Rencontre avec… Hervé Bonazzi, P-DG du Consortium Archipels

« La certification d’un document faite sur Archipels est ancrée de manière définitive sur l’infrastructure blockchain »

Créé le

19.04.2021

Après des premiers pas lors du dernier Vivatech physique, en 2019, la blockchain Archipels est désormais opérationnelle et a recruté ses premiers clients depuis le début de l’année 2021. Hervé Bonazzi, son dirigeant, détaille l'activité et les ambitions de la société.

Quel est le principe de fonctionnement d'Archipels ?

Archipels est une société qui a été fondée par quatre grands groupes – la Caisse des Dépôts, le groupe La Poste, EDF et Engie – rassemblés autour de la confiance numérique. Il fallait créer une infrastructure de confiance numérique basée sur la technologie blockchain pour assurer certains services liés à la certification des données des individus et des entreprises. Donc, par définition dans le secteur bancaire en effet, faciliter les KYC [1] bancaires et ainsi lutter contre la fraude et l’usurpation d’identité. L’initiative a quelques années. Il y a eu un prototype présenté en 2019 à Vivatech qui a eu un bon accueil. Le service est passé de la preuve de concept à un déploiement commercial en septembre dernier.

Très concrètement, nous allons certifier sur blockchain des documents ou des informations liées aux personnes et aux entreprises. Le premier cas d’usage est la certification des justificatifs de domicile, en l’occurrence les factures émises par EDF et par Engie certifiées sur la blockchain Archipels. Ce certificat numérique, que l’on pourrait appeler une empreinte numérique, qui est confidentielle et sécurisée, est stockée sur blockchain. Lors d’une entrée en relation, le client d’une banque ou d’une FinTech, va se voir demander ou redemander un justificatif de domicile. Le réflexe des Français, est alors, le plus souvent, de transmettre une facture d’énergie. Si l’entrée en relation se fait de façon numérique, le client télécharge le PDF d’une facture dans son espace client et l’envoie à son conseiller bancaire. Jusqu’alors, ce justificatif de domicile était très peu sécurisé. Par définition, ce n’est pas un titre d’identité au sens passeport, pièce d’identité ou permis de conduire qui serait délivré par une agence nationale. Les justificatifs, eux, ne sont pas sécurisés : ils sont souvent falsifiés ce qui favorise les fraudes qui visent à usurper une identité. Avec Archipels, nos clients, qui sont les opérateurs en charge du KYC ou les banques directement, peuvent vérifier l’authenticité de l’origine du justificatif de domicile qui est certifié sur la blockchain, ce qui permet de s’assurer que le client a transmis un document authentique et non falsifié. Bien entendu, cela automatise les coûts de vérification parce qu’il n’y a pas besoin de contrôle manuel et surtout, c’est en temps réel. Cela facilite la qualification du dossier client et accélère la prise de décision. Nous réduisons les coûts liés aux obligations réglementaires pour nos clients bancaires et nous contribuons à la lutte contre la fraude, nos clients pouvant s’assurer de l’authenticité d’un document.

Qu’est-ce que votre solution change par rapport aux offres déjà existantes ?

Aujourd’hui, le KYC est avant tout basé sur du contrôle documentaire, de copies, car les clients transmettent la copie des pièces d’identité et des documents qui sont demandés. La technologie arrivée dans ce secteur depuis peu procède à l’analyse d’images, la reconnaissance de photos en comparaison avec votre selfie, ou en se basant sur l’OCR [2] pour extraire les données des copies de document transmis. Mais il n’y avait pas de moyens sûrs à 100 % de s’assurer que la copie en cours de vérification est authentique. Les systèmes d’intelligence artificielle se limitent à apporter une sorte de degré de confiance sur le caractère qu’on considère proche d’être authentique d’un dossier. Nous certifions directement le document auprès de l’émetteur, donc en l’occurrence auprès de EDF et d’Engie. Et, quand le document est transmis de manière numérique, notre système permet une vraie garantie à 100 %. Là est la vraie nouveauté, car cette certitude a une valeur probante et surtout, une traçabilité sur blockchain. Pourquoi a-t-on voulu utiliser la blockchain pour faire ça ? Parce que nous pensons que ce système a énormément de valeur dans cette notion de preuve indélébile, inscrite donc sur un réseau décentralisé et avec toutes les propriétés de la blockchain : de l’immuabilité des données qui sont inscrites, de validation des transactions par un consensus distribué sur plusieurs acteurs, de transparence… En effet, la certification d’un document qui a été faite sur Archipels est ancrée de manière définitive sur l’infrastructure blockchain.

Donc Archipels s’appuie sur une blockchain dédiée ?

C’est ce qu’on appelle une blockchain de consortium ou une blockchain dite à permission, ou blockchain permissionnée que les quatre actionnaires et nous-mêmes, Archipels, opérons. Nous avons fait ce choix, car nous pensons qu’il y a un certain nombre de données, notamment liées à l’identité des individus et des entreprises qu’il est préférable de ne pas ancrer sur des blockchains publiques si l'on veut respecter les réglementations actuelles et futures autour des données personnelles. Contrairement à des idées reçues, RGPD et blockchain font bon ménage, mais il faut s’assurer qu’on met en œuvre les bons systèmes pour rester dans le cadre de la réglementation. Nous avons développé notre propre infrastructure pour nous mettre en conformité avec les réglementations européennes. Nous opérons cette infrastructure totalement souveraine dans les data-centers de la Caisse des Dépôts, de la Poste, d’EDF et d’Engie, qui sont situés sur le territoire français. La gouvernance est un sujet important. Les blockchains publiques ont beaucoup d’atouts, mais ne répondent pas à tous les cas d’usage et en particulier les données d’identité que nous voulons traiter. Nous ne pensons pas que ce soit forcément une bonne idée de les inscrire sur une blockchain publique.

Qu’allez-vous proposer comme usage pour Archipels ?

Nous avons un premier service lancé autour du KYC, qui est disponible, qui fonctionne. Pour l’instant, nous ne traitons à ce jour que des justificatifs de domicile, mais nous sommes en train de passer des partenariats avec d’autres émetteurs sur d’autres types de documents, toujours liés à l’identité soit des individus soit des entreprises pour, de la même manière, les certifier lors d’entrées en relation. Comme la fiche de paie qui est un document qui peut également être fraudé par des demandeurs de crédit. Nous voulons de la même façon la sécuriser par cette certification blockchain. C’est un document qui n’est pas sécurisé par nature, mais qui pourtant est une preuve de revenus nécessaire dans nombre de démarches. Nous allons aussi rapidement pouvoir certifier des documents liés aux entreprises. Nous voulons faciliter les démarches citoyennes et les démarches des entreprises, d’abord en France puis, espérons-le, en Europe, tout en luttant contre la fraude.

Hormis les quatre créateurs d’Archipels, combien de sociétés utilisent-elles le service, aussi bien pour déposer des justificatifs que pour récupérer les justificatifs pour rentrer en relation ?

Aujourd’hui, seuls EDF et Engie sont contributeurs, c’est-à-dire, qu’ils sont les seuls à certifier des justificatifs de domicile sur la blockchain Archipels. Nous sommes en discussion avec d’autres fournisseurs d’énergie, avec les opérateurs de téléphonie fixe, internet… À eux deux, EDF et Engie représentent de très loin, la quasi-totalité des Français finalement. En fait, cela représente 40 millions de comptes clients, dont 28 millions de comptes clients chez EDF, et 12 millions de comptes clients chez Engie. Nous avons des dizaines et des dizaines de millions de documents déjà certifiés sur la blockchain Archipels qui sont disponibles pour nos clients. Qui consomme cela ? Nous avons un premier client annoncé au lancement en janvier qui est Vialink, un opérateur KYC au sein du groupe BPCE. Nous avons également Jouve qui est un gros acteur du KYC et du contrôle documentaire, ainsi que Docapost. Nous sommes en discussion avec d’autres opérateurs KYC. Et nous espérons que la solution sera adoptée par la majorité des gens qui traitent de contrôles documentaires automatisés ou de KYC ou d’entrée en relation bancaire.

Quel pourcentage de banques et d’acteurs financiers peuvent déjà utiliser votre solution ?

La solution est utilisable par n’importe qui, car le service est disponible aujourd’hui via une simple API que nous mettons à disposition de nos clients. Nous avons fait le choix de travailler avec les spécialistes de l’entrée en relation client et du KYC que sont les Vialink, les Jouve, Docapost et d’autres bientôt parce qu’ils apportent souvent un service de bout en bout au client final qui est la banque. Celle-ci a tendance : soit à externaliser les dossiers KYC dans leur ensemble et dans ce cas, Archipels est une brique du KYC, mais pas une solution globale ; soit passer par des acteurs comme Vialink, spécialistes de l’entrée en relation et du parcours digital pour les banques qui du coup, intègrent notre API dans ces parcours. Je ne sais pas quelle est la part de marché, précisément, de ces acteurs-là.

Si une FinTech décide de passer par votre système, mais ne travaille pas avec vos clients actuels, comment cela se passe-t-il concrètement ?

Il lui suffit que souscrire à notre service, puis d’intégrer notre API dans son parcours d’entrée en relation. La société vérifiera directement les documents reçus de leurs clients, à l’aide de notre API, en automatisant ce processus. Et le client paye alors à l’unité, c’est-à-dire que le client est facturé à l’appel sur l’API pour chaque document. Il n’y a pas d’abonnement, pas d’engagement, ni de coûts importants à mettre en œuvre.

Avec Archipels, les émetteurs de justificatifs vont confirmer que la pièce fournie est authentique, mais sans la retransmettre aux clients finaux ?

En effet, EDF certifie directement toutes les factures sur la blockchain. Lorsque vous récupérez votre fichier et que vous le transmettez à votre banque, celle-ci va vérifier que cette facture existe bien sur la blockchain, ou du moins que son empreinte numérique de cette facture y figure. Ce qui veut dire que cette facture n’a pas été modifiée, qu’elle est authentique et que vous fournissez un document authentique. En revanche, à ce stade, nous ne faisons pas d’échange de KYC entre établissements bancaires. En l’occurrence, la réglementation européenne oblige dans les faits chacun des établissements à refaire des KYC en les rendant responsables de leurs propres KYC.

Vous venez de vous lancer commercialement. Quelles sont vos ambitions à terme ?

La société est en croissance forte. Elle a été créée en septembre dernier et compte actuellement une petite dizaine de collaborateurs ; nous ambitionnons d’être une vingtaine avant la fin de cette année. Nous souhaitons prendre une position de leader sur la certification de données d’identité sur blockchain à l’échelle européenne.

Propos recueillis par Stéphanie Chaptal.

 

1 Know Your Customer : vérification d’identité au moment de l’entrée en relation client, ndlr.
2 Optical Character Recognition ou reconnaissance optique de caractères, ndlr.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº856
Notes :
1 Know Your Customer : vérification d’identité au moment de l’entrée en relation client, ndlr.
2 Optical Character Recognition ou reconnaissance optique de caractères, ndlr.