Open finance : une opportunité de repenser nos métiers

Créé le

24.12.2024

-

Mis à jour le

03.01.2025

Du côté des utilisateurs, le mouvement est clairement engagé. Pour les professionnels, les innovations possibles sont multiples. Dans la banque, le crédit, l’assurance... Mais elles bouleversent les pratiques anciennes.

Les services financiers connaissent depuis une quinzaine d’années une évolution singulière. Ils se banalisent, répondant de plus en plus aux codes des parcours numériques des autres compartiments de la consommation (mobilité, e-commerce, éducation, tourisme, etc.). Seraient-ils devenus des services comme les autres donc ? Pas vraiment ! Mettant en cause des principes fondamentaux de la vie des citoyens, des entreprises et des États, comme sécurité, intégrité, souveraineté, confiance, ils sont donc réglementés.

Depuis trois décennies, l’Europe a fait du domaine l’un de ses attributs régaliens. La période actuelle voit le « paquet réglementaire » s’alourdir considérablement, avec les blocs DORA, MiCA, DSP 3 ou encore FiDA. La concomitance et la lourdeur de ces règlements successifs mettent une pression économique et de charge de travail sans précédent sur les acteurs concernés. Les mêmes règles s’imposant dans les mêmes termes à tous les acteurs, les plus petits d’entre eux, les fintechs, n’en sont que plus affectés.

Une innovation : la réglementation avant la pratique

En janvier 2023, la Commission européenne a tracé ses grandes orientations à travers sa Feuille de route stratégique. L’ambition ? Proposer un ensemble cohérent, de nature à renforcer la confiance des consommateurs et des marchés, favoriser le développement de l’industrie financière et encourager l’émergence de champions continentaux. Le prochain chapitre de l’Open Finance est d’une nature particulière. Source d’innovation majeure et clé de voûte de l’édifice, il aura un impact majeur sur le mode d’accès aux services financiers et facilitera l’émergence de nouvelles offres et d’acteurs innovants.

Open Banking : « système bancaire ouvert ». La promesse a longtemps tenu de l’Arlésienne : tout le monde en parlait, parfois avec enthousiasme, parfois dans la controverse, mais on en voyait encore peu de traductions concrètes. Le déploiement d’internet dans les années 1990 a toutefois permis l’accès aux informations bancaires d’un client depuis son ordinateur personnel, à l’origine d’opportunités en matière d’innovation, mais aussi de certaines complexités. Le web scraping financier était né. En automatisant la récupération de données financières à partir des interfaces bancaires, il facilite l’analyse et l’utilisation des informations extraites afin de créer de nouveaux services au bénéfice du client.

Réglementairement, l’Open Banking est initié par la deuxième directive européenne sur les services de paiement (DSP2), adoptée en juillet 2013 et entrée en application en janvier 2018.

Pour la première fois sans doute, la réglementation s’est inscrite en avance de phase sur l’industrie financière. Autre spécificité : elle relève d’une vision industrielle européenne, basée sur une conviction : il faut « libérer » la donnée, statique et dynamique, qui appartient au citoyen (ou à l’entreprise) et qui est source majeure d’innovation, de création de richesse et d’utilité sociale. L’édifice créé est composite : un principe général, un cadre réglementaire et un système d’extraction des données via des interfaces informatiques (« API ») entre le compte bancaire et les prestataires de services agréés en France par l’Autorité de contrôle prudentiel. Par ailleurs, le régulateur européen a inscrit ce projet d’ampleur dans un plan pluriannuel phasé, en commençant par le paiement (DSP 2 et 3), pour évoluer progressivement vers l’intégralité des opérations financières, de banque et d’assurance (FiDA), pavant le chemin vers l’open finance.

Des succès, mais aussi des frictions...

L’Europe, sans doute elle-même étonnée de sa propre audace, consistant à rendre au client propriété et usage de ses données, et contrainte par les équilibres politiques, a laissé aux pays membres le soin des modalités de transposition, voire d’interprétation des concepts et la construction des infrastructures d’API. Chaque pays a donc défini les modalités de transposition nationale de la directive sur les paiements, selon sa culture profonde (voir encadré).

Cette approche européenne combinant ambition visionnaire inscrite dans un calendrier précis d’une part, et souplesse de mise en œuvre frisant le flou d’interprétation, d’autre part, a permis une adaptation à chaque marché. Mais elle a également suscité des tensions entre banques et néo-acteurs quant au périmètre des données concernées et au fonctionnement des API.

L’adoption de l’Open Banking progresse régulièrement : de 8,5 % en 2023, elle devrait atteindre 36 % en 20271. Toutefois, un rapport de la Commission européenne sur l’application de la DSP2 révélait, en 2022, qu’elle n’avait pas atteint tous les objectifs fixés, notamment en termes de qualité des API bancaires2, identifiant une forte marge d’amélioration. Les grands établissements, qui pratiquaient déjà depuis longtemps l’Open Banking, sans le nommer ainsi (agrégation de comptes, le plus souvent en partenariat avec des fintechs), à la satisfaction de tout le monde, se sont progressivement engagés dans ce nouveau monde, jusqu’à en devenir pour certains des champions.

Concilier industrialisation et individualisation

Et demain ? L’agrégation de comptes et la visualisation synthétique offrent l’opportunité de visualiser toutes les opérations en un lieu unique, y compris les placements, emprunts et les contrats d’assurance. En clair, l’intégralité de la vie financière du client et par voie de conséquence de la chaîne de valeur de l’industrie financière. Cette construction réglementaire et l’introduction des technologies de la donnée ouvrent la voie à ce qui constitue la pierre philosophale du numérique, résumé par l’oxymore : l’industrialisation de l’individualisation. Citons deux cas d’application immédiats. Côté particuliers, l’enrichissement de la gestion patrimoniale personnalisée et sa démocratisation ; côté entreprises, les services intégrant la comptabilité automatisée, la gestion de trésorerie, les solutions de paiement intégrées et la facturation électronique.

Cas d’usage dans le crédit et l’assurance

L’open finance a aussi une utilité majeure dans le monde du crédit. En effet, l’exploitation intelligente des transactions bancaires permet, avec l’aide d’algorithmes, de construire des scores performants. Ceux-ci peuvent nourrir les analyses de risque de solvabilité, la tarification assurantielle et même les processus d’identification numériques et autres KYC-AML (connaissance obligatoire du client et lutte anti-blanchiment). En abaissant le temps de traitement par dossier, et donc les coûts, ils favorisent l’inclusion financière, en permettant de couvrir des segments de clientèles de particuliers plus fragiles et demandeurs de nouveaux services, les entrepreneurs/TPE/PME, notamment.

Cette avancée est d’autant plus précieuse que l’analyse traditionnelle du risque se heurte de plus en plus à deux contraintes :

– l’évolution des mœurs et l’environnement économique général (rupture numérique notamment) rendent le passé de moins en moins pertinent pour évaluer l’avenir. Le temps est de moins en moins linéaire. Deux, les nouveaux consommateurs rechignent à remplir des formulaires, donner des garanties et d’une manière générale à consacrer du temps à nourrir des dossiers d’instruction ;

– l’assurance est également un champ d’application majeur de l’open finance. L’émergence de l’open insurance se traduira par la création de nouveaux parcours clients, notamment de souscription, un enrichissement des scores et une plus grande transparence dans la tarification. Les nouveaux cas d’usage qui en découlent font déjà l’objet de réflexions communes assurtech-assureurs.

La diversité et l’ampleur de ces pistes font de l’open finance bien plus qu’une simple brique réglementaire3. Les mouvements sont majeurs. Les thèmes les plus « régaliens » (relation client, risques-sécurisation des données, gestion de la fraude, cyberpaiements, placements) sont convoqués. La technologie (notamment l’intelligence artificielle mais également la blockchain) est en train de bouleverser ce secteur. L’éclatement de la chaîne de valeur induit, redessine le paysage financier. D’autant que le mouvement est d’entrée de jeu transfrontalier par nature. L’impact de l’open finance dépassera – dépasse déjà – les services financiers. Par exemple, l’accès aux informations financières permet de mieux comprendre les comportements d’achat et de consommation et favorise une personnalisation des services. Nous entrons dans une ère transactionnelle dans laquelle le client, seul détenteur légitime, se réapproprie ses données et les met à disposition contre des services nouveaux ; le prestataire agréé ne fait que fournir au client des outils pour valoriser ses données. Pour résumer, on passe d’une approche articulée autour du produit à un modèle plaçant (enfin ?) « le client au centre ».

Mieux vaut jouer ensemble

Il est compréhensible que cette révolution en puissance inquiète les banquiers et les assureurs historiques qui fournissent des services de qualité depuis plus d’un siècle à leurs clients. Il est légitime de réclamer une forte sécurisation du système mais également des conditions de concurrence saines et loyales. Mais le retour en arrière n’est pas une option et le seul juge de paix est le client, qu’il soit particulier ou entreprise.

Celui-ci réclame la simplification de son parcours, veut redevenir acteur de sa stratégie financière et exige des services équivalents à ceux qu’il obtient déjà dans les autres domaines de sa vie économique et sociale. Au demeurant, l’open finance constitue pour les grands établissements un potentiel de développement très important à condition d’adopter une approche entreprenante et moins propriétaire que dans le modèle classique. L’open finance étant par construction basée sur la coopération, il s’agit d’un « sport d’équipe ». Comme pour l’Open Banking, passé les réglages compliqués de la première phase, les acteurs sont entrés dans la danse et collaborent.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº899-900
DSP 2 : à chacun sa mise en place
Lorsqu’il appartenait à l’Union européenne (UE), le Royaume-Uni avait adhéré aux principes de la DSP 2, mais il avait retardé l’application de l’authentification forte du client de plus d’un an pour donner aux entreprises plus de temps pour s’adapter.
En Allemagne, la mise en place de la DSP 2 a été centrée sur la sécurité des données plutôt que sur l’expérience et le service apporté à l’utilisateur. La surinterprétation des exigences d’authentification forte (SCA) a complexifié les parcours utilisateurs et a été à l’origine d’un taux élevé d’abandon de paiements en ligne. La Suède, elle, a adopté dès l’origine une acception large de la notion de données, en intégrant celles de placement et de crédit.
La France, renonçant à une solution de place, a laissé à chaque banque le soin de construire son propre système d’interface, dans un contexte de « juste réglementation ». Les fintechs ne bénéficient pas des dérogations réglementaires qui leur étaient accordées dans certains autres pays de l’UE, ce qui a un impact certain sur leur compétitivité dans un marché unique.
Notes :
1 « Four European takes on Open Banking », Mastercard, septembre 2023.
2 Un rapport récent confirme une disparité importante dans la qualité des API bancaires, qu’il s’agisse de l’initiation de paiement (PIS) ou de l’accès aux données bancaires (AIS). Le taux de conversion des transactions d’initiation de paiement n’atteignait que 44 % sur les 1,36 million de requêtes étudiées, 27 % des demandes étant rejetées et 8,5 % restant dans un statut intermédiaire. Étude indépendante, « La performance des API », par Frame, janvier 2024.
3 Il est à cet égard révélateur que le cadre de l’open finance soit un règlement, alors que celui de l’open banking était une directive.