L’utilisation, depuis Bâle II, de modèles internes pour apprécier le risque de crédit a conduit les banques à rationaliser leurs pratiques. La crise a quant à elle rappelé aux chargés d’affaires que les risques peuvent se réaliser. À la veille de l’implémentation de Bâle III, cet article fait le point sur la pratique des banques en matière d’évaluation du risque entreprise à partir d’une enquête administrée auprès d’une soixantaine de chargés d’affaires (voir Encadré). La comparaison des réponses obtenues avec celles collectées en 2000 (Abdesselam, Cieply et Le Pape (2002)) permet d’apprécier les changements dans la pratique des chargés d’affaires. Dans cet article, nous étudions, d’une part, les sources d’information utilisées par le chargé d’affaires et, d’autre part, les critères de sa décision. En conclusion, nous analysons, à la lumière de nos résultats, la récente réforme supprimant l’obligation de publication des comptes pour les plus petites entreprises.
L’information financière, pierre angulaire de l’analyse du risque crédit
L’un des impératifs de l’évaluation des risques est l’accès à l’information. L’absence d’information, ou la suspicion d’une information douteuse, peut être à l’origine d’un phénomène de rationnement sur le marché du crédit (Stiglitz et Weiss (1981)). La source d’information la plus fréquemment utilisée repose sur les documents de synthèse cités par plus du tiers des chargés d’affaires interrogés parmi les trois sources essentielles d’information (voir Tableau 1). Suivent ensuite les notes externes citées par 20 % des banquiers interrogés, en particulier les cotations de l’entreprise et des dirigeants fournies par la Banque de France dans le cadre du Fichier bancaire des entreprises (FIBEN). L’entretien avec le client n’arrive qu’en troisième position (14 %), à égalité avec l’analyse de la position économique de la firme, et avant l’étude du prévisionnel (11 %).
La comparaison des résultats obtenus en 2012 avec ceux publiés en 2002 met en évidence l’augmentation de l’utilisation par les chargés d’affaires de l’information financière pour apprécier le risque. L’étude des documents de synthèse, du prévisionnel et des notations internes et externes est citée par 70 % des banquiers en 2012, contre seulement 56 % en 2000. L’analyse de la situation économique de l’entreprise est en revanche en fort recul (14 % en 2012, 23 % en 2000). Le rôle de l’entretien, et plus largement du relationnel, avec le client est stable, aux alentours des 15 %.
En fonction du statut des banques
On observe pour 2012 des différences assez notables dans la mobilisation des sources d’information selon le statut de la banque d’appartenance du chargé d’affaires. L’importance des documents de synthèse est plus marquée dans les banques mutualistes, qui accordent également plus d’importance au prévisionnel et à l’analyse économique. L’entretien joue un rôle moins important dans ces établissements que dans les banques AFB. Dans les banques commerciales, les chargés d’affaires accordent en revanche plus d’importance aux notes externes et internes et aux informations externes d’origine légale. On retrouve ici la confirmation d’un résultat publié par Abdesselam, Cieply et Le Pape (2002) sur la base de l’enquête administrée en 2000 : contrairement aux idées reçues, les relations interpersonnelles entre banquiers et clients jouent un rôle plus important dans les banques AFB que dans les banques mutualistes.
La décision bancaire dépend des fondamentaux financiers de l’entreprise
Une fois l’information collectée, le chargé d’affaires doit prendre la décision d’accorder ou non un crédit. En 2012, la moitié des chargés d’affaires retiennent comme principal critère de choix des éléments financiers, en l’occurrence la capacité financière de l’entreprise, sa solvabilité et le risque encouru par le prêteur (voir Tableau 2). Seuls 30 % des chargés d’affaires interrogés citent la nature du projet, et moins de 20 % la qualité des dirigeants. La comparaison des réponses obtenues en 2012 avec celles collectées en 2000 permet de constater l’augmentation du poids des variables financières parmi les critères de choix des chargés d’affaires et la forte chute de l’étude de la nature économique du projet. Enfin, on n’observe pas de différence notable entre banques commerciales et banques mutualistes.
Parmi les ratios déterminants (voir Tableau 3), on note l’importance des ratios de structure financière, en particulier le rapport des capitaux propres à l’endettement à terme. On note également l’importance des ratios qui rapportent le montant de la dette à la capacité de l’entreprise à s’autofinancer ou à rembourser ses crédits à moins d’1 an. Ces ratios sont les premiers cités par les banquiers AFB. Enfin, on souligne également l’intérêt des chargés d’affaires pour les ratios qui apprécient la rentabilité de l’entreprise.
L’enjeu de la construction d’un système d’information de qualité pour les PME
Pour conclure, force est de constater la rationalisation des décisions prises par les chargés d’affaires entreprises autour des paramètres de l’orthodoxie financière. En ce sens, les conditions de l’accès au crédit des entreprises hors des normes financières, en particulier les entreprises les plus petites, les plus jeunes et les plus innovantes, se sont durcies. Ceci ne signifie pas que le rationnement du crédit ait augmenté mais qu’il est nécessaire pour accéder au crédit de pouvoir transmettre une information financière de qualité (Kremp, Sevestre, 2012 ; Cieply, 2013). Ce résultat nous amène à critiquer la récente suppression de l’obligation de rendre publics les comptes pour les entreprises de moins de 10 salariés et de moins de 700 000 euros de chiffre d’affaires. Cette mesure, qui a pour objectif l’allégement des lourdeurs administratives et la protection des start-up contre la concurrence, risque de rendre les petites entreprises encore plus opaques et les relations avec les banques plus délicates.