Des circuits financiers alternatifs pour les Américains à faibles revenus

Créé le

09.09.2014

-

Mis à jour le

15.09.2014

Qui sont ces Américains dont l'accès aux services bancaires est limité ? Vers quelles alternatives se tournent-ils pour satisfaire leurs besoins financiers ? Le Financial Access Initiative, centre de recherche de l’Université de New York, s’est penché sur ces questions. Des réflexions inspirées notamment par une vaste enquête de terrain auprès des Américains les plus pauvres.

Quel est le profil moyen des personnes qui n’ont pas pleinement accès aux services financiers aux États-Unis ?

Définir un profil moyen est difficile. Il existe des personnes qui peuvent ne pas utiliser les services par choix, pour des raisons idéologiques notamment, quand d’autres personnes vont utiliser les services financiers de manière excessive, parce qu’ils les comprennent mal. La question à se poser est donc de savoir si la personne a les moyens de réaliser ses objectifs financiers de manière efficace et à un coût raisonnable. Combien de temps passe-t-elle dans sa recherche ? Est-ce suffisamment simple et transparent ? Doit-elle se tourner vers un autre service, parce que celui qui répond le mieux à ses besoins ne lui est pas accessible ?

Tout le monde n’a pas les mêmes besoins. Une personne qui a un emploi stable, un crédit immobilier dû à une échéance précise pour un moment qui ne variera pas pendant les trente prochaines années, ne sera pas dans la même situation que son voisin qui travaille à temps partiel, avec des revenus très variables d’une semaine à l’autre, un enfant avec une santé fragile et une voiture ancienne susceptible de tomber en panne à tout moment. À l’échelle de l’année, tous deux gagneront peut-être le même revenu, mais leurs besoins en services financiers seront très différents.

Que peut faire le régulateur en matière d’inclusion financière ?

La difficulté est de laisser suffisamment de flexibilité tout en protégeant correctement le client. Ce besoin de flexibilité est dicté par l’hétérogénéité des besoins : en fixant des règles trop rigides, vous risquez de décourager les prestataires de services financiers de se positionner sur certains produits utiles à une partie des consommateurs. Mais il ne faut pas pour autant que ces prestataires puissent tout faire : il faut poser des limites pour éviter que les clients ne commettent certaines erreurs.

Quels produits peuvent être considérés comme dangereux ?

Cela dépend du profil économique des consommateurs : il faut garder à l’esprit que les erreurs commises par des personnes à bas revenus ont des conséquences plus graves. Prenons le cas d’un crédit immobilier subprime pour lequel l’emprunteur n’a pas à rembourser le capital et qui connaît de fréquentes révisions de taux. C’est un produit dangereux, car il est aisé de mal le comprendre ou de minimiser ses risques ; il est en même temps utile pour certaines personnes. Mais les conséquences d’une erreur sur un tel produit pour des foyers à bas revenus peuvent très vite se révéler catastrophiques. Le régulateur doit donc s’assurer que ces éventuelles erreurs sont sous contrôle.

Quel est le principal obstacle des personnes non ou mal bancarisées pour accéder à ces services ?

Il faut avoir conscience que les clients à bas revenus coûtent plus cher à servir. Ils effectuent davantage de transactions, de plus petits montants, car il leur est difficile d’accumuler leur argent et de le retirer en une fois. Ils ont ensuite plus de contraintes de temps. Ils n’ont pas, dans la gestion de leur agenda, la flexibilité qui leur permettrait de prendre un quart d’heure pour leurs démarches personnelles. Ils sont donc contraints de réaliser leurs transactions durant les heures où normalement, le prestataire de services financiers est fermé. Servir un client à bas revenus nécessite donc des horaires d’ouverture étendus. Enfin, ces clients sont ceux qui ont potentiellement le plus besoin d’aide. Cela nécessite d’être très présents auprès d’eux. Pour ces trois raisons, on voit que répondre correctement aux besoins des clients pauvres coûte cher. Il est donc logique que certains services proposés soient plus onéreux.

Les clients aisés ne vont peut-être pas payer de frais de maintenance pour leur compte courant, mais ils vont payer autrement, sans en avoir conscience ou à un moment où ils ne s’y attendent pas obligatoirement, ce qui n’est pas grave car ils ont un coussin de sécurité. Cela ne convient pas aux clients à bas revenus, qui vont préférer s’acquitter de frais transactionnels précis.

Comment cela se fait-il ?

Quand on budgète au centime près, il est essentiel de savoir combien et quand on va devoir payer. Les comptes courants des banques traditionnelles sont souvent perçus par ce type de clients comme plus chers que les solutions proposées par des prestataires alternatifs comme les « check cashers » (voir Lexique). Ces derniers vont en fait prélever davantage de frais, mais cela se fera de manière transparente, sans frais futurs cachés.

Quels autres avantages apportent ces prestataires alternatifs ?

Ils proposent également des horaires d’ouverture élargis. C’est le cas des « payday lenders », par exemple, qui permettent à ces clients d’obtenir un prêt à 11 heures du soir, quand ils finissent leur service. Cette possibilité n’est pas offerte par les banques. Quand bien même elles disposeraient d’un dispositif de banque en ligne, encore faudrait-il que le client ait un accès régulier et sécurisé à Internet. Sans compter un potentiel manque de connaissances pour, par exemple, distinguer une vraie banque d’une arnaque.

Ces prestataires alternatifs ont une présentation marketing de leur offre tournée autour du besoin immédiat de cash et du remboursement rapide du prêt. Deux demandes importantes des clients à bas revenus qui peinent à gérer leur budget au mois, comme on le leur demande aujourd’hui (versement du salaire, remboursement des crédits, loyer…). Dans l’environnement économique actuel, marqué par un recours massif au temps partiel et aux contrats à durée variable, il leur faut souvent trouver des solutions pour manager leur argent sur des durées plus courtes. L’industrie financière ne s’est pas encore emparée de ce sujet. Les acteurs alternatifs comme les « check cashers », les « payday lenders », les « pawnbrokers » et les « title lenders » répondent, eux, à cette demande.

Comment expliquez-vous le fait que les banques traditionnelles ne se soient pas saisies du sujet ?

Comme je l’ai dit précédemment, s’adresser à ce type de clientèle revient plus cher et les banques préfèrent se concentrer en priorité sur leurs clients les plus rentables. Il est rare qu’une entreprise bien établie dans un segment rentable parte à la recherche de nouveaux marchés. Que les acteurs traditionnels n’aient pas cherché à se tourner vers une nouvelle cible ne me semble pas surprenant.

L’implication des acteurs traditionnels serait-elle la garantie d’une meilleure protection du consommateur ?

Pas nécessairement. Aux États-Unis, certaines banques font par exemple en sorte de faire passer les opérations de débit dans un ordre qui maximise les frais de découvert. Les clients à bas revenus vont avoir moins tendance que les autres à faire confiance aux banques, notamment pour leur capacité à corriger ces erreurs : pour eux, le système est conçu pour les léser. Comme ils ne sont pas de « bons clients », ils n’ont d’ailleurs pas toujours quelqu’un de leur côté pour les aider dans leurs démarches. Ils sont donc enclins à ne rien faire lorsque les problèmes apparaissent, car ils ne pensent pas que cela change quoi que ce soit.

Se sentent-ils plus en confiance avec les autres fournisseurs de services financiers ?

Il y a davantage de transparence sur la facturation. Un « check casher » ne peut pas facturer au client plus que prévu une fois que ce dernier a son argent en main. Il n’a aucun accès au compte et si les frais ne sont pas cohérents avec ce qui était annoncé, le client peut s’en plaindre sur le champ.

Doit-on y voir, pour ces clients, une tentation de retourner au cash ?

