Pourquoi le modèle économique de la gestion institutionnelle est-il sous pression depuis plusieurs années ?
Les investisseurs institutionnels, qu’il s’agisse de compagnies d’assurance, de fonds de pension ou encore d’institutions de retraite et de prévoyance, font face à des problématiques propres à leur marché. Depuis les crises de 2008 et 2011, ils sont davantage régulés, à l’image de la mise en place de Solvabilité 2. En parallèle, ils font face à la chute des rendements de leurs portefeuilles d’actifs, majoritairement investis en obligations : après quarante années de baisse et dans un contexte de politiques monétaires très expansionnistes, ces rendements sont désormais souvent à zéro voire négatifs sur le segment de la dette souveraine. En tant que société de gestion, nous pouvons aider ces investisseurs à faire face à leurs défis.
Mais parallèlement, nous sommes nous-mêmes confrontés à des enjeux qui nous sont propres. Notre cadre réglementaire évolue. En particulier, MIF 2 a accru les exigences de transparence et de reporting, et la réglementation en matière de finance durable s’accélère (doctrine de l’AMF, règlement SFDR
D’où vient cette pression tarifaire ?
De manière logique, les investisseurs demandent une réduction des frais de gestion pour accompagner la baisse des rendements à laquelle ils font face. Mais cette pression est également le fait des asset managers eux-mêmes et de la saine concurrence qui règne entre eux. Cette baisse des frais de gestion n’a pas été la même dans tous les pays : elle a été très sensible en Europe, en France et en Italie notamment, et moins aux États-Unis. Toutefois, il est probable que, sur certains segments de l’offre d’investissement, un plancher ait été atteint en matière de baisse des frais de gestion : les besoins d’investissement sont trop importants.
Avez-vous, malgré tout, des marges de manœuvre pour préserver la rentabilité de l’activité ?
Le tassement des marges est une réalité mais certains facteurs viennent nuancer ce qui pourrait sinon être une alerte. Tout d’abord, la gestion d’actifs est un métier dont le compte de résultat et, in fine, la profitabilité, dépend de stocks et non de flux : l’essentiel des revenus est issu des frais de gestion assis sur les encours constitués au fil des années, ce qui mécaniquement protège les profits. Ensuite, l’accélération de la baisse des taux ces dernières années a eu pour corollaire une hausse du prix des actifs : même si ce gonflement des valorisations n’est qu’un effet d’apparence, qui peut se retourner si les taux repartent à la hausse, il se traduit là aussi mécaniquement par une hausse bien réelle des commissions de gestion. Ce double effet offre du temps aux acteurs pour s’adapter à cet environnement changeant. Nous travaillons tous sur l’adaptation de nos coûts de production.
Dans ce contexte, que vous apporte le rapprochement avec La Banque Postale Asset Management (LBP AM) ?
S’adapter à ce nouvel environnement est une des raisons qui ont poussé les groupes Natixis et La Banque Postale à regrouper une partie de leurs sociétés de gestion sous l’entité Ostrum AM. Bien entendu, la question de la taille a compté : il est plus simple d’amortir les coûts de fonctionnement sur un montant d’actifs sous gestion plus élevé (430 milliards d’euros en septembre 2020 contre 270 milliards d’euros pour Ostrum avant le rapprochement). Mais l’objectif allait au-delà : il s’agissait de créer un champion de la gestion institutionnelle sous contrainte de passif, dite gestion LDI (Liability-Driven Investment). Très peu d’acteurs, en dehors des captives de sociétés d’assurance ou d’institutions de prévoyance, ont une spécialisation aussi assumée sur cette typologie de clients. C’est sur eux que nous concentrons nos ressources, qu’elles soient humaines, technologiques ou financières, pour répondre à leurs besoins spécifiques.
Comptez-vous vous développer en dehors de France ?
Nous avons d’ores et déjà des clients en dehors des frontières, en Europe, notamment en Italie, mais aussi jusqu’en Asie (Japon). Mais notre clientèle est, il est vrai, majoritairement française. Notre ambition est d’avoir une forte expansion en Europe. La gestion sous contrainte de passif y est un marché très conséquent.
Ne gérez-vous désormais que des portefeuilles obligataires ?
