Stratégie

Accroître la valeur ajoutée de la banque privée (2/2)

Créé le

13.04.2012

-

Mis à jour le

02.05.2012

Face à des marchés financiers erratiques et au resserrement des politiques fiscales, la banque privée doit actionner de nouveaux leviers pour accroître sa valeur ajoutée : privilégier le conseil juridique, améliorer son reporting, élargir son offre, avec une tarification transparente et sans ambiguïté quant à la préservation des intérêts du client, industrialiser son organisation...

Des circonstances financières contraires, doublées d’une dégradation rapide de notre législation patrimoniale, conduisent à une contraction de la valeur ajoutée de la banque privée française [1] . Il en découle la nécessité de revisiter son business model pour assurer sa pérennité. Les évolutions induites portent sur nombre de ses dimensions dont notamment :

  • le conseil juridique ;
  • l’information et le reporting ;
  • la sélection des produits ;
  • l’expertise financière ;
  • l’industrialisation de son organisation et de ses services.

Un conseil juridique à privilégier

La crise de nos finances publiques réduit drastiquement le potentiel de valeur ajoutée du conseil fiscal. Sur le plan de la fiscalité de l’épargne, l’agitation de notre législateur s’avère d’autant plus dommageable qu’elle s’assortit souvent d’un caractère, de facto, rétroactif des mesures nouvellement adoptées. Au regard de cette dimension, un contribuable cohérent privilégiera demain les avantages fiscaux dits « one shot » : les seuls dont tous les effets sont consommés sur un exercice fiscal et ne peuvent, par suite, faire l’objet de modification, voire d’une reprise ultérieure (à l’image des fonds IR…). L’unique exception à cette dégradation fiscale semble résider dans le dispositif Dutreil, continûment amélioré [2] . Le caractère crucial de la sauvegarde des TPE et PME, seules créatrices d’emplois au cours des dernières décennies, permet même d’envisager la pérennité de ce dispositif de faveur, au-delà d’éventuelles alternances politiques.

À cet égard, il reste simplement à observer la nécessité accrue d’anticiper les transmissions, sur la (très) longue durée, pour permettre leur optimisation. À titre d’exemple, la suppression récente [3] des réductions de droits sur les donations de droit commun contraint à la mise en place d’un Pacte Dutreil plus de 6 années avant toute cession d’entreprise à titre onéreux. Seule une telle anticipation permettra d’optimiser une transmission à titre gratuit à des descendants, suivie d’une cession, par ces derniers, à titre onéreux. À l’évidence, une telle durée n’est pas toujours conforme au rythme de la vie d’une entreprise…

En toute hypothèse, la dimension juridique du conseil patrimonial paraît désormais à privilégier, dans la mesure où elle semble seule échapper au « vibrionnisme » de notre législation. Elle offre encore l’opportunité de conseils à forte valeur ajoutée, au bénéfice d’une mise en œuvre virtuose du droit des sociétés, des nouveautés de notre législation civile (mandat de protection future, mandat posthume, fiducie…) de notre droit matrimonial ou des libéralités.

Un reporting à revisiter

La multiplication des dispositions consuméristes dans notre législation [4] vise à parfaire la protection des consommateurs de produits financiers. Loin d’y voir un progrès, les épargnants semblent ressentir ces nouvelles contraintes comme une façon, pour les prestataires de services financiers (banques, compagnies d’assurances, CGPI…), d’accroître leur propre protection ! Aussi les banques privées doivent-elles améliorer drastiquement leurs modalités actuelles d’information de leurs clients afin que ces derniers les ressentent, non comme une défense accrue de leurs fournisseurs, mais comme une véritable valeur ajoutée.

Naturellement, les évolutions induites varieront selon l’avancement actuel des prestataires (fort variable). En la matière, les attentes de la clientèle portent, entre autres, sur :

  • la lisibilité des placements effectués, assortie d’une information, réellement didactique, sur leur liquidité effective (contra certaines « Sicav monétaires boostées »), leurs sous-jacents pour appréhender leur complémentarité réelle et leurs risques latents ;
  • un « carnet de bord » (enfin) compréhensible – à la fois exhaustif et synthétique –, des opérations passées, avec des calculs de performances précis et fiables, assorti de logiques de limites d’évolution (stop loss…), d’alertes permanentes sur les événements propres à impacter les positions détenues… ;
  • un outil d’agrégation des comptes, commun aux différents établissements, pour des clients de plus en plus « polygames », pour cause d’insatisfaction, ou, plus récemment, de recherche de sécurité… ;
  • enfin un reporting fiscal (en terme d’ISF, de plus ou moins-values, de maturité des enveloppes détenues : assurance vie, PEA…).

La sélection des produits

À l’image des tailleurs de Savile Row, une banque privée doit proposer à ses clients tous les accessoires adaptés à leur morphologie patrimoniale, préalablement pleinement appréhendée. Pour ce faire, elle doit disposer d’une offre exhaustive et de qualité, à la présentation exempte de tout biais.

Une offre exhaustive et de qualité

Pour commencer à construire une relation patrimoniale, une banque privée doit offrir un service bancaire de base parfait, dont le seul critère de mesure pertinent résidera dans le niveau de satisfaction de ses clients.Une fois cette base assurée, la gamme de produits devra être raisonnablement large, et surtout de qualité, en gardant à l’esprit que « c’est à son maillon le plus faible que s’apprécie la résistance d’une chaîne ». Dans le même temps, son exhaustivité aura pour seule limite la capacité des conseillers à se l’approprier (favorisée par l’absence de tout doublon), condition à sa mise en œuvre efficiente. Pour le reste, l’orientation consistera à démocratiser la logique du family office et à la mettre à la portée de presque toutes les bourses avec, entre autres :

  • une offre immobilière complète, sur le plan géographique, sectoriel et fiscal (Malraux, nue-propriété…), avec de l’immobilier réel (à la découpe…) ou papier, propre à démocratiser jusqu’à des opérations de « marchands de biens »… ;
  • une offre mobilière autorisant, sans ticket d’entrée dirimant ou frais excessifs, la mise en œuvre de toutes les modalités d’investissement (en titres cotés ou non, hedge funds, fonds fermés…), et le suivi de toutes les convictions et stratégies envisageables (de la poursuite de la croissance des émergents au retour de la marine à voile) ;
  • une palette de crédits patrimoniaux ;
  • un service de conciergerie digne des meilleurs palaces.
Naturellement, la profondeur de l’offre nécessaire interdit, jusqu’aux plus grandes maisons, de la cantonner à une offre interne. En toute hypothèse, les partenariats induits ne sauraient s’envisager au risque du client. Ils doivent nécessairement engager la responsabilité de leur initiateur, sauf à trahir la confiance, fondement de toute relation bancaire.

L’absence de biais

Dans une phase délicate de contraction de leur PNB [5] , de dégradation globale de l’image des institutions financières [6] , mais aussi d’appétence (re)connue pour l’épargne bilantielle, les banques privées doivent être plus attentives que jamais à protéger les seuls intérêts de leurs clients, pour assurer, sur la longue durée, leur légitimité, seul gage de leur pérennité. À cette fin, elles doivent s’avérer exemptes de biais dans la présentation de leur offre, au bénéfice, entre autres :

  • d’une architecture réellement ouverte, voire d’absence de fonction de production (excluant par nature toute difficulté) ;
  • d’une rémunération, animation, valorisation, parfaitement neutre des conseillers et de leur hiérarchie au regard de la génération de PNB ;
  • d’une absence de toute contradiction d’intérêts entre les clients, les conseillers, etc., la structure (dans une approche win-win, voire d’honoraires…) ;
  • enfin, d’une transparence nouvelle dans la tarification, au regard de sa complexité ressentie de véritable millefeuille.

Une expertise financière refondée

La création de valeur sur la dimension financière du conseil patrimonial se heurte clairement à nombre d’obstacles, entre autres :

  • d’une part, « l’efficience des marchés » interdisant, en théorie [7] , de les battre, sauf à disposer d’informations d’initiés ;
  • d’autre part, la nécessité d’être continûment investi, qu’illustre par exemple l’extrême concentration, dans le temps, des journées de hausse des marchés actions ;
  • enfin, l’éventualité de rendements médiocres, fût-ce en cas de choix d’indices gagnants, par suite d’un market timing malheureux.

Une gestion actif-passif personnalisée

Une démarche minimaliste de création de valeur pourra simplement revêtir plusieurs modalités, à l’image d’une gestion « actif-passif » personnalisée. Cette approche appellera un dialogue personnalisé pour déterminer avec chaque client ses « passifs » et, par suite, les « actifs » appropriés à leur couverture. Par exemple, l’engagement de financer, à un horizon de 5 ans, les études d’un enfant dans une université américaine pour 150 000 dollars interdit, pour ce montant, tout investissement en immobilier, actions ou euros…, et induit, presque mécaniquement, exclusivement un investissement en obligations du Trésor américain pour 142 125 dollars, au regard d’un rendement de 1,1 %, desdits titres. Au terme de cette démarche, chaque « passif » mis à jour devra être parfaitement couvert, en excluant tout pari sur l’évolution des marchés financiers.

Une vision globale des risques encourus

Le banquier privé prendra soin de participer à la prise de conscience, par son client, que toute valorisation d’un capital est corrélée à une prise de risque. Cette assertion est évidente pour les actions ou le private equity, parfois ignorée pour les fonds en euros (en cas d'inflation), le marché obligataire ou l'immobilier, avec la croyance tenace du caractère non cyclique de cette classe d’actifs – dans l’esprit des seuls Français, à l'encontre de tout le reste de l'Europe et des États-Unis. Ainsi revient-il à chaque épargnant d’appréhender les risques inhérents aux actifs détenus au sein de son patrimoine – risques de liquidité, de taux, d'inflation, etc., jusqu’au «  Cygne noir [8] » – pour se rapprocher d'un optimum patrimonial, dépendant à la fois de ses horizons de placement et de son niveau d'aversion au risque.

Une constante souplesse et adaptabilité

L'un des enseignements les plus clairs de la période récente est qu’aucun actif :

  • ne monte jusqu’au ciel (fût-ce l’immobilier, si cher au cœur des épargnants français, après l’avoir été aux yeux des Irlandais, Espagnols…) ;
  • ne traverse, sans dommages, les différentes phases des cycles économiques et financiers (inflation, déflation, stagnation, stagflation…).
Aussi, toute rigidité devra être bannie de la gestion d’un patrimoine. De même, toute gestion durablement univoque sera porteuse de risques majeurs.

Un arbitrage durable pour du cash

Nombre de clients patrimoniaux expriment actuellement une appétence extrême pour le cash (voire le remboursement de leur prêt), révélant l’absence d’idée originale d’investissement et/ou l’attente d’opportunités. En toute hypothèse, la valeur ajoutée du conseil pourra éventuellement consister dans la suggestion d’un tel choix, tant cette option s’avère contraire à la psychologie naturelle des gérants, notamment ceux « sous mandat », et aux intérêts immédiats de leur employeur, en termes de PNB.

Une grande diversification

Des supports les plus variés, à la (dé)corrélation mise à jour, doivent être mis à disposition des investisseurs – avec des tickets d’entrée raisonnables.À titre de simples exemples, au-delà de tous les types de gestion d’actifs financiers ou immobiliers, il est loisible de penser à des terres, forêts ou vignobles, à de l’or, à des actifs « plaisirs » (vin, art…), ou encore à des actions de philanthropie.

Ce faisant, l’épargnant disposera d’une garde-robe complète de prêt-à-porter – directement déclinée de pièces de haute couture –, lui permettant de traverser sans dommages excessifs toutes les saisons financières, jusqu’aux plus violentes. Naturellement, leur adéquation dépendra d’un travail préalable d’analyse de la situation globale du client par son conseiller, de ses avoirs (fussent-ils gérés à l’extérieur), des évolutions de sa morphologie patrimoniale personnelle (âge, activité, psychologie, actifs détenus par ailleurs) et de l’anticipation des inversions des cycles économiques et financiers (survenance de l’inflation…).

L’industrialisation de son organisation et de ses revenus

La contraction des champs de valeur ajoutée des services de banque privée appelle clairement un accroissement de la productivité de ses prestataires. La première demande des clients patrimoniaux consiste en une présence etune permanence de leur conseiller – en particulier en période de crise des marchés. Leur satisfaction pourra revêtir de multiples modalités.

1. Un nombre croissant d’entretiens. Naturellement, le caractère chronophage de cette démarche, conformément à l’étude du Cabinet McKinsey [9] , suppose un travail de réorganisation des équipes commerciales pour leur permettre de majorer drastiquement la proportion de leur temps passé en face-à-face avec leurs clients, et de réfléchir à un nouveau positionnement des animateurs desdites équipes.

2. Une multiplication d’informations personnalisées. À cet égard, il conviendra de substituer, selon une imagerie militaire, « la frappe laser au carpet bombing ». En effet, quel sens y aurait-il à informer un client d’un changement du droit, de la fiscalité ou du rendement financier des « bois et forêts » s’il n’en possède pas ? L’information délivrée ne s’apparenterait alors qu’à du « bruit » dépourvu de toute pertinence.

3. Une parfaite intégration des différents canaux de communication (call center, Internet, messagerie sécurisée, mail du conseiller…). Les enquêtes [10] attestent que chaque client utilise les différents canaux mis à sa disposition sans exclusive : le mail pour transmettre des documents, le téléphone pour recueillir des explications quand il dispose de peu de temps, l’agence patrimoniale pour gérer ses problématiques les plus sensibles… Par suite, l’intégration sans couture des canaux ne constitue plus un must mais une simple nécessité. La progression d’Internet s’accompagne par ailleurs d’une focalisation croissante des clients sur les tarifs, aggravée par la multiplication des comparateurs, mais aussi d’un niveau d’exigence accru des clients, face à leur conseiller, habitués qu'ils sont à recueillir l’information désirée en moins de cinq minutes.

Le challenge des conseillers consiste à répondre à des clients toujours plus pointus,impatients et exigeants. Celui de la banque privée est d’assurer à ses conseillers une (in)formation toujours plus pertinente pour protéger leur capital d’expertise, en des temps inflationnistes, en termes de nouveautés législatives, techniques ou contractuelles.

Une profonde évolution du rôle du conseiller

En conclusion, la phase actuelle s’avère exceptionnellement riche et excitante pour le métier de la banque privée. La complexité toujours accrue du métier et la multiplication des interlocuteurs techniques du client induisent une profonde évolution du rôle du conseiller. Cœur de la relation, il devra refonder sa légitimité en se transformant d’« homme-orchestre » en chef d’orchestre.

 

1 Une version développée de cette analyse sera publiée dans le prochain numéro de Banque Stratégie (mai 2012). Elle reprendra et complétera également, la première partie de l’analyse sur les raisons du « recul de la valeur ajoutée de la banque privée française onshore ». 2 Cf. Loi Dutreil du 21 août 2003 n° 2003-721, et loi de finances rectificative pour 2011 du 29 juillet 2011, article 12. 3 Cf. loi de finances rectificative pour 2011, du 29 juillet 2011 (JO du 30 juillet 2011), articles 6 à 8. 4 Cf. Directive MIF du 30 avril 2004, entrée en application le 1er novembre 2007. 2004 : Directive Cadre (directive 2004/39/CE) 2006 : Mesures d’exécution de la Directive : Règlement CE n° 1287/2006 ; Directive 2006/73/CE. 5 Voir l'étude « First signs of renewal », 2011 McKinsey Private Banking Survey. 6 Source : TNS Sofres, novembre 2011. 7 Selon les travaux d’Eugène Fama, M. Myers et F. Allen. 8 Nassim Nicholas Taleb, « Le Cygne noir », Les Belles Lettres, 2008. 9 Cf. l'étude McKinsey susvisée. 10 Cf. Enquête Ipsos – Logicas Business Consulting sur « Le conseiller de clientèle, un canal comme les autres ? », février 2012.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº748
Notes :
1 Une version développée de cette analyse sera publiée dans le prochain numéro de Banque Stratégie (mai 2012). Elle reprendra et complétera également, la première partie de l’analyse sur les raisons du « recul de la valeur ajoutée de la banque privée française onshore ».
2 Cf. Loi Dutreil du 21 août 2003 n° 2003-721, et loi de finances rectificative pour 2011 du 29 juillet 2011, article 12.
3 Cf. loi de finances rectificative pour 2011, du 29 juillet 2011 (JO du 30 juillet 2011), articles 6 à 8.
4 Cf. Directive MIF du 30 avril 2004, entrée en application le 1er novembre 2007. 2004 : Directive Cadre (directive 2004/39/CE) 2006 : Mesures d’exécution de la Directive : Règlement CE n° 1287/2006 ; Directive 2006/73/CE.
5 Voir l'étude « First signs of renewal », 2011 McKinsey Private Banking Survey.
6 Source : TNS Sofres, novembre 2011.
7 Selon les travaux d’Eugène Fama, M. Myers et F. Allen.
8 Nassim Nicholas Taleb, « Le Cygne noir », Les Belles Lettres, 2008.
9 Cf. l'étude McKinsey susvisée.
10 Cf. Enquête Ipsos – Logicas Business Consulting sur « Le conseiller de clientèle, un canal comme les autres ? », février 2012.