La souveraineté des données,
l’angle mort de la finance durable

Créé le

18.05.2026

-

Mis à jour le

19.05.2026

La montée en puissance de l’intelligence artificielle révèle une nouvelle réalité dérangeante. Trois signaux plus ou moins faibles, mais encore trop peu débattus, permettent d’éclairer un enjeu très structurant de la finance durable : la souveraineté des données.

Un préalable clé tient à la nature des données extra-financière. La finance classique repose sur des données reportées, normées, auditées. La finance durable, elle, s’appuie en grande majorité sur des données alternatives, et de plus en plus synthétiques, c’est-à-dire massivement traitées par l’intelligence artificielle (IA) ; c’est notre premier signal. La dynamique de déréglementation et de simplification en cours ne fait qu’accentuer cette tendance : en l’absence d’obligation de reporting, la donnée n’est plus une mesure du réel : elle devient un proxy, c’est-à-dire une construction. Et celui qui maîtrise les outils de cette construction détient un pouvoir décisif.

Si le terrain de la finance mainstream est essentiellement économique, celui de la finance durable est d’abord sociétal, et donc soumis à une porosité élevée vis-à-vis du champ politique, voire idéologique, comme l’a démontré le backlash récent, qui constitue notre second signal. Les données ESG ne servent pas uniquement à mesurer, mais à orienter – investissements, stratégies, trajectoires de transition. Dans cet espace, la question de la fiabilité redevient une question de confiance, et celle des données d’entraînement des IA, un enjeu d’influence. Car derrière les modèles, ce sont des visions du monde qui s’expriment.

Troisième signal, celui de la concentration de la chaîne de valeurs des données ESG dans les mains d’entités non européennes, et en particulier américaines, qui détiennent environ 85 % du marché, notamment en Europe. Combinée à la domination des IA non européennes, cette concentration pose une question simple : qui contrôle le récit de la transition ? Elle devient aussi un casse-tête, car le niveau de dépendance ainsi créé pose d’autant plus problème qu’il rend caduque les efforts mis en œuvre en Europe pour développer des clouds et des IA souverains : à quoi bon construire des routes et des moteurs souverains si le carburant qui permet de les utiliser ne l’est pas ?

Une dépendance ni visible ni brutale, mais structurelle

Le paradoxe européen est ici frappant. Jamais l’Union n’a produit autant de données. Le Green Deal repose sur une explosion des flux informationnels : reporting de durabilité, taxonomie verte, scénarios climatiques, trajectoires de décarbonation. Mais toute la chaîne de valeur de cette information, production et traitement des données, outils analytiques, diffusion dépend d’entités qui lui échappent en grande partie. Le cadre réglementaire européen – RGPD, Data Act, AI Act – donne une illusion de maîtrise. L’Europe est devenue une puissance normative mondiale. Mais cette puissance repose sur une matière première digitale qu’elle ne contrôle pas.

En janvier dernier, le Parlement européen a mis des mots sur ce risque en adoptant un rapport sur la souveraineté digitale de l’EU, qui insiste sur les menaces liées aux dépendances à une chaîne de valeur hors de portée juridique de l’Union. Le danger n’est pas celui d’une coupure nette. Il est plus subtil : une capacité d’influence diffuse, rendue possible par l’extraterritorialité du droit américain. La crainte sous-jacente consiste en la possibilité d’une extension progressive de la doctrine américaine de type ITAR (sur le contrôle des données R&D à usage militaire) vers des domaines non militaires avec un élargissement de la notion de données stratégiques. Ces mécanismes ne visent pas nécessairement une interdiction frontale, mais constituent une pression indirecte, pour ne pas dire une intimidation sur les champs de recherche jugés sensibles, comme le climat ou les enjeux DEI (Diversité, Équité, Inclusion), en permettant l’imposition d’obligations de traçabilité et de surveillance des usages finals, notamment sur les projets scientifiques et de R&D. L’ultimatum récent du secrétaire d’État américain à l’énergie sur l’AIE (Agence Internationale de l’Énergie) pour que celle-ci cesse de produire ses scénarios climatiques, référence mondiale des trajectoires de décarbonation, témoigne d’une volonté réelle d’infléchir les objectifs de transition. Autrement dit, l’infrastructure informationnelle de la transition écologique européenne repose sur des bases qui en menacent non seulement la mise en œuvre mais la logique même. Car c’est bien la « théorie du changement », au cœur du principe de transition – sa raison d’être – que les idéologues conservateurs tentent d’infléchir, voire d’annihiler. On touche là au pilier le plus critique de la notion de souveraineté : la protection de nos valeurs fondamentales.

A.I, Agent d’Influence

Avec la montée en puissance de l’intelligence artificielle, ce phénomène s’amplifie encore. Les modèles exigent une traçabilité des données d’entraînement et rendent les usages plus facilement gouvernables mais les efforts de conformité tardent à s’appliquer en Europe, alors que les filtres restrictifs des LLM peuvent aussi conduire à altérer des arguments scientifiques, au risque d’en trahir la rigueur. Les modèles non souverains deviennent alors autant de points d’influence. Les travaux menés par la Fondation PARC avec Louis Bertucci montrent que certains modèles de langages résistent mieux que d’autres aux biais ou aux discours climatosceptiques. Ce constat technique a une portée stratégique : les IA ne sont pas neutres. Elles participent, avec les données qui les alimentent, à la construction du débat. Le récent manifeste de Palantir démontre à quel point l’IA et la puissance algorithmique peuvent s’inscrire au cœur du contrat social. Dans le domaine de la finance durable, cet enjeu est critique dans la mesure où l’angle sociétal contribue en définitive à construire l’allocation stratégique d’actifs. Ses acteurs prétendent orienter le capital vers un futur plus soutenable ; encore faut-il qu’ils maîtrisent les instruments qui définissent ce futur.

Peut-on encore inverser la tendance ? Sans doute, et la durabilité, transversale par nature à l’ensemble des filières industrielles, constitue sans doute un test réplicable à condition d’adopter une vision très holistique, à l’échelle de toute la chaîne de valeur digitale en intégrant mieux sa matière première : les données. Il s’agit d’abord de mesurer réellement les dépendances, comme le propose le rapport récité du Parlement européen. Aujourd’hui, l’Europe ne dispose pas d’une cartographie opérationnelle de ses vulnérabilités. Ensuite il convient d’accélérer le développement d’alternatives : infrastructures cloud souveraines, bases de données européennes, modèles d’IA plus transparents. Des écosystèmes interopérables et gouvernés localement, notamment les common dataspaces de l’UE commencent à émerger comme pistes crédibles, bien qu’ils restent peu connus des utilisateurs européens eux-mêmes. L’Union doit se doter des moyens, notamment de recherche appliquée, pour les rendre attractifs avec une stratégie assumée : non pas en créant l’autarcie, mais la capacité de choix. Être capable d’utiliser des solutions globales, sans en dépendre. La souveraineté durable, ce n’est pas tant de rendre plus durable les valeurs de la défense, que de défendre les valeurs de la durabilité.

À retrouver dans la revue
Revue Banque HS-Stratégie-Nº18