La grande réponse hexagonale à Alzheimer repose sur une forme d’assurance publique dépendance, distribuée par les conseils généraux, l’Allocation personnalisée d’autonomie (APA). Cette aide financière, apportée aux personnes âgées qui ne peuvent plus réaliser tous les gestes du quotidien, apparaît à la fois insuffisante, mais aussi beaucoup trop dispendieuse à l’égard des finances publiques. Bref, d’une efficacité toute relative. L’État promet une vaste réforme de ces circuits de financement depuis des années. A priori, elle semble devoir encore se faire attendre.
Les assureurs ont donc des possibilités d’action s’ils s’émancipent de la pensée publique sur la dépendance pour répondre aux besoins spécifiques des malades souffrant d’Alzheimer (voir Encadré). Le cadre d’un contrat d’assurance « maladies redoutées » semble la réponse la plus pertinente à ce défi. Un tel contrat, où l’assuré reçoit un capital dès que le diagnostic de sa maladie est posé, aurait le grand mérite de lui permettre ainsi qu’à sa famille de se préparer au choc des années à venir.
Évaluer le « coût » d’Alzheimer
La dernière étude sérieuse sur le coût financier d’Alzheimer vient des États-Unis. Elle a été menée par un économiste de l’institut de recherche de la RAND Corporation et publiée début avril 2013 dans The New England Journal of Medicine. Les auteurs de ce papier, qui ont collecté des données pendant 10 ans sur des populations de malades, démontrent d’emblée qu’aux États-Unis, la pathologie d’Alzheimer coûte plus cher à la société que le cancer ou des maladies du cœur. En 2010, d’après les calculs des économistes, le prix des dépenses de santé autour d’Alzheimer a en effet atteint 109 milliards de dollars contre 102 milliards pour les maladies du cœur et 77 milliards pour le cancer. Les 109 milliards attribués à Alzheimer ne prennent pas en compte le prix de l’aide informelle fournie par les familles et les proches des malades, aide qui peut aussi être mesurée : elle varie selon les économistes entre 50 milliards et 106 milliards de dollars, en fonction des hypothèses retenues.
En France, le débat est beaucoup plus feutré. Les experts ne se battent pas à coup de chiffres, et il existe, à vrai dire, peu d’études sérieuses sur la question. L’essentiel des travaux étant réalisé pour les laboratoires pharmaceutiques, ne s’intéresse qu’au coût médical de la pathologie, négligeant toute la sphère médico-sociale, qui représente pourtant la grande majorité du poids financier de la maladie. L’étude la plus poussée remonte déjà à 2005, soit deux ans après la grande prise de conscience française de la gravité du problème de la dépendance. Elle fit suite à la canicule de 2003, qui révéla brutalement la solitude des personnes âgées. L’étude est un rapport de l’Office parlementaire d’évaluation des politiques de santé (Opeps), daté de juillet 2005. Selon ces travaux, les dépenses moyennes annuelles par personne atteinte représentaient 22 099 euros, dont 5 791 euros de dépenses médicales et 16 307 euros de dépenses médico-sociales. La charge moyenne par famille par an, en 2004, atteignait 12 146 euros, contre une retraite moyenne de 14 400 euros.
Le financement public de l’aide à l’autonomie
Face aux charges financières de la maladie, qui peuvent plonger des familles dans la pauvreté, l’État français se veut proactif. Son action pour aider les malades d’Alzheimer est englobée dans le vaste chantier de la dépendance. Dans l’attente d’une grande réforme, toujours reportée, plusieurs circuits de subventions ont été mis en place. Le pilier du soutien aux malades est pour l’instant l’APA. L’État français maintient officiellement l’ambition d’instaurer un cinquième risque de la Sécurité Sociale, qui couvrirait les dépenses médico-sociales, liées aux cas de dépendance. Une nouvelle réforme est attendue dans les mois à venir, mais compte tenu de l’état des finances publiques, aucun mouvement d’envergure ne peut être espéré.
D’un point de vue budgétaire, le fardeau de l’APA devient presque insupportable pour les Conseils généraux. Ils financent en effet désormais plus de 72 % de ses dépenses totales, la part de la solidarité nationale n’ayant cessé de reculer depuis 2004. En 2012, les différents conseils généraux ont versé. 5,6 milliards au titre de l’APA. Selon la Fédération française des sociétés d’assurance (FFSA), ce montant atteindra 9 milliards d’euros en 2040. Malgré ces montants colossaux, l’APA, distribuée sans condition de ressource, n’apporte pas de réponse satisfaisante au drame de la dépendance. Une personne âgée dépendante peut toucher, en plus de l’APA, sa pension de retraite, des prestations en nature d’assurance maladie pour les soins à domicile ou en établissement de santé, des aides à domicile fournies par les caisses de retraite, des allocations de logement, des aides sociales aux personnes âgées… Ce maquis d’allocations mal coordonnées n’a pas pour autant fait disparaître les cas individuels de détresse financière.
Les tentatives des assureurs
L’assurance privée n’est pas restée inactive face à ce défi du financement d’Alzheimer. De nombreux groupes d’assurance proposent des garanties dépendance, toujours, plus ou moins, conçues comme des complémentaires à l’APA. Ces contrats privés peinent à décoller, car la majorité des Français reste attentiste dans l’espoir que soit enfin instaurée la réforme de la dépendance promise par tous les gouvernements. Le manque d’enthousiasme des Français pour les contrats dépendance s’explique aussi par une vraie inadéquation. Calqués sur l’APA, les contrats d’assurance dépendance sont déclenchés suivant les grilles d’évaluation Aggir utilisées par le système public Les malades sont inscrits dans une catégorie ou l’autre en fonction de leur capacité à effectuer certains gestes de la vie quotidienne. A été définie une liste de dix activités corporelles et mentales discriminantes – communiquer, se lever, manger… – et de sept activités domestiques et sociales illustratives – préparer un repas, utiliser les transports en commun.
Dans le cas des personnes malades d’Alzheimer, les clients des compagnies d’assurance touchent leur rente indemnitaire ou forfaitaire quand ils sont en situation de grande dépendance, souvent immobilisés chez eux ou en maison, voire hospitalisés – en fait, au moment où leurs soins ne coûtent plus grand-chose aux familles. Mais toute la période de lente perte d’autonomie, qui peut être marquée par de forts troubles de comportement, ne sera pas assurée. Pourtant, dès le début de ces troubles, les familles doivent bien souvent financer le travail d’aides à plein temps auprès du malade.
Face à ce défi, les assureurs ont des atouts à faire valoir et des solutions à proposer. Dans un premier temps, ils disposent de larges champs de manœuvre pour améliorer les services proposés aux malades et à leurs familles. Plusieurs pistes peuvent être explorées en ce sens : le renforcement du volet assistance des contrats, des garanties ciblant les « aidants », l’instauration de prestations en nature... De manière plus radicale, les assureurs s’efforcent d’innover en s’émancipant des débats publics sur l’assurance dépendance, qui resteront toujours soumis aux allers-retours politiques. Dans ce cadre, une voie intéressante serait le développement des contrats « maladies redoutées », spécifique à la pathologie Alzheimer.
L’assurance des « maladies redoutées »
Forme de contrat de prévoyance, l’assurance « maladies redoutées » permet au malade d’obtenir de son vivant le montant assuré lorsqu’il est diagnostiqué avec une pathologie couverte au contrat. L’assuré peut bénéficier de la rente avant son décès. En ce sens, l’assurance « maladies redoutées » ne se substitue pas à l’assurance vie, qui permet de soulager ses proches, en laissant un héritage, pour payer les frais funéraires, rembourser les dettes… L’assurance « maladies redoutées » intervient essentiellement pour permettre au malade de financer de lourds traitements et de faire face aux dépenses nécessaires à son maintien à domicile, voire à sa guérison.
Ce type d’assurance s’est d’abord développé en Afrique du Sud, en 1983. Un médecin a constaté que les soucis financiers freinaient la guérison de ses malades et a poussé à l’instauration de ces garanties sécurisantes. Le premier produit d’assurance de ce type en Afrique du Sud ne ciblait que quatre pathologies : cancer, accident vasculaire cérébral, infarctus du myocarde et pontage coronarien. Depuis, ces garanties se sont largement propagées, d’abord en Asie, puis dans le monde anglo-saxon. Selon Scor Global Life, en 2011, le volume des primes annuelles d’assurance « maladies redoutées » serait supérieur à plus de 20 milliards d’euros, soit 1 % des primes d’assurance vie dans le monde. Plus de la moitié de ces primes proviennent d’Asie.
La pathologie d’Alzheimer est aujourd’hui dans les pays anglo-saxons classiquement incluse dans les garanties « maladie redoutée ». En France, plusieurs enquêtes indiquent clairement que la population place également Alzheimer au rang des maladies les plus craintes. Une enquête fin 2008, menée par le cabinet Senior Strategic pour le compte du site Internet www.alzheimer-360.com, et réalisée auprès de plus de 800 personnes, souligne cette angoisse. Les seniors, plus directement touchés par la maladie, redoutent à présent plus Alzheimer (34 %) que le cancer (25 %). En revanche, sur l’échantillon représentatif de toute la population, le cancer reste toujours la première maladie redoutée.
Au début des années 1990, plusieurs assureurs ont tenté de commercialiser le produit dans l’Hexagone, sans grand succès. Le courtier grossiste Novelia avait notamment lancé un contrat « eNov Coup dur ». Techniquement, « eNov Coup dur » se présente comme une garantie des accidents de la vie (GAV), mais avec un volet « maladies redoutées ». Aujourd’hui, quelques acteurs explorent à nouveau la piste, mais encore très timidement. Metlife commercialise notamment depuis fin 2011, en marketing direct et potentiellement sous marque blanche, un contrat similaire, visant les cancers féminins. La Banque Postale a relancé de son côté en 2012 une offre prévoyance, incluant une couverture maladies redoutées. Avec un montant du capital garanti pouvant atteindre jusqu’à 3 millions d’euros, le contrat vise clairement une clientèle patrimoniale, mais n’inclut pas la maladie d’Alzheimer parmi les pathologies redoutées. En revanche, le nouveau contrat de Metlife, consacré aux travailleurs non salariés, a inscrit Alzheimer parmi les maladies redoutées. Très simple, le contrat repose sur trois garanties : en cas de diagnostic d’une maladie grave, avant 65 ans, l’assuré perçoit un capital. S’il décède, le capital est attribué à sa famille tandis que chacun des enfants à charge bénéficie d’une rente éducation, qui augmente en fonction de l’âge jusqu’au 26e anniversaire. Ce contrat englobe Alzheimer, mais en fixant à 65 ans la limite de déclenchement des garanties, il exclut la grande majorité des cas de maladie.
Les développements français de la protection financière d’Alzheimer via les contrats « maladies redoutées » restent donc embryonnaires. Les contrats peinent à décoller car les Français restent très confiants dans la solidité financière de leur système de santé publique et de Sécurité Sociale. Pourtant, les ingrédients d’un succès commercial paraissent sur le papier réunis : conscience aiguë du parcours du combattant impliqué par la maladie, absence de traitement qui renforce l’anxiété, poids du financement du volet médico-social et régimes publics de moins en moins généreux.
Le lancement d’une telle offre nécessiterait évidemment de vastes efforts marketing, compte tenu du manque de maturité du marché de l’assurance « maladies redoutées » en France et du sentiment diffus de manque d’information sur Alzheimer. La commercialisation de telles garanties ne se fera pas du jour au lendemain, mais à moyen terme, elles devraient apparaître comme la meilleure réponse de l’assurance privée au défi d’Alzheimer.