Risques et réglementation

Complémentarité et diversification des risques dans la bancassurance

Créé le

23.05.2011

-

Mis à jour le

31.05.2011

D'après Georges Pauget, le modèle français de la bancassurance a su faire la preuve de sa résilience pendant les années de crise financière. Une bonne complémentarité dans les risques propres à chaque activité permettrait d'expliquer la bonne santé des groupes de bancassurance.

La bancassurance est une spécificité européenne et plus encore l’une des caractéristiques des groupes bancaires français qui ont su, plus que d’autres, trouver les moyens propres à une véritable intégration des métiers de la banque et de l’assurance, tant au niveau de la production que de la distribution. La bancassurance s’est aussi développée en Europe du Nord, et plus particulièrement au Benelux et aux Pays-Bas, mais sous une forme moins intégrée qu’en France. D’autres initiatives ont également vu le jour au Portugal et en Italie.

Dans le contexte des années 2010, cette caractéristique constitue-t-elle un avantage ou un handicap ? L’apport de l’assurance est-il un plus pour les groupes bancaires ? Si oui, cet apport est-il convenablement pris en compte par les régulateurs et les superviseurs ?

À l’échelle mondiale, l’assurance vie représente 52 % des primes et l’assurance non-vie 42 %, pour respectivement 2 436 et 1 782 milliards de dollars. L’Europe collecte [1] 40 % du total mondial avec 996 ​milliards de US dollars de primes vie, chiffre que l’on peut comparer aux ​USA (625 ​milliards) et à l’Asie Pacifique (739 ​milliards).

L’assurance, et notamment l’assurance vie européenne, occupe ainsi une position clé dans le système financier mondial. Elle joue un rôle majeur dans l’équilibre des marchés. La bancassurance n’est qu’une fraction encore limitée de ce vaste ensemble, mais elle joue un rôle important dans l’équilibre des groupes bancaires qui ont choisi de développer cette activité. On estime dans ces groupes à 15 % la part du produit net bancaire dérivé de ces activités. C’est donc une diversification importante.

La crise n’a d’ailleurs pas remis en cause ce modèle. Les banques françaises les plus impliquées ont bien résisté, et les défaillances constatées ne sont pas liées au modèle de la bancassurance (voir Encadré ​1).

Dès lors que ces faits sont acquis, il faut aller plus loin et dans la perspective de l’après-crise, répondre à deux questions :

  • l’assurance fragilise-t-elle ou au contraire conforte-t-elle les groupes bancaires du point de vue de la solvabilité et de la liquidité ?
  • le fait d’ajouter l’assurance au portefeuille d’activités d’un groupe bancaire contribue-t-il à accroître ou à réduire son caractère potentiellement systémique ?
Les réponses à ces deux questions vont nous permettre d’analyser la façon, sans doute encore trop sommaire aujourd’hui, dont les régulateurs internationaux appréhendent les spécificités de la bancassurance.

Bancassurance, liquidité et solvabilité

L’impact de l’assurance sur un modèle bancaire traditionnel se mesure au travers de l’analyse des profils de risque des deux activités, en mettant en évidence leurs similitudes, leurs différences, leurs complémentarités.

Le premier point majeur est que l’assurance, à la différence de la banque, ne présente pas de risque de liquidité. Qui plus est, dans une limite fixée par le critère de division des risques, l’assurance peut sécuriser le financement de la banque.

Dans l’assurance, la durée moyenne du financement vie et non-vie est de 8 ​à 10 ​ ans [2] . De plus, actif et passif sont étroitement liés. Dans de nombreux cas, à un compartiment de l’actif correspond un compartiment du passif. Quand les polices sont dénoncées, actifs et passifs sont éliminés en même temps. Les contrats d’assurance vie ont une échéance connue ou prévisible. Les détenteurs de ces contrats ne peuvent pas normalement retirer leurs fonds avant l’échéance. Ceux-ci ne sont interrompus que pour deux raisons : le décès (mais une approche statistique fiable est possible pour prévoir ce type d’événement) et un besoin de trésorerie imprévu de la part du client. Celui-ci peut être traité soit en lui accordant une avance de trésorerie prévue dans les contrats, soit par un remboursement anticipé. Mais les flux correspondants sont stables. Ils sont liés à des aléas et non pas, comme dans la banque, à des comportements au demeurant difficiles à prévoir.

Le besoin de liquidité lié à l’assurance dommage et plus généralement à l’assurance non-vie est lui aussi prévisible. Les décaissements sont liés à des événements comme les incendies ou les accidents, qui sont très peu corrélés avec le cycle économique.

Les assureurs n’ont, sauf cas exceptionnel, pas de besoins de financement. Ils sont, en général, apporteurs nets sur le marché des capitaux à court terme et à long terme.

Pour la banque, le risque associé au décalage des durées entre ressources et emplois est un élément clé de la problématique de la liquidité : comme les ressources ont en moyenne une durée plus courte que les emplois, la banque doit assurer le renouvellement de ces ressources avant l’échéance des emplois. Elle le fait prioritairement par les dépôts collectés auprès du public et, de façon complémentaire, par des émissions sur le marché avec une durée telle qu’elle couvre les décalages mentionnés précédemment. La banque est de ce fait exposée à deux types de risques qui n’existent pas dans l’assurance : le risque de retrait des dépôts (ou bank run) et les risque de non-refinancement par le marché. Dans les deux cas, la confiance du public et des investisseurs est déterminante. Elle repose sur l’opinion que ces acteurs ont de la solidité financière de la banque. Celle-ci est appréciée à partir de son capital, de la structure de celui-ci, de ses résultats, mais aussi et notamment dans les périodes d’instabilité, de son cours de Bourse.

Ainsi, la complémentarité de la banque et de l’assurance dans la problématique de la gestion de la liquidité est une réalité. Une compagnie d’assurance filiale d’un groupe bancaire peut souscrire à des certificats de dépôts ou à des emprunts de durée plus longue émis par la banque, qui est la maison mère. Bien sûr, ceci est strictement encadré :

  • au niveau des volumes, pour éviter tout effet d’emprise et de concentration de risque et à la condition que la banque dispose d’une excellente notation ;
  • au niveau des prix, ​les émissions devant nécessairement être faites aux conditions du marché.
Ceci posé, un groupe bancaire disposant d’une filiale d’assurance dynamique trouve sa situation de liquidité confortée par rapport à un autre groupe bancaire qui n’aurait pas développé d’activité d’assurance. Il y a là un élément de sécurité qui est rarement mis en évidence et pris en compte, mais qui mériterait de l’être.

Le risque de contrepartie supporté par une banque et le risque de souscription pris par une compagnie d’assurance présentent des similitudes. La première est l’organisation d’un dispositif de sélection du risque à l’entrée : il repose sur la connaissance du client et de son activité et s’agissant des risques de masse sur la qualité et l’étendue des données que banque ou assurance ont pu recueillir pour mieux identifier les facteurs de risque, en déduire son coût et la grille de prix. La deuxième similitude, qui trouve toutefois assez vite ses limites, est la gestion ou le monitoring du risque. Les compagnies d’assurance dommage conservent plus de 80 % du risque, ce même taux de rétention du risque atteint même 93 % dans l’ assurance vie [3] .

C’est dire que les compagnies d’assurance sont puissamment incitées à réaliser une bonne sélection du risque et doivent également être très attentives à sa tarification. La situation des banques est bien évidemment différente suivant qu’elles titrisent ou non les crédits qu’elles ont accordés. Comme on l’a déjà indiqué, la titrisation est limitée en Europe puisque les banques assurent 70 à 80 % du financement de l’économie. La situation est radicalement différente aux États-Unis où la plupart des crédits sont titrisés, de sorte que l’essentiel du financement de l’économie est assuré par le marché. L’intérêt de la banque à assurer un bon monitoring de ses crédits est bien évidemment différent suivant que le risque est conservé ou non dans le bilan.

Au total, la titrisation a joué un rôle beaucoup plus réduit dans la relation entre les compagnies d’assurance et le marché des capitaux que cela peut être le cas pour les banques. Ainsi, le volume des « insurance linked securities » s’est élevé à 50 ​milliards de dollars, chiffre qu’il faut comparer aux 4 000 milliards d’actifs titrisés par les banques [4] .

Les risques de marché supportés par les banques et les assurances sont de même nature. Toutefois, ces dernières n’ont pas vocation à développer une activité pour compte propre, elles n’ont pas à faire de market making, et doivent logiquement se limiter à couvrir les risques de change ou de taux d’intérêt qui figurent à leur bilan. Elles peuvent aussi limiter leur risque sur leurs expositions action.

Les risques de marché supportés par les banques sont plus importants en volume, ils portent aussi sur un plus grand nombre de classes d’actifs et souvent sur des produits plus complexes.

Si l’on excepte le risque de liquidité spécifique à la banque, les autres risques supportés par les banques et les assurances sont soit de même nature, soit ils présentent des similitudes. Mais ils sont appréhendés par des outils différents parce que l’horizon de gestion est différent et parce que les facteurs à l’origine du risque peuvent être de nature différente : l’assurance non-vie gère des événements peu corrélés au cycle économique, ce qui la différencie de l’assurance vie pour ce qui relève de la gestion des actifs des clients, et bien évidemment de la banque.

On pourrait même aller jusqu’à imaginer que si banquiers ou assureurs avaient les mêmes régulateurs et les mêmes superviseurs (ce qui tend à être le cas de plus en plus fréquemment), il serait possible d’agréger les différents types de risques au sein des groupes de bancassurance. Une telle approche serait, à coup sûr, préférable à celle aujourd’hui retenue par le comité de Bâle. Ce dernier opère, au niveau du calcul du ratio de solvabilité, une déduction des fonds propres dus à concurrence des fonds propres dédiés à l’activité assurance avec la fixation d’une franchise. Ce qui revient à reconnaître qu’une partie des fonds propres des compagnies d’assurance couvre des risques qui ne sont pas corrélés avec ceux de la banque.

L’apport positif d’une activité d’assurance à la liquidité d’un groupe bancaire n’est pas non plus directement pris en compte dans les ratios, alors que cette source de financement est sécurisée et s’assimile plus à une base de dépôts stables qu’à un financement externe.

Il est une autre nature de risque auquel les banques sont exposées, mais qui ne concerne pas les compagnies d’assurance : le risque systémique.

Assurance et risque systémique

Entre 2007 et 2009, les banques ont procédé à des augmentations de capital ou à l’émission d’actions préférentielles à concurrence de 1 468 ​milliards de dollars. Les assurances ont pour la même période majoré leurs fonds propres de 170 ​milliards. Cela représente 16 % de la base fonds propres de ​2006 ; la donnée équivalente pour les banques est de 58 [5] % [6] .

C’est dire que l’impact de la crise a été très différent dans les deux activités financières. Il y a bien évidemment plusieurs raisons à cela ; l’une d’elles, la plus importante sans doute, est qu’il n’y a pas de risque systémique dans l’assurance, comparable à celui des banques, essentiellement parce qu’il n’existe pas de risque de contagion entre compagnies.

L’examen des critères définis par le Financial Stability Board [7] , complétés dans le cas de l’assurance par l’ International Association of Insurance Supervisors [8] permet de conclure que le risque systémique supporté par les activités traditionnelles d’assurance est très faible, au point qu’il n’est pas nécessaire, de notre point de vue, d’inclure l’assurance dans l’approche que font les superviseurs bancaires lorsqu’ils sont amenés à se prononcer sur le caractère systémique ou non d’un établissement (voir Encadré ​2). On peut même être enclin à penser que cette activité a un effet stabilisateur et diminue en conséquence le risque systémique associé aux groupes bancaires de taille importante.

Ainsi, les compagnies d’assurance ne sont-elles pas directement impactées par le risque systémique. Elles sont toutefois concernées par les comportements observés sur les marchés et qui ont pour effet de transmettre ce risque à tous les acteurs financiers. Mais dans leur cas, l’impact sera visible au niveau des provisions qu’elles devront constituer. Il s’ensuivra une dégradation de leurs résultats qui peut s’avérer importante. Observons que dans pareille situation, les superviseurs leur ont laissé un peu de temps pour constituer ces provisions, précisément ne pas accélérer la spirale baissière qui est alors observée sur les marchés.

La crise a montré non seulement la très bonne résilience du modèle intégré de la bancassurance, comme en témoigne l’exemple français. Elle a aussi mis en évidence l’utilité pour un groupe bancaire d’avoir une activité assurance qui conforte sa liquidité, qui obéit à un cycle différent et ne présente pas de risque systémique.

Il reste maintenant aux régulateurs et aux superviseurs à prendre en compte ces dimensions dans la définition et dans l’appréciation qu’ils font des différents ratios prudentiels.

1 « Systemic risk in Insurance. An analysis of insurance and financial stability », Special report of the Geneva Association Systemic Working group, Genève, mars 2010, p. 70 2 « Systemic Risk in Insurance », op. cit., pp. 16-17. 3 « Insurance : a unique sector. Why insurers differ from banks », CEA European Insurance and Reinsurance federation, Bruxelles, juin 2010, p. 18. 4 « Insurance. A unique sector », op. cit., p. 23. 5 Ibid., p. 20. 6 Ibid., p. 20. 7 « Systemic risk in insurance », p. 13. 8 « Systemic risk and Insurance IAIS », oct. 2009.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº737
Notes :
1 « Systemic risk in Insurance. An analysis of insurance and financial stability », Special report of the Geneva Association Systemic Working group, Genève, mars 2010, p. 70
2 « Systemic Risk in Insurance », op. cit., pp. 16-17.
3 « Insurance : a unique sector. Why insurers differ from banks », CEA European Insurance and Reinsurance federation, Bruxelles, juin 2010, p. 18.
4 « Insurance. A unique sector », op. cit., p. 23.
5 Ibid., p. 20.
6 Ibid., p. 20.
7 « Systemic risk in insurance », p. 13.
8 « Systemic risk and Insurance IAIS », oct. 2009.