La blockchain et la nature de la monnaie

Créé le

30.08.2016

-

Mis à jour le

27.10.2016

Une des applications de la blockchain en est l’utilisation en substitut à la monnaie, ou plutôt pour la représenter. Nous discuterons des différentes natures de monnaie qu’il est possible de faire porter à la blockchain et des avantages et inconvénients qui en découlent.*

Qu’est ce que la monnaie ? Nous décrirons ici rapidement les quelques catégories qui peuvent avoir une signification dans le cadre d’une utilisation dans la blockchain.

Billets de banques et pièces

C’est ce que l’on appelle couramment l’« argent liquide ». Ce sont des dettes de la banque centrale envers le porteur et c’est en général la plus acceptable des formes de monnaie ; la réglementation impose la plupart du temps aux commerçants de l’accepter et la Banque Centrale ou les États la garantissent. Ce type de monnaie a l’avantage de l’anonymat et c’est aussi pour cela que son utilisation est restreinte dans certains pays.

Dépôts bancaires

C’est la forme de monnaie la plus importante qui forme plus de 90 % de l’existant monétaire. Les dépôts constituent des dettes de la banque envers le déposant (ou des créances du déposant). Cette forme de monnaie est créée lors de la mise en place d’un prêt bancaire, lorsque la banque crédite le compte de son client du montant du prêt en échange de la promesse de ce dernier de le rembourser. Le montant (crédit) au bas du relevé bancaire donne le montant de la somme due à son client ; cette forme de monnaie n’a pour sa plus grande part jamais eu d’existence physique, sous forme de pièces ou billets : elle est transférée de compte à compte et de banque à banque au gré des achats ou des échanges.

La valeur des paiements en euros d’une banque est la même que celle des billets en euros et les commerçants acceptent les paiements en provenance du système bancaire de la même manière. Il y aurait cependant de bonnes raisons de se méfier de la monnaie des banques : par exemple,le 15 septembre 2008, le receveur d’un virement de la banque Lehman Brother (disparue ce jour-là) n’a rien reçu. La solidité d’une banque et donc l’assurance d’être payé viennent de la solidité des multiples promesses de remboursement qui lui ont été faites lorsqu’elle a fait des prêts. Les banques ont donc besoin d’être surveillées, et le sont, afin de ne pas se comporter comme les états en difficulté et créer de la monnaie à tout va. La réglementation, les audits, les stress-tests sont les méthodes mises en place pour que la monnaie bancaire soit aussi acceptable que la monnaie officielle.

Les réserves de la banque centrale.

Les réserves sont des dépôts de banques commerciales auprès de la banque centrale. Cette dernière est la banque des banques et chacun des établissements est tenu d’y avoir un compte. Le particulier ou les entreprises n’y ont accès que via les banques commerciales et non directement.

Les réserves sont créées pour chaque banque en échange d’instruments financiers acceptables déposés par chaque banque, par exemple des emprunts d’État. Plus récemment, les banques centrales ont commencé des achats massifs d'instruments de moindre qualité comme des prêts aux entreprises : c’est l’assouplissement quantitatif destiné à créer de la monnaie.

Cette monnaie en banque centrale circule d’un compte de banque à l’autre en fonction des flux de paiement d’une banque à l’autre, eux-mêmes dus aux flux des clients.

Le bitcoin et les cryptomonnaies

Entre en scène la blockchain : comment relier ce nouveau concept à la monnaie telle que nous l’avons décrite ? La blockchain est un livre comptable réparti entre tous ses utilisateurs (distributed ledger) sur lequel chacun d’eux a le pouvoir d’agir et un devoir de contrôle.

Comment utiliser la blockchain pour porter des monnaies conventionelles ?

Revenons tout d'abord au bitcoin et faisons l’exercice d’analyser ses caractéristiques : le bitcoin est une unité arbitraire dont la comptabilité est au grand jour, accessible et contrôlable par tous. Des techniques de transmission en réseau de pair à pair sont utilisées pour diffuser les mises à jour et les demandes d’ajout de transactions, et des techniques cryptographiques sont utilisées afin de rendre inaltérables les mouvements comptables déjà enregistrés ; enfin une très grosse puissance de calcul est nécessaire pour valider et insérer les nouvelles transactions, un système de récompense servant à motiver les validateurs. Grâce à ce mécanisme, il n’est point besoin d’une gestion centrale et l’on peut échanger ces unités arbitraires sans tiers de confiance, c'est-à-dire sans banque si l’on considère qu’il s’agit d’unités de nature monétaires.

Contrairement à la monnaie décrite précédemment, le bitcoin n’est pas une dette. Dans l’optique de ses créateurs, c’est une force ; mais c’est aussi sa principale faiblesse : si vous possédez un bitcoin, personne ne vous doit rien. La rareté et l’unicité ne sont pas des valeurs en soi. La rareté de l’or a été utilisée historiquement pour réaliser des monnaies avec l’avantage que l’or avait aussi une valeur. De ce point de vue, le bitcoin a certains attributs des instruments monétaires : facilité de vérification de l’authenticité, difficulté extrême (voir impossibilité) de falsification, création limitée.

