Ces besoins de placement des banques islamiques du monde entier doivent être couverts, d’où l’accord entre ces dix banques centrales et deux banques multilatérales : l’International Islamic Liquidity Management Cooperation (IILM).

Comment cela va-t-il se passer concrètement ?

Les autorités parties prenantes du projet vont placer des fonds dans un véhicule commun qui émettra des titres de maturité et de structure différentes. Mais la gestion actif/passif des banques islamiques n’est pas le seul objectif de cette coopération. Il s’agit aussi de stimuler l’origination des sukuks eux-mêmes. Actuellement, les acteurs économiques du monde entier ont encore peu fait appel au marché des capitaux islamiques pour lever des fonds. Or les pays occidentaux ont besoin de cet argent disponible mais sont pour l’instant freinés par le coût du financement par sukuks, plus élevé que celui des outils conventionnels. Ils n’ont pourtant aucune raison théorique de l’être. Le problème vient du fait qu’il n’existe pas de benchmark au niveau mondial. Longtemps, les entreprises, pour émettre des sukuks, se tournaient vers les pays du Golfe, qui fixaient des prix élevés, profitant du fait que les émetteurs n’iraient pas taper à d’autres portes. Ce comportement a, au final, desservi la finance islamique en rendant réticents les émetteurs. Pourtant, il est possible de mieux réguler l’offre et la demande, en créant ces opérations benchmark, telles que l’envisagent les autorités signataires. La preuve en est le succès de l’émission du gouvernement malaisien l’an dernier [2] : le titre s’échange aujourd’hui à 3,1 %, à quelques points de celle de l’État britannique, de 2,7 %. Cette opération bénéficiait en effet d’un profil de risque avantageux, puisqu’elle était adossée à une dizaine d’hôpitaux gouvernementaux, qui devaient revenir à l’investisseur en cas de défaut, selon le principe de la finance islamique d’adossement à des biens réels.

La question du prix vous semble donc centrale pour motiver les entreprises occidentales à émettre des sukuks

Actuellement, une entreprise occidentale, européenne par exemple, ne voit pas l’intérêt d’émettre des titres conformes à la Charia plus chers. Mais je pense que si le prix est au moins aussi attractif que celui des émissions conventionnelles, elle pourrait y avoir recours pour élargir sa base d’investisseurs et accéder à des fonds auxquels sinon elle ne pourrait pas prétendre. C’est ce qui a motivé l’émission de General Electric l’an dernier, qui lui est pourtant revenue plus cher qu’une émission classique.

La France vous semble-t-elle prête à accueillir des activités de banque islamique de détail ?

Selon ce que j’ai entendu, la France souhaiterait introduire la finance islamique au bénéfice de sa population musulmane, pour des motivations d’inclusion sociale. Mais le business model pour de telles banques islamiques n’est pas encore viable : il ne me semble pas possible d’introduire la finance islamique en ayant seulement une minorité de la population pour cible. L’accueil de la finance islamique par la Malaisie il y a 30 ans était effectivement lié à sa population musulmane. Mais dès le début, la banque centrale malaisienne a fait le choix de ne pas distinguer banques islamiques et banques conventionnelles. Ces dernières peuvent toutes offrir des produits islamiques qui sont des produits parmi d’autres. Le choix est laissé au consommateur et les prix sont comparables. Ce modèle est très différent de celui de la Grande-Bretagne, où les banques islamiques sont distinctes des banques conventionnelles. Les prix sont plus élevés et les consommateurs qui y ont recours ne le font que pour des raisons religieuses. Il faut au contraire promouvoir le produit islamique auprès d’une clientèle non-​musulmane et cela en mettant en avant la structure sous-jacente du produit.

Quels sont, selon vous, ces avantages autres que la conformité à la Charia ?

Un bon exemple du succès des produits islamiques auprès de la population non musulmane en Malaisie est celui de la banque chinoise Hong Leong Bank. 70 % des clients ayant souscrit un prêt à l’habitat islamique sont d’origine chinoise. La raison de ce succès remonte à la crise asiatique de 1998, lors de laquelle beaucoup de ménages ont perdu leur logement, saisi et revendu par les banques. Ces ménages n’ont rien récupéré de la vente, même lorsqu’ils avaient déjà remboursé plus de 50 % de l’emprunt. L’intérêt du prêt à l’habitat islamique est qu’il repose sur le concept de Musharaka Mutana Qisa, un partenariat avec partage décroissant des pertes et profits : la banque et le client s’associent pour acheter un bien immobilier ; le client y investit 10 % et la banque 90 %, puis cette proportion s’inverse au fur et à mesure que le client rembourse. En cas de liquidation, chacun conserverait la part qu’il aurait acquise à ce moment-là.

La période d’après-crise est-elle un bon moment pour faire entendre les arguments de la finance islamique ?

Dans chaque conférence où je vais en Europe, j’appelle les grandes banques conventionnelles à regarder ce que la finance islamique peut leur apporter. En Allemagne, la BaFin a récemment décidé d’interdire les ventes à découvert à nu de dette souveraine. C’est tout à fait dans l’esprit de la finance islamique qui autorise les dérivés à des fins de couverture uniquement. Les gouvernements européens ne devraient pas avoir peur de la philosophie qui sous-tend la finance islamique, même si je comprends les réticences d’une partie de l’opinion publique.

Dans quelle mesure la France peut-elle se faire une place en Europe, face au Luxembourg et à la Grande-Bretagne ?

Le Luxembourg [3] est effet très en avance et offre le meilleur environnement en Europe pour la finance islamique. Au contraire, le marché britannique me semble tourner au ralenti, sur la partie banque d’investissement comme de détail. Il n’en serait certainement pas de même si le gouvernement britannique avait émis des sukuks en livres sterling. En tout état de cause, le marché des sukuks en euros reste à lancer. Quelqu’un doit montrer le chemin et cela pourrait être la France. Elle dispose de grandes entreprises, qui ont des besoins de financement, de grandes banques, pour la plupart déjà actives en finance islamique dans le Golfe, et d’intermédiaires de marché. Elle pourrait alors servir l’ensemble du marché de la zone euro, à condition d’être la première.

1 On parle également de "Tawarruq": la banque achète comptant pour le compte de son client un certain montant de matières premières et les lui revend à terme. Simultanément, le client les vend également à terme à un troisième interlocuteur. Le client couvre ainsi un besoin de financement et la banque place ses liquidités. 2 Notée A- et d’une maturité de 5 ans. 3 La Banque centrale luxembourgeoise est signataire de l’accord sur la gestion de la liquidité des banques islamiques.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº733
Notes :
1 On parle également de "Tawarruq": la banque achète comptant pour le compte de son client un certain montant de matières premières et les lui revend à terme. Simultanément, le client les vend également à terme à un troisième interlocuteur. Le client couvre ainsi un besoin de financement et la banque place ses liquidités.
2 Notée A- et d’une maturité de 5 ans.
3 La Banque centrale luxembourgeoise est signataire de l’accord sur la gestion de la liquidité des banques islamiques.