Marchés financiers

Bourse de Paris : quand Atlanta prend le dessus sur Wall Street

Créé le

14.03.2013

-

Mis à jour le

23.04.2013

L’annonce en décembre dernier de l’offre publique d’ICE sur Nyse Euronext est un épisode supplémentaire dans le mouvement des Bourses, traditionnelles ou électroniques, confrontées aux mêmes aléas que toute entreprise évoluant dans un environnement concurrentiel. Elle pourrait aussi et surtout être le signe de la marginalisation de la Place financière parisienne.

Qu’est devenue la première Place financière au monde à avoir dématérialisé ses titres, elle qui fut à l’origine de la création de la première Bourse paneuropéenne ?

La Bourse de Paris, qui créa en 2000 l’entité Euronext avec les Bourses de Bruxelles et d’Amsterdam rejointes par Lisbonne, s’est fait racheter par le Nyse (New York Stock Exchange) en 2007 ; Sicovam, dépositaire central de titres français, qui fut à l’origine de la généralisation du compte-courant de titres et qui donc dématérialisa toutes ses valeurs cotées dès 1984, fut racheté par Euroclear, le dépositaire international belge, créé par JPMorgan en 1968 ; Clearnet, l’organisme de compensation français, en fusionnant avec LCH [1] , a été intégré dans le groupe LCH.Clearnet Group Limited, société de droit britannique ; et, en novembre 2012, le LSE (London Stock Exchange) recevait l’aval des autorités de régulation britanniques pour le rachat de LCH.Clearnet !

Le 19 décembre 2012, ICE (InterContinental Exchange), Bourse électronique de matières premières basée à Atlanta, lançait une offre publique sur Nyse-Euronext (encadré). Le soir même, Standard & Poor’s menaçait de dégradation l’opérateur transatlantique. En cours de journée, le titre Nyse-Euronext voyait sa cotation en Bourse suspendue pour raison technique à Paris ; à New York, la valeur avait gagné 21,41 % à 29,20 dollars vers 14 heures, heure française ; les opérateurs spéculaient sur la fusion.

Une financiarisation à outrance

La financiarisation des économies serait-elle néfaste pour les entités financières elles-mêmes ? Le mouvement de fusion des Bourses repart après un arrêt lié sans doute à la crise financière et aux priorités induites à gérer. Les Bourses sont devenues des entreprises, elles ont été privatisées et le mouvement est né il y a 20 ans. En 1993, la Bourse de Stockholm fut la première à ouvrir son capital ; on a parlé alors de démutualisation. Puis les autres ont suivi. La dernière opération en la matière est l’introduction en Bourse de Micex-RTS : l’opérateur de la Bourse de Moscou est coté sur sa propre plate-forme depuis le 15 février 2013.

Historiquement, les Bourses ont été créées par leurs utilisateurs sans but lucratif, dans chaque pays, à dimension domestique donc. Mais la déréglementation des années 1980 a conduit ces mêmes Bourses à devenir ce que l’on appelle aujourd’hui des entreprises de marché. Tout est dit ! Les entreprises de marché doivent désormais répondre à des exigences capitalistiques. Ce qu’on appelle démutualisation n’est autre que l’entrée au capital d’investisseurs résidents ou non résidents, mais surtout non membres.

R. Aggarwal [2] retrace l’historique de la structure organisationnelle des Bourses en quatre phases :

  • elles se sont créées sous la forme de mutuelles détenues et contrôlées par les courtiers qui en étaient membres ;
  • elles se sont transformées en sociétés de droit commercial à but lucratif détenues par les courtiers toujours membres ;
  • puis en sociétés anonymes avec entrée d’entreprises non membres ou d’investisseurs institutionnels dans leur capital ;
  • elles se sont enfin introduites en Bourse à la recherche d’un actionnariat diversifié.
Certains argumentaient une plus grande flexibilité stratégique et financière pour les Bourses démutualisées, l’entrée des non-membres permettant de diversifier les ressources en les internationalisant [3] . D’autres avançaient que ce changement de statut, en alignant les Bourses sur les forces du marché et en les soumettant à davantage de concurrence, crée des conditions d’innovation au lieu de cantonner les places dans une structure qui resterait averse au risque et réticente au changement [4] .

