Vous avez déclaré fin octobre 2009 que les produits supposés « toxiques » que vous avez vendus aux collectivités leur avaient permis d’économiser plus de 500 millions d’euros entre 2001 et 2008. Ces chiffres sont-ils toujours d’actualité ?
Ce chiffre, légèrement sous-évalué, permet d’expliquer les choix des collectivités en matière de financement, l’objectif étant bien entendu de réaliser des économies. Pendant plusieurs années, elles ont bénéficié à la fois des avantages des produits structurés et d’un phénomène de taux historiquement bas. Aucune collectivité ne peut dire à ce jour qu’elle a perdu de l’argent. Du fait de la crise financière que nous venons de traverser, certaines ont payé des échéances plus élevées, ce qui était prévisible compte tenu de la structure de ces produits.
Mais contrairement à d’autres établissements, tous nos produits sont réversibles. Cela signifie que ce surcoût ne dure que le temps d’une échéance. Il est par ailleurs possible de changer l’index de référence du produit.
Dans ce cas, pourquoi les collectivités veulent-elles vous traîner en justice ?
Elles menacent de le faire, mais ne sont pas passées à l’acte. Dexia n’a fait l’objet d’aucune action en justice.
De plus, le problème des collectivités n’est pas tant lié à leur dette, qu’à la situation généralisée de tension sur les finances des collectivités locales. Vous remarquerez également que les plaintes et la médiatisation ont émané de collectivités qui éludent de nouvelles marges de manœuvre financières. En outre, ces déclarations sont intervenues au beau milieu de « notre » crise financière, à un moment où les banques, affaiblies, avaient moins de capacités à répondre et à communiquer pour se défendre, avec une opinion publique globalement défavorable qui plus est.
Vous avez été accusés de faire montre d’une grande agressivité commerciale. Que répondez-vous à ces critiques ?
Nous avons réceptionné des appels d’offres qui nous demandaient clairement des produits structurés (indexés sur les devises). Nous avons essayé de nous positionner dans les limites des règles que nous nous étions fixées, dans le respect de l’intérêt de notre client, et dans le cadre d’une démarche commerciale, je ne le nie pas.
Plutôt que de parler d’« agressivité commerciale », il serait plus juste dans le cas de Dexia d’invoquer une volonté de nous développer. Il y avait dans ce secteur une concurrence féroce.
Pour conserver notre position sur le marché, il nous a parfois fallu suivre cette concurrence en nous positionnant sur de nouveaux produits. Parfois, nous ne l’avons pas fait, parce que nous estimions que les risques étaient trop importants. Nous avons environ 56 milliards d’euros d’encours sur les collectivités, il est aisé de comprendre que nous n’avons pas intérêt à leur vendre des produits qui viendraient détériorer leur profil de risque. Par exemple, nous n’avons pas fait de produits non réversibles, pas plus que des swaps sur produits structurés ou des crédits à taux zéro.
Pourquoi dans ce cas dit-on que vous avez lancé la course aux produits de plus en plus structurés ?
Ces accusations sont infondées. Nous avons effectivement lancé les deux premières générations de produits structurés, à partir de 1995. Il s’agissait de produits de taux dits « à barrière désactivante ». Lorsqu’un seuil fixé au préalable est franchi le taux fixe bonifié est remplacé par un taux variable, l’Euribor en l’occurrence.
Nous avons également été à l’origine des produits dits de pente qui ont ensuite vu le jour. Le taux d’intérêt dépend de l’évolution de l’écart entre les taux courts et les taux longs, les taux longs étant en principe plus élevés que les taux courts. Ces produits garantissent à la collectivité un taux fixe bonifié tant que la courbe des taux demeure suffisamment pentue. Lorsque la pente s’inverse, le taux fixe est remplacé par un taux composite intégrant l’écart entre les taux, et affecté d’un multiplicateur. Pendant le court laps de temps où ce phénomène s’est produit, les collectivités qui avaient souscrit ces produits les ont effectivement payés plus cher.
La troisième génération a vu apparaître des produits à barrière de change, fondés sur l’évolution du change entre deux devises. Nous ne sommes pas les premiers à les avoir proposés, nous avons suivi le marché. Nous avons arrêté de commercialiser ces produits indexés à partir d’avril 2008. Nous avons fait le choix – et nous avons été les seuls dans ce cas – de ne pas nous positionner sur le marché des produits de quatrième génération, les produits à cliquet, non réversibles. Nous les avons jugés trop risqués.
