La finance tokenisée
sort du laboratoire,
mais tarde à s’imposer

Créé le

12.03.2026

-

Mis à jour le

01.04.2026

Des stablecoins aux actions, en passant par
la dette privée, les dépôts bancaires et les fonds monétaires, la tokenisation s’ancre peu à peu dans les usages. Tirée par les États-Unis, l’innovation est toutefois freinée, en Europe, par la prudence et la régulation. Les promesses d’une révolution à venir seront-elles tenues ? Les avis sont partagés.

La tokenisation est-elle « l’avenir de la finance », comme l’a annoncé Larry Fink, le P-DG de BlackRock ? Dès 2021, la première émission digitale de la Banque Européenne d’Investissement (BEI) était présentée comme annonciatrice de la transformation à venir des marchés de capitaux. Cinq ans après, quel panorama peut-on dresser de cette innovation, qui consiste à transformer un actif financier en jeton numérique sur une blockchain, c’est-à-dire un registre numérique partagé (DLT – Distributed Ledger Technology) ?

Demande d’instantanéité

Les avantages de la technologie sous-jacente au bitcoin font toujours consensus. « La finance tokenisée répond à une demande d’instantanéité de la part des investisseurs, qui veulent réaliser des opérations 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 », souligne Thomas Meurin, consultant blockchain et crypto chez KPMG. « La blockchain peut aussi pallier la fragmentation des infrastructures financières, qu’il s’agisse de virements bancaires, de paiements par carte, de règlements interbancaires, ou encore de la conservation de titres. Elle permet en outre de représenter à la fois la jambe titres (actions, obligations, crypto-actifs, fonds monétaires) et la jambe cash au sein d’un même registre », poursuit-il. Une façon de rebattre les cartes de la finance traditionnelle.

« La tokenisation correspond à une dématérialisation 2.0 de la finance », complète Faustine Fleuret, directrice des affaires publiques de Morpho, un protocole de finance décentralisée et ancienne P-DG de l’Adan (Association pour le développement des actifs numériques) qu’elle a cofondée. « Les blockchains renforcent la traçabilité, les capacités d’automatisation et réduisent les besoins de réconciliation. Les institutions qui ont intégré ces technologies constatent une réduction des coûts et une vitesse d’exécution accélérée. »

Les initiatives concrètes se multiplient, même si l’élan vient d’abord des États-Unis. Les stablecoins, ces jetons conçus pour conserver une valeur stable et représenter une monnaie, sont à 99 % libellés en dollar, les deux émetteurs Tether et Circle pesant 90 % du marché. Les projets en euros peinent encore à percer, qu’ils soient portés par des acteurs en solo, comme Société Générale et Oddo-BHF ou des consortiums. « Hors stablecoins, les principaux titres convertis en jetons sont des fonds de dette privée », notent des économistes de la Banque de France dans un article publié l’an dernier.

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Gestion de trésorerie en continu

Les banques américaines, comme JP Morgan, avancent aussi sur les dépôts bancaires tokenisés, pour proposer aux entreprises une gestion de trésorerie en continu. Elles expérimentent déjà l’étape suivante, qui consistera à rendre possibles des opérations interbancaires via une blockchain. Les fonds monétaires constituent un autre cas d’usage éprouvé. En mars 2024, BlackRock a lancé BUIDL, un fonds dont les parts sont inscrites sur la blockchain Ethereum. D’autres grands gérants américains, comme Franklin Templeton ou Fidelity Investments, ont suivi la même démarche.

Les encours de fonds monétaires tokenisés

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L’Europe et la France ne sont pas en reste sur ce terrain. Quelques semaines après BlackRock, la start-up française Spiko a lancé les premiers OPCVM tokenisés de l’Union européenne. Objectif : offrir une solution alternative de placement aux entreprises et aux particuliers. Dès 2017, en France, l’ordonnance Blockchain avait ouvert la possibilité d’inscrire les instruments financiers sur ce type d’infrastructures. Le seuil du milliard d’euros d’encours vient d’être franchi, avec une base d’utilisateurs qui s’étend à plus de 20 pays, dont la France à 86 %.

La stratégie a aussi séduit plusieurs grands gérants d’actifs français. Dès la fin 2023, l’AFG (Association française de la gestion d’actifs) avait publié un guide sur la numérisation des fonds. Ces derniers mois, Amundi et BNP Paribas AM ont émis des parts de fonds monétaires tokenisées. En février, Delubac AM leur a emboîté le pas, grâce à un partenariat avec Iznes, une infrastructure de place. « Un des principaux usages concerne des entités natives de l’écosystème blockchain disposant d’une trésorerie en stablecoins et souhaitant la placer dans des véhicules d’investissement classiques », indique Thomas Meurin.

