Europe : bon deal-flow, interrogations sur les financements

Créé le

11.10.2011

-

Mis à jour le

12.10.2011

Jusqu'alors portés par l'appétit des investisseurs, les projets d'infrastructures, victimes potentielles de la crise de la dette souveraine, doivent rapidement trouver des sources de financement alternatives. Cet état de fait relance des projets restés dans les cartons, comme en France le fonds de titrisation des partenariats public-privé.

Dans les prochaines années en Europe, de quelle nature seront les investissements en infrastructure ?

On distingue en général deux types d’investissements en infrastructure : les projets greenfield, où il s’agit de bâtir des infrastructures nouvelles, et les projets brownfield, consistant à réhabiliter ou à développer les capacités d’infrastructures existantes.

En 2008 et 2009, de nombreux pays européens ont mis en place des plans de relance, privilégiant des grands projets d’infrastructures greenfield, générateurs d’emplois et d’activité économique. Depuis, c’est un contexte de rigueur économique qui se propage un peu partout en Europe et le rythme d’investissement en infrastructures nouvelles sera conditionné par la capacité du secteur public à lancer des projets compte tenu de ce contexte.

En revanche, et malgré cette frange d’incertitude, il subsistera toujours un socle incompressible d’investissement dans des infrastructures existantes, et donc de projets brownfield, et ce quelle que soit la phase du cycle économique. Cet aspect « acyclique » est l'une des caractéristiques du marché de l’infrastructure.

Par ailleurs, les contraintes grandissantes du secteur public le conduisent de plus en plus à confier à des opérateurs privés la gestion de ses infrastructures et le financement de leur développement, tout en préservant l’intérêt général à travers des cadres réglementaires ou concessifs adéquats.

Cette tendance est forte au Royaume-Uni et se propage en Europe continentale : l’Espagne vient de lancer la privatisation des aéroports de Madrid et Barcelone, l’Italie a annoncé un vaste programme, et d’autres suivront (voir Encadré).

Enfin, les grands groupes gestionnaires d’infrastructures réorganisent leur portefeuille d’activités d’une manière de plus en plus dynamique, ce qui génère également des opérations de type M&A.

Quelles sont les perspectives chiffrées de ce marché ?

Selon les estimations de l’Union européenne, les besoins d’investissements dans les secteurs des transports, de l’énergie et des nouvelles technologies devraient être de l’ordre de 1 500 à 2 000 milliards d’euros dans les dix années à venir. Pour les trois à quatre années qui viennent, en Europe de l’Ouest, nous avions évalué en début d’année le marché à 130 milliards d’euros dans les infrastructures de transport et les infrastructures sociales. Ces chiffres sont bien sûr à relativiser, suite à l’accélération de la crise depuis cet été, mais ils donnent un bon ordre de grandeur des besoins à venir.

Comment se situe la France dans ce contexte ?

À l’heure actuelle, le deal flow est encore dynamique. Nous assistons en ce moment au bouclage des grandes opérations lancées dans le cadre du plan de relance en 2009, voire avant. L’année 2011 a ainsi été marquée par le bouclage des projets de liaison à grande vitesse (Tours-Bordeaux, Bretagne-Pays de Loire), du nouveau siège du ministère de la Défense à Balard, de stades, etc.

Passé cette phase un peu particulière marquée par la réalisation de très grands projets, nous pensons qu’en rythme de croisière, le marché sera davantage porté par des investissements de taille moyenne, développés à l’échelon local.

Le marché français va donc se resserrer du point de vue du financement bancaire ?

Depuis 2008 et jusqu’à cet été, la France a bénéficié d’un phénomène d’attractivité, stimulé par un deal flow riche en grands projets. Le secteur bancaire est arrivé à répondre aux besoins du marché, même sur des projets de grande envergure, malgré un durcissement des contraintes de bilan et de liquidités limitant les capacités de prêter à long terme.

L’exemple de la LGV Tours-Bordeaux est à ce titre très représentatif de la conjoncture qui a prévalu. L’investissement total, près de 8 milliards d’euros, est colossal, et la dette apportée par les banques commerciales s’élève à environ 2,5 milliards d’euros. Au début de la crise, il y a 3 ans, ce projet semblait avoir peu de chances de trouver pareil financement auprès du secteur bancaire. Il s’est néanmoins bouclé juste avant l’été, en partie grâce à mesures prises dans le cadre du plan de relance pour en faciliter le financement : garantie de l’État sur une partie de la dette, intervention des fonds d’épargne de la CDC et de la BEI.

Ces opérations ont également bénéficié de l’attrait qu’elles présentent pour de nombreux établissements étrangers (japonais, espagnols, allemands) : financer des infrastructures essentielles, portées par des sponsors de qualité et bénéficiant de support public fort, cela attire beaucoup de monde, qui plus est dans un des pays les mieux notés d’Europe.

Néanmoins, cette parenthèse heureuse semble se refermer depuis cet été, les contraintes pesant sur les capacités des banques à prêter à long l’emportant progressivement sur l’appétit qu’elles ont pour ces opérations. On assiste à une espèce de retour à la réalité. Un nouvel équilibre est à trouver : des banques pour des financements court/moyen termes, et des financements alternatifs pour le long terme.

Dans ce contexte, quelle est la position des investisseurs institutionnels ?

Ils ont un appétit naturel pour ce type d’actifs utiles à leur gestion actif-passif. Néanmoins, la plupart d’entre eux manquent de compétences pour structurer les opérations et attendent que des opérations concrètes leur soient proposées.

Rendre les projets compatibles avec les contraintes des investisseurs nécessite beaucoup d’adaptations pour toutes les parties prenantes à ces projets, à commencer par les donneurs d’ordre publics. Ils doivent prendre davantage en compte ces besoins lors de la définition de leurs cahiers des charges. L’investissement dans la recherche de solutions permettant d’ouvrir l’accès du marché aux institutionnels a jusque-là été modéré, parce que les projets pouvaient toujours être financés par le secteur bancaire. En somme, pourquoi innover tant que les solutions traditionnelles marchent et qu’il n’y a pas urgence ! Mais ce contexte est en train de changer.

Est-ce également la fin de cette conjoncture qui justifie le regain d’intérêt pour les solutions de financement alternatives ?

On voit difficilement comment les banques pourraient continuer à fournir des financements longs, à des conditions incompatibles avec leurs véritables contraintes, et alors que l’accès à la ressource longue ne peut se faire aujourd’hui qu’à un coût prohibitif. La mise en place de Bâle III ne fera qu’aggraver cette situation.

Cela relance des initiatives telles que les projets de fonds de titrisation des partenariats public-privé (voir Encadré 2) et de project bonds de la Commission européenne. Une consultation auprès du marché a été lancée sur ce sujet.

Bien que complexes à mettre en œuvre, ces solutions étaient pertinentes sur le fond, mais il manquait tout simplement le contexte de marché adéquat pour les porter, à savoir le sentiment d’urgence à combler un gap constaté entre l’offre et la demande. Nous y sommes désormais et ceci devrait pousser tous les acteurs à investir ce chantier. Sans cela, les projets à venir pourraient rester orphelins en termes de financement.

À retrouver dans la revue
Banque et Stratégie Nº296