Que répondez-vous à ceux qui vous reprochent d’avoir conçu et vendu des produits trop complexes aux collectivités ?
La complexité fait partie de ce monde, surtout lorsqu’on est élu d’une collectivité locale. Ces mêmes collectivités qui nous reprochent l’opacité de nos produits gèrent des marchés de travaux ou des contrats d’approvisionnement en essence, en fioul, qui comportent des formules d’indexation très élaborées. La technicité de ces documents est largement comparable à celle des produits financiers structurés. Elle prouve que les élus savent être en mesure de comprendre et gérer la complexité.
En outre, pour chaque projet d’investissement ou de restructuration de dette, les collectivités disposent d’un panel d’offres émanant de plusieurs établissements et présentant un niveau variable de complexité. Il n’existe pas de cas de figure où la collectivité ne se trouve pas en position de choisir ou de faire jouer la concurrence.
Pouvez-vous juger de l’ensemble de l’exposition d’une collectivité donnée ?
On peut regretter qu’il y ait un relatif manque de transparence dans la présentation de leur dette. Cet état de fait devrait largement évoluer à la faveur des recommandations de la charte de bonne conduite.
Les banques n’ont accès qu’aux documents publics, administratifs, qui se présentent sous la forme d’une annexe aux comptes administratifs. Seules, y figurent des informations sommaires telles que le nom de la banque, le montant du capital, le taux souscrit. Dans le cas d’un taux variable, la formule de calcul du taux n’est pas communiquée.
Nos outils d’analyse nous donnent une vision de la dette à date, mais absolument pas une vision prospective de celle-ci.
Les collectivités manquent également de transparence dans leur communication sur les swaps. Certaines collectivités ont fait des swaps sur leurs encours. Dans un cas extrême, plusieurs swaps avaient été « empilés » les uns sur les autres. Dans les documents officiels, les différents swaps apparaissent effectivement, mais rien ne vient préciser s’ils sont adossés au même sous-jacent, ou bien à des sous-jacents différents.
La décision de recourir à un crédit structuré peut relever d’une stratégie donnée. Lorsque des collectivités font des swaps sur leurs encours de dette, elles atteignent les limites de ce qu’une gestion saine autorise. Les collectivités ne sont pas des organismes spéculatifs, elles n’ont pas à faire des arbitrages quotidiens avec leur dette.
Sur l’obligation de conseil, il y a un renvoi de balle entre les cabinets de conseil en finances locales et les banquiers. Quelle est votre opinion ?
Le rôle des cabinets de conseil en finances locales est d’aider à la décision. Il arrive que certains de nos clients fassent appel à plusieurs conseils. C’est même assez répandu dans des collectivités moyennes ou grandes.
Dans ces conditions, on peut éventuellement critiquer la clarté des documents fournis par les banques, mais il semble difficile de les accuser de défaut de conseil.
Élément à charge de ces cabinets, cette activité n’est pas réglementée. Les collectivités peuvent donc avoir affaire à des conseils de niveaux de compétences variés.
Êtes-vous revenus sur certaines de vos pratiques à la lumière de ces affaires ?
Nous sommes plus stricts en matière de documentation. Nous imposons en particulier nos propres documents types pour les délibérations, ce qui ne facilite pas les négociations.
Nous avons renforcé le suivi de nos clients par catégorie. Une fois par an et à l’occasion de chaque opération, nous envoyons la valorisation à nos clients.
Nous communiquons davantage pour tordre le cou aux fantasmes sur nos pratiques. Une annexe de notre rapport annuel détaille le niveau de stock et le taux moyen payé sur les crédits structurés (3,61 % en 2009, entre 1,80 et 5,23 %).
Enfin, nous mettons en place une classification des crédits conformément aux préconisations de la charte Gissler. Nous réfléchissons à franchir une étape suivante, en développant une classification de nos clients, ce qui nous permettra de lier ces catégories et de n’attribuer les produits les plus structurés qu’à certains clients. Ce ne sera pas chose aisée. Il est facile de classifier une entreprise ou une association. Ça l’est moins pour des collectivités, dont la légitimité est intimement liée à un mandat politique.