Je ne crois pas qu’il y ait une tendance à revenir vers le cash, qui expose à des risques de vol ou de perte. Mais il est vrai que ce dernier leur offre davantage de contrôle. Pour cette question de transparence dans la facturation des frais tout d’abord, mais aussi parce qu’il facilite la gestion du budget. Avec de l’argent liquide, on peut créer un système d’enveloppes pour provisionner chaque dépense – transport, énergie, alimentation, etc. –, ce qui est plus compliqué à faire avec un compte bancaire dématérialisé. Il n’est pas non plus nécessaire de s’inquiéter d’éventuelles pannes techniques ou virus. Certaines personnes évitent le système financier formel par choix, parce qu’elles ne le trouvent pas suffisamment sûr, pratique et fiable.

Est-ce un problème, selon vous ?

Il ne s’agit pas de pousser tout le monde à avoir un compte courant. Un nombre croissant de personnes préfèrent clôturer leur compte et vivre grâce à des cartes prépayées. Je ne vois pas de problème à ce que les clients s’orientent vers ce qui les satisfait le mieux. C’est d’ailleurs souvent lorsqu’elles perdent leurs clients que les entreprises commencent à faire évoluer leur offre. Ce qui doit retenir l’attention des régulateurs, en revanche, c’est la question du choix que les consommateurs ont réellement. Il faut faire la différence entre ceux qui n’utilisent pas le service parce qu’il n’est pas disponible et ceux qui utilisent d’autres solutions qui répondent mieux à leurs attentes. Cette distinction est délicate. Notre vaste enquête « US Financial Diaries » va aider à y voir plus clair (voir Encadré).

La clientèle à bas revenus a-t-elle davantage recours au secteur informel pour satisfaire ses besoins ?

Sur la population que nous étudions à travers les US Financial Diaries, la famille et les amis sont la seconde source d’endettement, les cartes de crédit arrivant en tête. Le recours à ce crédit informel est plus répandu que les « payday loans » par exemple. Ces solutions de crédit informel ont des inconvénients : par exemple, le créancier s’immisce beaucoup dans la vie des emprunteurs, en regardant constamment par-dessus leur épaule leurs décisions budgétaires. Mais ils ont aussi leurs avantages. Face à un besoin immédiat d’argent, il n’est pas possible d’aller à la banque et d’en sortir avec du cash. Mais la relation personnelle bâtie au fil du temps avec un créancier informel le permet. Une voiture qui tombe en panne, cela peut signifier une incapacité à se rendre à son travail. Face au risque de perdre son emploi, un prêt d’urgence pour payer le mécanicien, même cher, a du sens pour la personne. Il ne s’agit pas de justifier toutes les pratiques, mais de reconnaître qu’il y a un vrai besoin.

Qu’en est-il sur le sujet de l’épargne ?

Nous avons aussi constaté, chez les populations originaires de l’immigration et celles en contact avec elles, un nombre assez important de groupes d’épargne. Ce sont en effet des pratiques courantes dans leur pays d’origine. Une demi-douzaine de personnes se regroupent pour épargner une cinquantaine de dollars et chacun repart à tour de rôle avec le pot commun. Parfois, ces groupes peuvent être de plus grande taille et collecter des sommes bien plus importantes. Ce système d’épargne informel est une très grande réussite à l’échelle internationale : il a permis à des millions de personnes censées ne pas avoir les moyens d’épargner de le faire ! Ces groupes gagneraient à se développer en se rapprochant du secteur formel.

De quelle manière ?

La banque pourrait sponsoriser des groupes, leur proposer un compte commun pour qu’ils puissent avoir une meilleure vision des transactions qu’ils opèrent, quand bien même les membres eux-mêmes ne seraient pas bancarisés. Pourquoi le groupe ne se retrouverait-il pas dans l’agence bancaire pour déposer l’argent ? Ces groupes fonctionnent également parce qu’il y a quelqu’un pour dire régulièrement aux membres : « tu dois épargner ». Pourquoi la banque n’enverrait pas chaque semaine un SMS de rappel similaire ? D’une manière générale, il est toujours très instructif d’observer les solutions du secteur informel, car ce sont des services que les clients conçoivent pour eux-mêmes.

À retrouver dans la revue
Banque et Stratégie Nº328