Non. Certes, nous sommes principalement investis en obligations mais nous gérons aussi environ 20 milliards d’euros d’actions pour le compte de nos clients institutionnels car elles ont, elles aussi, un intérêt lorsqu’il s’agit d’adosser l’actif et le passif d’un assureur ou d’un fonds de pension. Nous disposons également d’un pôle solutions pour conseiller les investisseurs dans leur gestion sous contraintes.
À quels besoins spécifiques des clients institutionnels comptez-vous répondre avec cette nouvelle organisation ?
Offrir une gestion de leurs investissements performante est évidemment une dimension extrêmement importante dans le contexte économique et financier actuel. Mais il nous semble également essentiel de savoir les accompagner sur un besoin additionnel en plein développement : celui du traitement de la donnée, que ce soit sur le plan financier, comptable, réglementaire ou des risques. Outre les prestations d’investissement, nous sommes donc en train de mettre en place une offre, distincte, de prestation de services pour accompagner les investisseurs dans leurs opérations, l’exécution de leurs ordres de marché (avec une filiale de Natixis), leurs obligations de conformité ou donc l’élaboration de leurs reportings, y compris ceux d’aide à la décision. Cette offre est modulaire et s’adapte aux besoins, systématiquement différents, de nos clients. Nous opérons depuis plusieurs années ce type de prestation de services pour le compte d’assureurs ou de sociétés de gestion internes au groupe. L’objectif est désormais de commercialiser cette offre à l’extérieur. Nous sommes en train de le faire pour La Banque Postale AM dans son nouveau périmètre. Mais nous le ferons également auprès d’investisseurs institutionnels.
Le développement de cette activité signifie-t-il que, seule, la gestion institutionnelle n’est pas rentable ?
La gestion financière est une prestation à haute valeur ajoutée, mobilisant beaucoup de ressources, humaines comme opérationnelles : elle doit être rentable et elle l’est, en dépit de la pression sur les marges. La prestation de services est une activité complémentaire qui permet de renforcer la relation avec les investisseurs qui nous confient leurs actifs. Elle s’adresse aussi à des clients qui ne nous confient pas leurs actifs mais qui souhaitent mutualiser les lourds investissements à réaliser dans les systèmes d’information et variabiliser leurs coûts.
L’activité de prestation de services est en tout cas moins volatile que celle de gestion d’actifs…
Elle repose sur des contrats de prestation : elle est donc effectivement moins volatile qu’une activité seulement assise sur des entrées et sorties de capitaux et sur une valorisation des actifs en stock.
À travers ces nouveaux services, vous serez amenés à brasser beaucoup de données. Quel est l’enjeu autour de la maîtrise de la donnée dans votre industrie ?
Les asset managers ont besoin de données de plus en plus granulaires pour leur gestion et pour répondre aux besoins de leurs clients. Comme nous l’avons vu, il est essentiel de disposer des bons outils pour traiter ces données. Mais encore faut-il avoir accès à ces dernières. C’est en particulier un sujet pour les données extra-financières (sur le climat, la biodiversité, le capital humain…). Elles sont en nombre limité, car fournies par des prestataires eux-mêmes en nombre restreint. Penser que l’on peut prendre en compte les critères ESG en se basant uniquement sur les données de ces fournisseurs, c’est mal comprendre les évolutions en cours. Pour que l’asset manager puisse faire son métier d’analyse et de choix d’investissement, il a besoin de données ESG homogènes fournies par les émetteurs eux-mêmes, comme il en dispose sur le plan comptable depuis de nombreuses années.
Le fait d’être une filiale de banque change-t-il la donne dans votre métier d’asset manager ?
À la différence d’une société de gestion captive, pour laquelle l’assureur est à la fois l’actionnaire et le principal client – environnement dans lequel j’ai évolué tout au long de ma carrière avant d’arriver chez Ostrum –, travailler dans un environnement bancaire implique de déployer beaucoup d’énergie pour recruter des clients à l’extérieur. Il faut y allouer beaucoup de ressources. C’est le cas au sein de Natixis où l’asset management est vraiment au cœur de l’activité.
Faire partie d’un groupe bancaire est également un atout pour le développement de notre offre de prestation de services. Elle nécessite de disposer d’une infrastructure IT très solide et très sécurisée. En nous appuyant sur une infrastructure bancaire, nous bénéficions de cette sécurité très forte.
En revanche, le fait d’opérer au sein d’un groupe bancaire ne change rien dans notre activité de gestion et dans les relations clients : il existe une vraie muraille de Chine entre les différentes activités.
Propos recueillis par Séverine Leboucher.