La blockchain

Le bitcoin a démarré en 2009 ; sa capitalisation (au taux de 550 dollars américain pour 1 bitcoin) est aujourd’hui de 9 milliards de dollars. Cette somme est aussi le montant du gain potentiel de celui qui arriverait à profiter du système en contournant ou en cassant la cryptographie. Le bitcoin est un exercice en grandeur réelle qui montre que les mécanismes de sécurisation, validation et d’antifalsification fonctionnent.

La blockchain est l’ensemble des algorithmes utilisés par le système bitcoin qui peuvent potentiellement être mis au service d’autres unités de compte ou d’autres usages, en particulier la représentation des monnaies conventionnelles au lieu d’unités arbitraires comme le bitcoin. Intéressons-nous donc à la monnaie sur la blockchain, nous en voyons six formes possibles.

Cryptomonnaie indépendante d’une organisation de tutelle

Nous avons déjà décrit le bitcoin en détail, mais d’autres cryptomonnaies peuvent être créées sur le même modèle (et le sont), avec possiblement des variantes comme une validation plus rapide et moins coûteuse en ressources de calcul afin de faciliter les transactions et diminuer leur coût.

Comment la convertir ? Tout comme le bitcoin, des bureaux de change sont à mettre en place, et comme le bitcoin, la volatilité résultante d’une unité arbitraire reliée au monde réel par des bureaux de change et le jeu de l’offre et de la demande la rendra peu pratique.

Peut-elle remplacer le système actuel ? Aucun des mécanismes de régulation et de contrôle mis en place afin d’acquérir et de conserver la confiance des citoyens dans la monnaie n’est en place. Les crypto-monnaies aujourd’hui ne reposent que sur un algorithme ayant prouvé sa capacité de compter des unités arbitraires, ceci sans erreur depuis 7 ans. La volatilité des changes, la méconnaissance du public rend peu vraisemblable une acceptabilité généralisée d’un tel système.

Monnaie synthétique liée à une monnaie conventionnelle

Pourquoi ne pas simplement émettre sur une blockchain des unités liées à une monnaie réelle ? Ceci est similaire au système de « peg » utilisé par certaines banques centrales comme HongKong dans lequel chaque unité émise correspond à une unité de monnaie réelle mise en réserve.

Comment la convertir ? Seul l’organisme émetteur peut au final réaliser la conversion et « rendre » la monnaie conventionnelle initiale, mais rien n’empêche l’existence de bureaux de change indépendants.

Peut-elle remplacer le système actuel ? Le principal point de difficulté est la confiance que l’on doit avoir dans l’organisme émetteur censé mettre en réserve la contrepartie de monnaie réelle. Au final nous avons ici réalisé un système de paiement avec tiers de confiance, ce qui existe déjà, la seule différence étant l’utilisation de la blockchain pour les paiements à la place des terminaux de paiement, réseaux et serveurs sécurisés d’aujourd’hui.

Émission de monnaie par un organisme non bancaire

Pourquoi ne pas laisser des organismes non bancaires faire des émissions sur une blockchain ? C’est le modèle du réseau Ripple, dans lequel n’importe quel opérateur de « Gateway » peut émettre des unités en les intitulant dollars, yen, euros et espérer que quelqu’un les accepte. Ces unités sont indissociables de leur émetteur et ainsi portent la confiance (ou la méfiance) que vous avez envers cet émetteur. Ce système fonctionne si vous avez par ailleurs un contrat avec cet émetteur permettant de sécuriser les transactions.

Comment la convertir ? Nous en revenons au problème de confiance envers l’émetteur, seul celui-ci, au final peut honorer sa dette. Des bureaux de change indépendants peuvent exister, ils pourront appliquer une décote plus ou moins grande sur les unités échangées en fonction de la confiance qu’ils ont dans l’émetteur initial. Des situations similaires ont existé dans le passé : par exemple au Moyen Âge en Europe, il existait des monnaies municipales, organisées par les hôtels de la monnaie autour duquel se trouvaient des changeurs.

Peut-elle remplacer le système actuel ? La diversité des monnaies va à l’encontre de la simplification et qui a voyagé en Europe et apprécié la simplicité d’avoir une monnaie unique ne pourra qu’être réticent à un tel système. Ce type de monnaie ne peut remplacer le système actuel, cependant, il existe aujourd’hui des émetteurs privés de monnaie, par exemple les cartes de stationnement parisiennes, les miles de compagnies aériennes, les billets de spectacles, les tickets de métro … sont tous des équivalents monnaie qui ouvrent droit à une créance sur leur émetteur. Tous ces systèmes ont les mêmes contraintes de vérification d’authenticité et de comptage (débit-crédit) tant du côté utilisateur que du côté émetteur. Il est fort probable que la prochaine génération de tels systèmes soit à base de blockchains.

Émission de monnaie par une banque commerciale

Dans ce système, les unités disponibles sur la blockchain sont émises et garanties par une banque. Une banque ne pourra cependant pas créer ex-nihilo des unités librement convertibles sur une blockchain, ce doit être des dépôts bancaires qui seront rendus disponibles sur la blockchain. Cela équivaut à mettre une partie du solde de votre compte en banque à disposition sur une blockchain. Lors des échanges, comme dans le cas précédent, il est nécessaire que le nom de la banque émettrice reste associé aux montants échangés car elle a toujours la responsabilité de la créance. Si l’on applique ce modèle, sur un compte individuel donné, la partie blockchain sera peuplée, au fil des échanges, par des créances hétérogènes sur de nombreuses banques, ceci semble peu pratique et en tout cas exposerait tous les utilisateurs à la faillite d’une banque dont ils auraient indirectement reçu des sommes. Le service que devra alors rendre la banque à son client devra consister en une homogénéisation des sommes reçues via le système de compensation inter-bancaire. Ce mécanisme existe aujourd’hui et donc serait à conserver.

Ce qui vient d’être décrit correspond à une blockchain commune à toutes les banques et mise à disposition de tous les clients. Un autre système consisterait à avoir une blockchain par banque, avec l’inconvénient soit de ne permettre les échanges qu’entre les clients de cette banque, soit d’avoir à faire des opérations de débit-crédit inter-blockchain au moment de la transaction.

Comment la convertir ? C’est une simple opération de virement entre la partie conventionnelle du compte en banque et sa partie blockchain.

Peut-elle remplacer le système actuel ? Comme on l’a vu plus haut, le système actuel reste en place, la monnaie mise à disposition sur la blockchain est simplement l’équivalent d’un moyen de paiement supplémentaire. Il y aurait pour ce moyen de paiement avantage à tirer parti de toutes les applications de paiement disponibles pour le bitcoin après modification afin qu’elles opèrent sur la blockchain bancaire. L’utilisation pourrait être les paiements entre particuliers, pour des petits montants : il s’agirait d’éviter le coût important des systèmes de paiement par carte ; et pour les montants plus importants : éviter la défiance envers les chèques de banque qui peuvent être falsifiés. Les très petits commerçants qui ne peuvent investir dans un terminal carte bancaire pourraient également trouver une solution dans ces applications.

Émission de réserves par une banque commerciale

Dans ce cas, ce sont des réserves en banque centrale qui sont mises en circulation sur la blockchain. La banque met donc en réserve (supplémentaire) en banque centrale le montant qu’elle met à disposition sur la blockchain. C’est le mécanisme en place par les banques écossaises pour émettre des billets en livres à leur nom ; c’est également analogue au système du « peg » vu auparavant avec un élément de confiance majeur : celui de la banque centrale.

Comme précédemment, le nom de la banque émettrice doit rester associé aux montants échangés. L’utilisateur final n’a cependant pas dans ce cas à craindre la faillite d’un établissement émetteur car de la monnaie conventionnelle est déposée en banque centrale.

Comment la convertir ? C’est une simple opération de virement entre la partie conventionnelle du compte en banque et sa partie blockchain.

Peut-elle remplacer le système actuel ? Il est peu vraisemblable que les banques aient intérêt à un tel système, car l’immobilisation de réserves en banque centrale est une contrainte importante. Si un tel système doit voir le jour, il sera vraisemblablement associé à des mécanismes réglementaires possiblement incitatifs.

Émission par la banque centrale

La blockchain serait dans ce cas peuplée par la banque centrale de monnaie équivalente aux billets et pièces d’aujourd’hui, les coûts d’impression et de remplacement des billets et de frappe des pièces seraient économisés, la falsification impossible, le traitement plus simple.

Comment la convertir ? Comme aujourd’hui pour les billets : par retrait auprès d’une banque commerciale.

Peut-elle remplacer le système actuel ? En théorie, toute l’émission pourrait se faire sous cette forme, à condition que toute la population ait un smartphone ou au moins un portefeuille électronique et soit totalement à l’aise avec ces outils. Tous les transferts deviendraient traçables et l’évasion fiscale difficile.

Un inconvénient majeur à prendre en compte avec cette solution est la possibilité de thésaurisation sur la blockchain. En effet, les unités émises par la banque centrale sont à l’abri des faillites bancaires et si tous les agents économiques se mettaient à conserver le solde de leur compte non pas en banque mais sur la blockchain, ce serait l’équivalent d’une ruée bancaire. Il est donc nécessaire soit de limiter les montants détenus sur la blockchain, soit de pouvoir y appliquer un taux négatif afin de dissuader une thésaurisation trop importante.

Conclusion

Pour construire un système de blockchain devant représenter la monnaie, que ce soit à des fins de gestion, de transferts simples ou de règlements d’instruments financiers, il est nécessaire d’avoir une vision très claire de la nature de la monnaie représentée dans le système. Toute ambiguïté aboutirait à un système irréalisable, inutilisable ou non connectable avec le système financier existant. Nous espérons avoir contribué par cet article au débat d’idées nécessaire avant la mise en place d’un tel système.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº801