Pourquoi les fonds monétaires constituent un point d’entrée pertinent

Créé le

01.04.2026

La tokenisation des actifs financiers est devenue une réalité opérationnelle pour les banques. À travers des expérimentations ciblées, BNP Paribas a tiré plusieurs enseignements, dont l’importance d’adopter une approche transversale entre les différents métiers.

La tokenisation des actifs financiers n’est plus un sujet émergent dans le secteur bancaire. Depuis plusieurs années, de nombreuses institutions testent des cas d’usage concrets, dans des cadres réglementés et avec des objectifs opérationnels clairement identifiés. Pour les banques, l’enjeu est désormais de comprendre comment certaines briques – émission, tenue de registre, distribution ou encore traitement des ordres – peuvent être opérées différemment via une infrastructure de registre distribué, et à quelles conditions.

Du point de vue bancaire, la tokenisation est avant tout abordée comme une évolution des modes de représentation et de circulation des actifs financiers, rendue possible par les technologies de registre distribué et la cryptographie qui garantit l’immutabilité des transactions. Elle ne remet pas en cause la nature des instruments, ni les cadres juridiques ou réglementaires dans lesquels ils s’inscrivent. Elle permet en revanche d’exécuter certaines étapes de la chaîne opérationnelle existante autrement, en réduisant la succession d’étapes et les multiples interfaces héritées des infrastructures historiques.

Ce que les banques testent réellement

Concrètement, les expérimentations menées par les banques portent sur des briques très précises de la chaîne de valeur : l’émission d’actifs, la tenue de registre, les fonctions d’agent de transfert, le traitement des opérations de souscription et de rachat, la distribution et à terme, le règlement-livraison.

L’objectif n’est pas de remplacer ces fonctions, mais de tester comment elles peuvent être exécutées différemment, en s’appuyant sur une infrastructure partagée. Surtout, nous observons une compression de certaines fonctions opérationnelles qui peuvent désormais être prises en charge par des smart contracts (du code informatique exécuté automatiquement), permettant dans certains cas des traitements automatisés et atomiques. Ces tests permettent d’évaluer la robustesse opérationnelle des modèles, leur compatibilité avec les exigences de conformité, ainsi que leur capacité à coexister avec les systèmes existants.

C’est dans cette logique qu’une expérimentation a récemment été menée chez BNP Paribas Asset Management autour de la tokenisation d’une part de fonds monétaire sur une infrastructure de blockchain publique, avec un modèle de jeton permissionné. Cette expérimentation a permis de tester, de bout en bout, l’émission, la tenue de registre, la circulation et le traitement opérationnel d’une part de fonds, tout en s’inscrivant dans le cadre réglementaire du produit.

Pourquoi les fonds monétaires ?

Les fonds monétaires constituent un terrain d’expérimentation particulièrement adapté. Ils reposent sur des actifs liquides, sont largement utilisés par des clients institutionnels et entreprises, et s’appuient sur des processus opérationnels très structurés.

Aujourd’hui, les souscriptions et rachats de fonds monétaires sont généralement traités par lots, à des horaires précis, selon des cycles opérationnels bien établis. La tokenisation permet d’évaluer des modes de traitement plus réguliers et potentiellement plus flexibles, tout en conservant les règles de valorisation, de conformité et de protection des investisseurs.

Il est essentiel de souligner que, dans ces projets, la tokenisation n’affecte ni la méthode de calcul de la valeur liquidative, ni la nature réglementée du fonds. Le fonds reste un fonds monétaire classique ; seule la représentation de la part et sa circulation sont testées sous forme numérique.

Blockchain publique et cadre bancaire :
un choix encadré

Le recours à une blockchain publique s’inscrit aujourd’hui dans les réflexions opérationnelles de nombreuses banques, dès lors que l’usage est strictement encadré. Ces infrastructures bénéficient désormais d’un niveau de standardisation, de résilience et d’adoption qui en fait un support intéressant pour certains cas d’usage institutionnels. C’est particulièrement vrai dans les logiques de distribution, qui bénéficient en principe d’effets de réseau liés au nombre d’acteurs connectés à une même blockchain. Cela s’observe également dans des scénarios de composabilité, où différents types d’actifs peuvent coexister sur une même chaîne et interagir de manière automatique et programmable, notamment pour des opérations de règlement-livraison à l’aide de jetons de liquidité ou de collatéralisation.

L’enjeu pour une banque est d’évaluer, en fonction des cas d’usage, dans quelles conditions une infrastructure publique ou privée est pertinente. Dans les expérimentations menées par BNP Paribas, ce cadre repose sur un modèle de jeton permissionné, dans lequel seuls des participants éligibles et autorisés peuvent détenir et transférer les parts tokenisées. Cette approche permet de combiner les caractéristiques d’une infrastructure publique largement adoptée, avec les standards attendus dans un environnement bancaire.

Une approche intégrée, au niveau du Groupe

Un enseignement majeur de ces travaux est la nécessité d’une approche transversale et holistique. La tokenisation ne concerne pas un métier isolé : elle implique étroitement la gestion d’actifs, les fonctions titres, les équipes technologiques et les infrastructures de marché.

Dans les expérimentations conduites par BNP Paribas, la gestion d’actifs agit en tant qu’émetteur du fonds, le métier titres assure les fonctions d’agent de transfert et de traitement opérationnel, tandis que la banque de financement et d’investissement fournit les briques de tokenisation et de connectivité via sa plateforme AssetFoundry. Cette articulation est indispensable pour tester des processus complets et en mesurer les implications concrètes.

Une dynamique déjà à l’œuvre

La tokenisation s’inscrit dans une dynamique plus large, observable en Europe et à l’international, autour des fonds monétaires, des obligations, et des solutions de règlement en monnaie digitale de gros. Ces travaux avancent de manière progressive, souvent en lien étroit avec les régulateurs et les infrastructures de marché.

Dans ce contexte, les fonds monétaires constituent un point d’entrée particulièrement éclairant : suffisamment structurés pour garantir un cadre robuste, et suffisamment centraux, tout en restant des instruments relativement simples, pour permettre d’observer, de manière concrète, ce que la tokenisation peut apporter aux processus financiers et la compréhension de cette nouvelle chaîne de valeur.

La question n’est donc pas de savoir si la tokenisation transformera le système financier du jour au lendemain, mais comment, progressivement, elle peut contribuer à en faire évoluer certains mécanismes, de façon maîtrisée, compatible avec les exigences du secteur bancaire et utile pour les clients.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº915