Association humanitaire : « C’est aussi l’intérêt des banques d’avoir des populations qui ne sont pas installées durablement dans la misère »

Créé le

14.12.2012

-

Mis à jour le

21.12.2012

Les Restaurants du Cœur en appellent à la mobilisation générale : alors que leur campagne hiver 2012-2013 vient d’être lancée, ils redoutent une réduction de l’aide alimentaire européenne lors du vote du budget pour la période 2014-2020. Le secteur bancaire, avec qui le groupe a noué de nombreux partenariats, a un rôle à jouer.

L’aide alimentaire européenne, si elle est votée avec le budget européen, verrait son montant baisser globalement de 500 millions d'euros à environ 360 par an… Comment gérer cette situation ?

Le nouveau programme proposé par l’Union européenne, le Fonds européen d’aide aux plus démunis (FEAD), est un bon premier signe, malheureusement, il est très inférieur aux besoins. Le FEAD propose un budget de 2,5 milliards sur 7 ans, ce qui représente 360 millions d’euros par an, soit un montant inférieur à ce qui existait auparavant, alors même que nous espérons que tous les États vont y adhérer [1] et que le nombre de personnes à aider ne cesse de croître, de même que le prix des matières premières alimentaires… Nous visons plutôt le montant qui avait été à un moment donné calculé par les services européens, de 4,7 milliards sur 7 ans. Cela représente à peine plus d’un euro par Européen et par an. C’est une proportion très modérée des budgets de l’Europe, et finalement un investissement faible au regard des effets produits. Mais, pour le moment, le budget européen n’a pas été voté par les chefs d’État le 23 novembre 2012 et les Allemands restent réticents sur cette aide alimentaire.

Pensez-vous obtenir gain de cause ?

Cela sera difficile, car le vote doit l’être à l’unanimité. Comme dans tout débat budgétaire, au final, pour obtenir l’unanimité, il faudra faire des concessions de part et d’autre. Or la position de l’Allemagne est assez figée et c’est pour cela que nous avons lancé la démarche « Air food project », pour mobiliser les citoyens dans toute l’Europe en signant une pétition en ligne, ou encore en twittant auprès de dirigeants européens. Il n’y a aucune raison de penser que les citoyens allemands, suédois, anglais, danois, hollandais, tchèques ou autrichiens ne soient pas aussi généreux que les citoyens français.

Quel rôle peut jouer la communauté bancaire ou financière dans cette issue ?

Les réseaux bancaires et financiers sont la plupart du temps européens ; ils soutiennent l’économie et ont été grandement aidés par l’Europe dont ce n’est pas nécessairement le rôle. Elle a décidé de le faire pour assurer la stabilité monétaire. Ne peut-on imaginer qu’à titre de solidarité, il serait naturel que ces établissements se disent que leur intérêt aussi est d’avoir des populations qui ne sont pas installées durablement dans la misère ? Le monde humanitaire fait un travail durable et efficace de sortie de la pauvreté. C’est de l’intérêt de toute la société de faire en sorte qu’il y ait moins de pauvres, pour que l’économie fonctionne mieux.

Concrètement, menez-vous déjà des actions avec des établissements bancaires ?

Nous avons commencé à travailler avec la Banque Postale sur un projet d’inclusion bancaire, car le travail du monde humanitaire n’est pas de l’assistanat, mais consiste avant tout à favoriser l’inclusion sociale. La Banque Postale ne cache pas que sa démarche est, d’une certaine façon, « intéressée » : son objectif est d’avoir, grâce au travail des associations, moins de clients empêtrés dans des problèmes financiers et bancaires.

Elle a donc accepté de participer à un tour de table avec d’autres associations, comme le Secours catholique ou la Croix rouge, pour réfléchir à l’inclusion bancaire, et elle a même commencé à faire des propositions en la matière. Les autres banques, pour l’instant, ne nous ont pas rejoints, mais elles comprendront à long terme que c’est de leur intérêt de travailler sur ce terrain avec le monde associatif.

Avez-vous d’autres façons de collaborer avec les banques ?

En effet, les Restos du Cœur se sont lancés dans un système de microcrédit social : nous sommes présents dans une cinquantaine de départements et avons accompagné en 2011 plus de 350 demandes de microcrédit. Bien entendu, les prêts ne sont pas consentis sur nos fonds propres. Les Restos du Cœur pilotent et animent les dossiers, suivent les personnes concernées, mais les prêts sont accordés par des établissements bancaires avec qui nous travaillons depuis 5 ans. Les taux de remboursement exceptionnels, soit plus de 97 %, prouvent que l’accompagnement par une association a un effet stabilisateur.

Les banques sont-elles des donateurs généreux ?

La Société Générale nous a proposé un partenariat assez astucieux : elle permet à ses clients d’abandonner tout ou partie de leurs points de fidélité aux Restos du Cœur. Ce système nous rapporte plusieurs dizaines de milliers d’euros par an. Il permet aux clients de la banque de faire un geste que je qualifierais d’assez simple et facile. Et cela ne coûte pas beaucoup à la Société générale…

Enfin, l’an dernier, les fondations bancaires du Crédit Agricole et de BNP Paribas ont fait des dons. De même, les Caisses d’Épargne financent depuis de nombreuses années un certain nombre de projets des Restos du Cœur, sur le plan local.

Que pourraient-elles faire de plus ?

Les banques pourraient être une source d’incitation aux dons, en facilitant par exemple les procédures de dons par prélèvement ou en communiquant auprès de leurs clients ; elles pourraient aussi faciliter l’engagement de leurs collaborateurs dans les causes humanitaires, en leur laissant du temps pour être bénévoles.

Les Restos du Cœur ont un contrôle interne organisé sur le modèle bancaire : un élément de nature à rassurer d’éventuels donateurs…

Coluche s’est dès l’origine entouré de bénévoles très compétents pour gérer au mieux l’Association. De jeunes retraités qui avaient été directeurs financiers ou administratifs de grands groupes sont venus le rejoindre pour monter la structure associative et faire en sorte d’installer d’emblée une gestion sérieuse. Le souci qui a toujours été celui des Restos du Cœur est de consacrer la quasi-totalité des fonds pour aider les personnes défavorisées et non pour financer la structure. Le moins possible de frais aux structures, le plus possible d’investissement dans les missions sociales. C’est un état d’esprit, pour lequel il faut se donner les moyens, c’est-à-dire une gestion extrêmement rigoureuse, des contrôles – à la fois officiels comme ceux de la Cour des comptes, mais aussi l’adhésion volontaire au comité de la charte –, le fait d’avoir deux commissaires aux comptes comme dans les grands groupes – alors que nous pourrions nous contenter d’un seul – et de demander que ces deux cabinets de commissaires aux comptes soient également ceux de nos 117 comités locaux et départementaux. On peut mentionner également le fait d’avoir une cellule de contrôle interne composée de plus d’une vingtaine de personnes, bénévoles issues du monde de l’expertise comptable, de l’audit, de la finance de se doter d’un contrôle de gestion au niveau central… Nous cherchons en permanence à faire les choses le plus sérieusement possible, de façon à ce que la confiance des donateurs soit toujours justifiée, mais dans l’esprit des Restos, c’est-à-dire sans se prendre au sérieux. C’est sans doute pour cela que les Restos du Cœur est l’association française dans laquelle les Français ont le plus confiance, comme le montrent,  année après année, les études d’opinion…



 

1 19 États sur 27 adhéraient au PEAD (Plan européen d’aide aux plus démunis) en cours jusqu’à fin 2012 : lire aussi à ce sujet l’interview complète sur revue-banque.fr.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº755
Notes :
1 19 États sur 27 adhéraient au PEAD (Plan européen d’aide aux plus démunis) en cours jusqu’à fin 2012 : lire aussi à ce sujet l’interview complète sur revue-banque.fr.