Un événement symptomatique

L’offre de rachat de Nyse-Euronext par ICE est symbolique à plusieurs égards.

La Bourse de Paris a été créée en 1724, Wall Street le fut en 1792. ICE n’existe que depuis 2000 ! Les Bourses de Paris et de New York étaient à l’origine des Bourses d’actions, ICE est spécialisée dans la négociation de produits dérivés sur les matières premières. Les Bourses traditionnelles avaient pour mission de financer l’économie en apportant des capitaux propres ou d’emprunt aux entreprises, tel fut le cas du financement des grandes compagnies ferroviaires par exemple. Les Bourses telles ICE n’ont lieu que pour permettre le négoce de l’énergie.

Mais la compétition va au-delà des Bourses traditionnelles. La réglementation a induit une concurrence des nouveaux opérateurs électroniques. Les ATS (Automated Trading Systems) et autres MTF (Multilateral Trading Facilities) ont gagné des parts de marché importantes depuis 2007, année de mise en place de la MiFID [5] . Bats Chi-X Europe, dont la fusion (entre Bats et Chi-X Europe) remonte à novembre 2011 et qui capte désormais près du tiers des capitaux traités sur les marchés actions européens, a demandé le statut officiel de Place de marché (Registered Investment Exchange) auprès de la Financial Services Authority. Si ce statut lui est accordé, la Bourse électronique viendrait concurrencer plus directement encore le LSE et l’ISDX (Icap Securities and Derivatives Exchange).

Et pour ce dernier, l’enjeu est si fort qu’ICE l’a compris. Sa stratégie de rachat de Nyse-Euronext s’inscrit essentiellement dans l’acquisition du Liffe (Bourse de produits dérivés d’Euronext), au point d’envisager de revendre la Bourse des actions. Rappelons qu’ICE Clear Europe, créé en 2009, se place aujourd’hui comme principal compensateur des CDS (Credit Default Swaps). Quelques mois après son lancement, l’organisme compensait presque la moitié du volume des dérivés de crédit en Europe. À l’heure de l’obligation de compensation de ces dérivés requise par les G20 successifs et de la mise en place de la réglementation européenne EMIR (European Market Infrastructure Regulation) adoptée en mars 2012 pour améliorer la transparence et la sécurité des marchés dérivés de gré à gré, les opérateurs – Bourse, compensateur ou dépositaire – ont un intérêt stratégique à être présents. Rappelons que le marché mondial des CDS est de l’ordre de 60 000 milliards de dollars et que les marchés dérivés en général pèsent 600 000 milliards de dollars.

C’est là que le bât blesse. ICE, opérateur des marchés dérivés, convoite d’abord le Liffe-Euronext, au point de vouloir se séparer des marchés actions de Nyse-Euronext. Paris risque alors de s’exclure de la compétition internationale pour devenir une Bourse purement régionale.

Le risque d’une marginalisation de la Bourse parisienne

J.L. Galper [6] recense trois modèles de Bourse : global, régional et diversifié :

  • le premier modèle, dit global exchange, abrite les plus grosses capitalisations d’une zone économique ; son marché secondaire est particulièrement liquide grâce à la profondeur du marché et à une liquidité induite par cette profondeur, voire accrue par des moyens techniques (contrats de liquidité, market markers…) ; ce type de Bourse attire les investisseurs internationaux qui apportent alors une lisibilité mondiale aux entreprises cotées ;
  • le deuxième modèle, dit regional exchange, rayonne localement, pour offrir un appel public à l’épargne aux moyennes et petites entreprises de la région qu’il couvre ;
  • le troisième modèle, dit diversified exchange, propose d’autres activités au-delà de la cotation de valeurs traditionnelles ; ces prestations peuvent, par exemple, consister en la vente d’un système informatique de cotation, à l’instar de ce que faisait Euronext dans le passé, ou la vente de conseils pour la création d’une Bourse dans un pays donné, telle la Bourse de Johannesburg.
Jusqu’à son rachat par le Nyse, Euronext pouvait donc se prévaloir tant du statut de global exchange que de celui de diversified exchange. Mais la conjoncture de la crise financière, en plus de la fusion avec la Bourse américaine, semble avoir été fatale à la Place parisienne :

  • entre 2008 et 2011, sa part de marché en Europe est passée de 19 % à 15 %, quand celle de Londres passait de 36 % à 43 % [7] ;
  • en 20 ans, le nombre d’entreprises cotées en France est tombé de 780 à 580 ;
  • on compte aujourd’hui 4,1 millions de petits porteurs contre 7,2 millions en 2004 !
Alors la Bourse de Paris ne serait-elle pas en passe de réduire son périmètre à une dimension purement régionale ?

Depuis la fin des années 1990, les Bourses européennes tergiversent. En 1998, Francfort et Londres annonçaient leur fusion, laissant de côté la Bourse de Paris. L’opération n’a pas eu lieu et l’idée a été relancée en 2005, lorsque la Deutsche Börse déposait officiellement une offre de rachat du LSE (qui aura même fait l’objet de tentatives, certes avortées, de rachat par la Bourse de Stockholm, puis par la banque australienne Macquarie). Un an plus tard, le Nasdaq lançait une offre publique hostile sur le LSE, alors que le NYSE annonçait une offre amicale sur Euronext.

Alors, mariage transatlantique contre union européenne ? Les Anglais, les Allemands et les nationalités représentées dans Euronext n’ont pas réussi à se mettre d’accord ; tout dernièrement encore, en 2012, la fusion entre Deutsche Börse et Nyse-Euronext était rejetée par les autorités européennes.

Le financement de l’économie mis à mal

Eût-il mieux valu fusionner entre Européens ? Certainement, car Paris sera sans doute marginalisé. Le LSE continue de se prévaloir première Place européenne ; fin 2012, la capitalisation boursière de la Place londonienne atteint, selon la Fédération internationale des Bourses de valeurs, 3 397 milliards de dollars, contre 2 832 pour Nyse-Euronext Europe. Le chiffre d’affaires de Nyse-Euronext est de 2 837 millions d’euros en 2012, contre 3 444 l’année précédente. Alors que la Bourse de Londres a annoncé une hausse de 6 % de son chiffre d’affaires pour le dernier trimestre de l’année civile 2012, le troisième de son exercice fiscal…

Au-delà d’une marginalisation, il en va du financement de notre économie. Une Bourse est indispensable, à l’instar du crédit bancaire, au financement des entreprises, et tout particulièrement à celui des PME et ETI. Et sur ce point, le problème reste entier en France. À la suite du rapport de G. Rameix et de T. Giami sur la problématique de financement des PME, publié en 2012, la Bourse transatlantique argumentait la nécessaire création d’un segment spécifique pour les entreprises de taille moyenne et/ou intermédiaires ; en décembre 2012, le projet était publiquement dévoilé ; il est aujourd’hui au point mort, selon Les Échos du 6 mars 2013. Ne serait-ce pas alors en partie à cause de cette fusion ?

1 London Clearing House. 2 R. Aggarwal, « Demutualisation and corporate governance of stock exchange », Journal of Applied Corporate Finance, printemps 2002. 3 B. Jacquillat, « La gouvernance des entreprises de marché » , Revue d’économie financière, n° 82, 1er trimestre 2006. 4 A. Sheng, « Démutualisation des bourses : une condition préalable à une nouvelle capacité d’innovation », Revue d’économie financière n°82, 1er trimestre 2006. 5 The Market in Financial Instruments Directive définit un cadre concurrentiel des services d’investissements financiers en introduisant, à côté des marchés réglementés, le principe d’internalisation des ordres et de MTF. 6 J.L. Galper, « Change in Industry, Three Business Model for Exchanges », FIBV Working Paper, août 1999. 7 C. Lejoux, « La Bourse part à la reconquête des particuliers », LaTribune.fr, 15 octobre 2012.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº760
Notes :
1 London Clearing House.
2 R. Aggarwal, «
3 B. Jacquillat, « La gouvernance des entreprises de marché
4 A. Sheng, « Démutualisation des bourses : une condition préalable à une nouvelle capacité d’innovation », Revue d’économie financière n°82, 1er trimestre 2006.
5 The Market in Financial Instruments Directive définit un cadre concurrentiel des services d’investissements financiers en introduisant, à côté des marchés réglementés, le principe d’internalisation des ordres et de MTF.
6 J.L. Galper, «
7 C. Lejoux, « La Bourse part à la reconquête des particuliers », LaTribune.fr, 15 octobre 2012.