Première bourse tokenisée

Peu à peu, le mouvement s’étend à d’autres supports. Début octobre, la Banque de France et Euroclear ont dévoilé un projet de basculement sur la blockchain du marché des titres de créances à court terme (NEU-CP) d’ici au troisième trimestre 2026. Via sa filiale SG-Forge, Société Générale avait réalisé fin 2024 une première transaction de pension livrée sur titres numériques avec la Banque de France.

Fondée fin 2017, Lightning Stock Exchange (Lise) a obtenu à l’automne dernier l’agrément de l’ACPR pour opérer un système de négociation et de règlement sur technologie DLT dans le cadre du règlement européen Régime Pilote. La première Bourse d’actions tokenisées en Europe prépare sa première cotation. Et la Bourse de Stuttgart emprunte la même voie.

De nombreuses expérimentations ont aussi été conduites sous l’égide de la Banque Centrale Européenne pour tester la Monnaie numérique de banque centrale (MNBC) dite « de gros ». Les acteurs français ont uni leurs compétences pour une émission digitale de 100 millions d’euros de la Caisse des Dépôts. Euronext Paris a listé les titres de droit français. Le 12 mars, l’Autorité des marchés financiers, la Banque de France et la direction générale du Trésor ont également lancé un groupe de place dédié à la tokenisation de la finance.

Malgré ce foisonnement, certains jugent le rythme trop lent et déplorent la frilosité des acteurs européens, à la traîne de leurs homologues américains. En janvier, la Bourse de New York a annoncé la création d’une plateforme dédiée au trading et au règlement d’actions tokenisées. Et le Nasdaq vient de s’associer avec la plateforme crypto Kraken pour lancer les Nasdaq equity tokens dès 2027.

Différence d’état d’esprit

« Pour avoir échangé avec des institutions américaines et européennes, je vois bien la différence d’état d’esprit. Aux États-Unis, plus personne ne s’interroge encore sur l’intérêt de la tokenisation. L’heure est à la mise en pratique. En Europe, ce changement culturel n’a toujours pas eu lieu », déplore Faustine Fleuret. À cela s’ajoute un obstacle réglementaire : « Le message adressé par le Régime Pilote, y compris dans sa version révisée et proposée en décembre par la Commission européenne avec le Market Integration and Supervision Package, est le suivant : la tokenisation reste à l’essai. Avec à la clé une limitation des volumes et une échéance à 2030, pour rediscuter du dispositif. » Dans leur article, les économistes de la Banque de France estiment qu’une accélération de la tokenisation des fonds monétaires pourrait renforcer les interconnexions entre le système financier traditionnel et le secteur des crypto-actifs et entraîner des risques pour la stabilité financière.

« Aux États-Unis, une logique réglementaire plus encourageante favorise le dynamisme. S’agissant des titres tokenisés, le régulateur américain a rappelé en janvier que l’usage de la blockchain ne changeait pas la nature juridique de l’actif. Le Genius Act a aussi été voté en juin 2025 pour encadrer l’émission et la distribution de stablecoins. Cela participe au climat général », confirme Thomas Meurin.

Projections en demi-teinte

Malgré tout, de nombreux acteurs de la finance traditionnelle et de l’univers crypto restent sceptiques. Claire Balva, aujourd’hui directrice générale de l’Adan, a longtemps affiché sa perplexité à l’égard de la tokenisation des actifs financiers. De 600 milliards de dollars en 2025, le cabinet McKinsey anticipe une croissance modérée des encours, à moins de 2 000 milliards d’ici 2030 dans son hypothèse centrale et à seulement 800 milliards dans un scénario pessimiste, très loin des projections du Boston Consulting Group (BCG) : 9 400 milliards en 2030 et même 18 900 milliards d’ici 2033. Selon ce dernier, cette transformation ne pourra aboutir que si les principaux acteurs de marché (émetteurs, infrastructures de marché, banques dépositaires) passent d’une phase de test isolé à des usages à grande échelle.

Les actifs financiers tokenisés pourraient atteindre 18 900 milliards de dollars, selon le BCG

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Ces dernières années, les banques ont concentré leurs efforts sur la réduction de leurs coûts et l’investissement dans l’intelligence artificielle. « Tout le monde observe et avance encore par petites touches, mais cette prudence ne change pas la trajectoire de fond, qui est inéluctable. L’étincelle commence à prendre », assure Thierry Groues, associé de KPMG en France, responsable Business Consulting Services financiers. Reste à savoir si le feu prendra.

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À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº915