Quels étaient les objectifs de Danone en créant les trois fonds Danone Communities, Danone pour l’Écosystème et Livelihoods ?
Notre stratégie de développement durable repose sur deux thématiques fondamentales : le social et l’environnement. Les équipes qui les animent ont plusieurs outils à leur disposition, notamment des standards dans l’évaluation des pratiques des filiales, des politiques formalisées avec des engagements devant guider l’action de ces filiales, etc. Par ailleurs, nous avons mis en place trois plates-formes d’innovation sociale, qui sont complémentaires, tant sur leur champ d’action que sur le mécanisme de financement sur lequel elles reposent. Leur déploiement a été progressif :
- la première à avoir vu le jour, en 2007, est Danone Communities. Le fonds intervient sur la thématique de la lutte contre la pauvreté par la nutrition et l’accès à l’eau, mais à travers le modèle spécifique de l’entrepreneuriat social et via un outil de financement particulier, une Sicav (lire l’interview d’Emmanuel Marchant) ;
- en 2009, nous avons lancé le Fonds Danone pour l’Écosystème, sur fond de crise financière et d’anticipation d’une crise sociale majeure. Nous avions en effet identifié deux risques pour notre activité : celui de la faillite de petits acteurs sur lesquels Danone compte dans sa chaîne de valeur et celui du chômage, enjeu majeur pour une entreprise de grande consommation comme la nôtre. Nous intervenons via un fonds de dotation auprès de petits acteurs économiques locaux tout au long de notre chaîne de valeur via des dons ;
- enfin, en 2011, nous avons créé le fonds Livelihoods, dédié à la compensation carbone de notre activité. Mais nous ne voulions pas intervenir via de simples actions de reforestation, par exemple ; nous voulions nous assurer que notre action créait de la richesse économique et sociale au niveau local. Ce fonds ne repose pas sur le marché officiel du carbone issu du Protocole de Kyoto, mais consiste en un mécanisme luxembourgeois de fonds « offset carbon » dans le cadre duquel des entreprises – une dizaine dans notre cas – se mettent d’accord sur la définition d’une valeur carbone et sa rentabilité attendue sur une vingtaine d’années. Cela nous permet d’intervenir de la manière dont nous le souhaitons. Une deuxième étape vient d’être franchie en janvier dernier, avec le lancement du fonds Livelihoods pour l’agriculture familiale.
Pourquoi avoir choisi de créer ces fonds vous-mêmes ? Ce n’est pas une activité naturelle pour un groupe industriel comme Danone…
Il pouvait exister des solutions sur le marché, mais elles ne nous auraient pas permis de stimuler l’innovation en interne. Pour comprendre les nouvelles tendances, les business models innovants, nous avons besoin de les vivre : mieux vaut « faire avec » que de « faire faire par ». Il ne s’agit pas de philanthropie éloignée de l’activité du groupe, mais d’innovation sociale complètement intégrée à l’activité. L’idée est de penser le business avec un impact social et environnemental en plus de l’impact économique.
Comment les projets soutenus par ces trois fonds s’intègrent-ils dans l’activité de Danone ?
Des trois fonds, c’est le Fonds Danone pour l’Écosystème qui est le plus proche de la chaîne de valeur de Danone. Si, à l’origine, sa création répondait à une stratégie de gestion des risques, il est devenu avec le temps une stratégie d’opportunités. Les aides que nous apportons aux projets reposent toutes sur la même logique : apporter un impact social – une meilleure employabilité, une solidification de l’emploi existant ou son passage du secteur informel au formel en particulier –, mais à travers une relation d’affaires avec le groupe. Il s’agit d’économie inclusive. Aussi, lorsque nous soutenons de tout petits agriculteurs, nous leur achetons leur lait ou leurs fruits – sans déroger à nos standards de qualité bien sûr ; lorsque nous accompagnons des micro-distributeurs, nous amenons nos produits dans des zones où ils n’étaient jusque-là pas présents ; lorsque nous soutenons les structures d’aide (crèches, maisons de retraite…), nous créons une relation de confiance avec les consommateurs pour des produits où elle est essentielle, ceux de l’alimentation médicale et infantile.
Il est à noter que tous ces acteurs économiques locaux n’ont aucune obligation envers Danone : les agriculteurs par exemple peuvent vendre leur lait à qui ils le souhaitent. Bien entendu, de telles démarches doivent être faites intelligemment, en apportant un soutien authentique des structures aidées afin qu’elles puissent porter plus largement leur mission d’intérêt général. Nous avons par exemple un partenariat avec Siel Bleu, par lequel nous complétons leur action en matière d’activité sportive des personnes âgées par l’un de nos produits d’alimentation spécifique. Si le client est content du service rendu, qu’il a compris à quoi servait le produit, il sera plus enclin à l’acheter, en particulier le nôtre, car l’expérience qu’il aura vécue lui aura donné confiance. C’est une autre façon d’interagir avec le consommateur. Cela contribue à la différenciation des marques par des programmes ancrés dans la réalité, loin du « green » ou du « social washing ».
Travaillez-vous avec des co-investisseurs ?
Certains acteurs institutionnels ont été intéressés par notre démarche, car nous soutenons le développement local et nous créons aussi des débouchés, ce qui manque souvent aux programmes de développement. Nous construisons une
Êtes-vous sortis de certains projets ?
À partir d’un certain stade, l’argent alloué par le fonds à un projet a été entièrement consommé. Nous analysons alors si la capacité que nous avons contribué à créer est durable, tant au niveau de l’impact social que de la relation d’affaires nouée.
Avez-vous un exemple de projet ?
Nous avons par exemple donné 250 000 euros à un Jardin de Cocagne de la région d’Évian pour construire un bâtiment dans lequel sont dispensées les formations de réinsertion des personnes accompagnées. Une partie de ce qui est produit dans le jardin y subit aussi une première transformation. Grâce aux revenus tirés de la vente de ces produits et aux subventions publiques touchées en tant qu’entreprise d’insertion, ce Jardin de Cocagne a une activité durable. Il contribue également à la protection de l’impluvium d’Évian par des pratiques agricoles biologiques. En soutenant ce projet, Danone agit donc sur le « sourcing » de son eau. Mais on n’en verra les bénéfices qu’à très long terme.
Nous avons également cofinancé un projet de ferme de démonstration coopérative en Ukraine, dans la région de Dnipropetrovsk, qui dispense des cours aux petits agriculteurs et diffuse des bonnes pratiques à travers un réseau de fermiers référents. Danone achète le lait de cette ferme, qui se trouve être le meilleur de toute l’Ukraine selon nos critères de qualité. Nous avons ajouté un mécanisme de microcrédit qui permet aux petits agriculteurs de faire les travaux pour répliquer chez eux les méthodes de production de la ferme.
Les banques pourraient-elles aussi compter parmi vos partenaires ?
Notre défi pour l’avenir, après avoir collaboré avec des ONG, est de nous allier à des acteurs privés. Par exemple pour réduire le coût du microcrédit : le risque est déjà faible, avec de bons taux de remboursement, et nous le réduisons encore en achetant la production de ces petits agriculteurs. Il est aussi possible de réduire le coût de sa distribution en utilisant la force de vente de proximité pour mettre à disposition d’autres produits : de la micro-assurance, des solutions de téléphonie mobile, un accès à l’électricité… Pour cela, il faut construire des alliances.
Au-delà du micro-crédit, que pourraient faire les banques ?
Elles sont également trop frileuses sur leur offre de produits de placement solidaires. Il y a pourtant beaucoup d’activités à impact social à financer et trop de fonds sur les livrets A et les PEL. Elles pourraient par exemple proposer des
Vous retrouvez-vous dans le concept de « Venture Philanthropy » ?
Avant de réaliser notre don, nous étudions les budgets, les comptes de résultats prévisionnels et la capacité à développer une activité pérenne de tous ces projets. Nous nous retrouvons donc bien dans le terme « Venture ». Mais pas dans celui de « philanthopy », avec la connotation de « désintéressement » qu’il porte généralement. Le premier rendu du dispositif du fonds est d’avoir attiré, comme je le disais précédemment, 40 millions d’euros de co-investissement sur la chaîne de valeur de Danone. L’action du fonds est décentrée, c’est-à-dire qu’elle n’est pas exclusivement faite pour nous, mais elle n’est pas non plus désintéressée. Tout est basé sur la cocréation entre différents acteurs réunis autour d’une même table et qui acceptent d’apporter chacun une partie de la solution. Et surtout, même si c’est une démarche intéressée, elle reste authentique, et c’est fondamental. Ce n’est pas de la philanthropie, c’est une vision de l’économie portée par nos dirigeants depuis 1972, celle de l’équilibre nécessaire entre le social et l’économique, ce que l’on appelle en interne le « double projet ».
Vous avez réalisé une partie de votre carrière dans les ressources humaines. Ces projets ont-ils un impact en matière de RH ?
Tout à fait. Je vois aujourd’hui beaucoup de personnes à la recherche de sens, voire qui sont en souffrance, en particulier dans le secteur bancaire. Ils se demandent « pourquoi » ils font ce qu’ils font. Ces projets redonnent un esprit entrepreneurial. La valeur sociale de nos projets est importante, mais le fait que nos collaborateurs y participent dans l’exercice de leur métier – d’acheteurs, de vendeurs, de marketeurs, de RH, etc. – compte pour beaucoup. Cela stimule leur créativité, ils rencontrent des acteurs qui vont leur apporter d’autres perspectives sur leur métier. C’est très positif et je ne vois pas pourquoi il n’en serait pas de même dans le secteur bancaire.