L’innovation, facteur clé de l’avenir des places financières

Créé le

20.05.2026

-

Mis à jour le

26.05.2026

La compétition va bon train entre les différentes places financières en matière d’innovation. L’écosystème fintech en France est riche et contribue largement aux réflexions technologiques avec les grands groupes bancaires ou assurantiels. Mais le levier de leur financement reste clef.

L’innovation s’est toujours inscrite au cœur des places financières, notamment parce que la finance mobilise nombre de principes technologiques – informatisation, dématérialisation, etc. – et pose des enjeux lourds de productivité et de concurrence. Toutefois, cette industrie entre actuellement dans une mutation sans précédent.

Longtemps perçu comme un bastion du conservatisme, protégé par une réglementation peu favorable à l’innovation et un fonctionnement à certains égards oligopolistique, le secteur financier connaît une triple révolution : technologique, réglementaire et sociétale.

L’innovation n’est plus une simple option mais une ardente nécessité, d’autant qu’une compétition féroce s’est engagée entre les grandes places de la planète, parmi les grands groupes bancaires, assurantiels ou encore de gestion d’actifs et, de plus en plus, les acteurs du numérique. L’accélération est forte et nous n’en sommes qu’au début du processus de mutation.

Du client captif à l’utilisateur infidèle

Les services financiers faisaient, jusqu’à récemment, l’objet d’un traitement dérogatoire dans l’univers de la consommation. Mettant en cause l’avenir des clients, la sécurité de leurs familles et de leurs entreprises, perçus comme complexes, quasi ésotériques, ils étaient délégués à des « sachants » respectés, jouissant du statut incontesté de « tiers de confiance ».

Aujourd’hui, de plus en plus de clients, notamment les plus jeunes, ne voient aucune raison de considérer ce secteur différemment des autres et notamment des services numériques (réseaux sociaux, commerce électronique, musique, etc). Une forme de banalisation est en cours, accompagnée de son corollaire, la désacralisation du fournisseur, banquier ou assureur. La confiance ne va plus de soi. Ce contexte explique l’apparition de nouvelles attentes.

La réglementation comme facteur d’innovation

Les services financiers se banalisent. Pour autant, ils ne sont pas et ne doivent pas devenir des services comme les autres, car ils convoquent notre intégrité, l’avenir de nos familles et la solidité de nos sociétés. C’est la raison pour laquelle ils sont réglementés, lourdement même. De la protection au conservatisme : il n’y a qu’un pas. Longtemps ces textes ont protégé les acteurs en place des nouveaux entrants et, souvent, freiné l’innovation.

La sécurité n’a pas été perdue de vue et a, bien au contraire, été renforcée. Cependant, l’évolution récente du corpus de textes a pu jouer un rôle de précurseur d’innovation, ou du moins contribuer à créer un cadre propice au développement de solutions et d’acteurs de rupture.

Depuis plus d’une décennie, le régulateur principal des services financiers, à savoir la Commission européenne, a ouvert plusieurs chapitres structurants. Citons notamment la restitution au citoyen-consommateur de la pleine propriété de ses données, y compris financières – selon le principe de l’open finance – et la possibilité de les mobiliser pour obtenir de nouveaux services et de meilleurs prix.

Cela s’est traduit par les directives sur les données de paiement – DSP1, 2 et 3 – et plus récemment l’extension envisagée de ce principe aux autres données financières : épargne, crédit, assurance. Cette dernière, qui devrait s’appliquer grâce au règlement FiDA (Financial Data Access), n’est pas sans provoquer un certain émoi chez les acteurs traditionnels, qui craignent l’élaboration d’usines à gaz informatiques et des risques relatifs à l’intégrité des données. Ces préoccupations, tout à fait légitimes, ne doivent toutefois pas faire obstacle à l’élaboration d’offres innovantes, à défaut de quoi celles-ci seront préemptées par les géants du numérique, notamment anglo-saxons.

MiCA, cadre structurant

Autre réglementation importante : le règlement MiCA (Markets in Crypto-Assets) constitue l’un des premiers cadres complets au monde sur les crypto-actifs et crée les conditions d’essor de ce marché à l’échelle européenne. Il harmonise les règles applicables aux émetteurs et aux prestataires, sécurise le marché, facilite le lancement de nouveaux services et favorise l’émergence de champions européens.

Cette même logique se retrouve dans le régime pilote DLT (Distributed Ledger Technology), sur un périmètre plus ciblé. Ce dispositif crée un cadre expérimental dédié au marché de la négociation et du règlement-livraison d’instruments financiers tokenisés. Il définit de nouvelles catégories d’infrastructures, précise leurs conditions d’exploitation et permet ainsi de tester, sous supervision, de nouveaux modèles. Ce régime a donné naissance à la plateforme Lise, la première Bourse tokenisée au monde.

Vers une harmonisation du marché européen

Avec le 28e régime, l’Europe s’attaque enfin à la fragmentation juridique du marché intérieur. Ce projet a pour ambition de permettre aux entreprises innovantes de se créer, d’opérer et de lever des fonds dans un cadre européen unique et entièrement numérique. Les start-up pourront ainsi consacrer moins de ressources à naviguer entre 27 droits nationaux et davantage au développement, au recrutement, à l’investissement et au passage à l’échelle.

La technologie prend le pouvoir

Contrairement à une idée reçue, les technologies de la donnée n’ont pas été le moteur principal de la vague d’innovations que nous avons connu ces dix dernières années dans les services financiers. Les avancées ont plutôt porté sur la refonte et la numérisation des parcours et de l’expérience clients – UX, ou les nouveaux usages – cagnottes, paiement de particulier à particulier, financement participatif, etc.

Désormais, le déploiement de l’IA et de la blockchain dans notre industrie change radicalement la donne. L’intelligence artificielle révolutionne en effet les fonctions vitales telles que la détection, l’analyse et la gestion des risques ou encore le conseil. Elle est par ailleurs un levier majeur de productivité à un moment où la pression économique – coûts et revenus – s’accroît fortement. Le Web3 prend également toute sa part dans ce mouvement, notamment au travers des schémas de tokenisation. Nous n’en sommes qu’au tout début du déploiement de ces briques.

L’innovation est avant tout affaire de coopération

Grands groupes et start-up ont besoin les uns des autres et leur confrontation est féconde.

De fait, leur collaboration ne cesse de se développer. Cette tendance se mesure aussi bien par le nombre de partenariats conclus – plus de 3 000 identifiés, la majorité des fintechs en ayant signé au moins un – que par le caractère de plus en plus stratégique des thèmes concernés : connaissance client, évaluation et suivi des risques, tarification, gestion des sinistres, etc.

Dans de nombreux de cas, cela s’est traduit par des prises de participation voire des acquisitions. Notons enfin que le mode partenarial est très présent au sein même de l’écosystème fintech et débouche là aussi par un nombre croissant d’acquisitions intra-sectorielles.

L’histoire s’accélère et la concurrence entre places financières et acteurs s’accentue. Jusqu’à récemment, la finance était essentiellement un sujet domestique, national, conditionné par les réglementations et fiscalités locales, les habitudes de consommation et les barrières à l’entrée. Tout cela est remis en cause par des vagues d’harmonisation, notamment européenne et la standardisation des comportements induite par le numérique.

Ajoutons que la maîtrise des technologies de la donnée, l’IA en particulier, ouvre la voie à de nouveaux entrants étrangers puissants. Dès lors, les frontières tombent peu à peu, ce qui ouvre certes à nos acteurs des territoires de conquête, mais conduit dans le même temps toutes sortes de fournisseurs à cibler notre marché. C’est le cas des grandes fintechs anglo-saxonnes et des Big Techs qui s’intéressent de plus en plus aux services financiers.

Acquérir un sentiment d’urgence

Il convient donc de se hâter... Mais la France dispose d’atouts solides dans la bataille de la nouvelle finance qui commence. Nos compétences en matière de technologies de la donnée et d’IA sont reconnues internationalement. Il en va de même en finance. Nos infrastructures sont robustes et efficaces. Nous avons accès – et c’est décisif en IA – à des volumes importants d’énergie décarbonée. Nous opérons dans le premier bassin financier de la planète, l’Union européenne, notamment via le cadre du « passeport réglementaire ». Et enfin, nous pouvons nous appuyer sur des acteurs de qualité. Les grands établissements bien sûr. Nos groupes bancaires, d’assurance et de gestion d’actifs sont performants et innovants.

Les marchés financiers sont entrés dans une phase décisive de leur histoire, marquée par des bouleversements à la fois technologiques, sociétaux et réglementaires. Le mouvement, porté par des forces puissantes, ne peut que s’accélérer.

L’innovation est donc, pour les places financières, une condition existentielle. Elle est largement facteur de coopération entre les grands groupes et les start-up. La France et l’Europe peuvent s’appuyer sur des compétences pointues, des acteurs performants et des infrastructures robustes. Il ne s’agit, pour notre pays et notre continent, de rien de moins que d’un sujet de souveraineté, tant la finance participe à l’indépendance. Le temps presse, notamment pour réformer enfin les schémas de financement, renforcer notre attractivité pour les investisseurs internationaux, les chercheurs et les entrepreneurs. L’échelle de temps est probablement alignée sur celle de l’IA, c’est-à-dire de l’ordre de quelques années tout au plus. Alors en avant.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº917bis