Détention de cryptomonnaies par les banques
(au T4 2020)

Créé le

26.08.2022

-

Mis à jour le

21.09.2022

La croissance effrénée et l’extrême fluctuation
des cours observées sur les cryptomarchés n’ont affecté
ni la performance des marchés financiers traditionnels, beaucoup plus vastes, ni le secteur bancaire.
Pour autant, les banques ne seront pas imperméables
aux risques cryptos si clients et contreparties
ont besoin de services sur ce segment.

Malgré une fulgurante accélération en volume, le marché crypto, passé de 16 milliards de dollars voilà cinq ans à presque 3 000 milliards de dollars en novembre dernier, pour tomber à environ 900 milliards en juin, ne représente qu’une petite partie d’un système financier mondial de 250 000 milliards de dollars et repose sur une base d’investisseurs bien plus étroite.

La présence croissante des cryptoactifs – négoce de cryptomonnaies, contrats intelligents, finance décentralisée (DeFi) – ne devrait pas menacer les activités stratégiques de prêt, collecte de dépôts, négoce et investissement des banques européennes. Les interactions très limitées entre les banques et les cryptos impliquent que le risque systémique généré par l’interconnectivité demeure faible.

Il s’agit là d’un élément crucial, dans la mesure où la crise financière mondiale de 2008 a été en grande partie déclenchée par un dangereux phénomène d’interconnectivité du système financier mondial, des portefeuilles de négoce de devises, de valeurs mobilières et de dérivés, avec notamment une exposition de 1 200 milliards de dollars à des créances hypothécaires résidentielles américaines risquées qui s’est propagée aux marchés financiers puis aux institutions à travers le monde, par le biais d’un mécanisme de titrisation devenu incontrôlable.

S’agissant des cryptos, le risque serait que des actifs non supervisés et trop peu réglementés s’infiltrent peu à peu sur les marchés financiers traditionnels et les exposent ainsi à des risques nouveaux et massifs. De fait, de nouvelles catégories d’intervenants du marché sont gagnées par la fièvre du bitcoin et de l’ether, qui représentent respectivement 40 % et 20 % de la capitalisation boursière totale des cryptos.

Les marchés cryptos restent en grande partie alimentés par des investisseurs particuliers qui s’engagent dans des opérations de négoce principalement spéculatives ou utilisées à des fins de couverture. L’importance croissante des plateformes d’échange de cryptomonnaies – comme Coinbase, Binance, FTX et bien d’autres – facilite l’arrivée de nouvelles catégories d’investisseurs individuels espérant des gains rapides et massifs, qui va bien au-delà de la tranche d’investisseurs de la première heure, composée de geeks et autres inconditionnels des cryptos. Bon nombre de ces nouveaux investisseurs ont une compréhension extrêmement limitée des fondamentaux ou des risques sous-jacents des cryptomonnaies, voire ne s’y intéressent pas du tout. Cela ne présage rien de bon.

Les investisseurs institutionnels entrent dans la danse

Les investisseurs institutionnels, notamment les hedge funds et les fonds d’investissement du type ETF spécialisés dans les cryptos, sont de plus en plus actifs. Cette participation constitue une menace fondamentale pour la stabilité financière, non seulement parce que ces fonds investissent l’argent de tiers, mais aussi en raison d’un recours beaucoup plus vaste et systématique à l’effet de levier. Sans surprise, et à la bonne heure, les régulateurs financiers commencent à s’intéresser de près à la menace générée par l’interconnectivité croissante des marchés cryptos et des marchés financiers traditionnels.

Les marchés cryptos sont maintenant en pleine débâcle : le bitcoin a perdu près de 60 % de sa valeur par rapport à son pic, tandis que le terra, un stablecoin prétendument « stable », s’est complètement effondré. En mars dernier, les trois Autorités européennes de surveillance (AES) ont une nouvelle fois mis en garde le public contre les risques réels des cryptoactifs, rappelant que ces derniers ne sont pas adaptés à la plupart des investisseurs particuliers, que ce soit en tant qu’investissement ou en tant que moyen de paiement ou d’échange. « Cela ne vaut rien, cela ne repose sur rien, il n’y a pas d’actif sous-jacent qui puisse servir d’ancrage de sécurité », a déclaré au sujet des cryptomonnaies la présidente de la Banque Centrale Européenne (BCE), Christine Lagarde, lors d’un récent entretien télévisé. Cette définition est difficilement contestable.

Pour autant, la fièvre des cryptos ne semble pas près de retomber. La proportion d’adultes investis dans ces actifs, sous quelque forme que ce soit, est estimée à environ 10 % en Europe et à 16 % aux États-Unis. Il n’existe malheureusement aucune estimation du nombre d’investisseurs qui, parmi eux, comprennent les cryptos et les risques auxquels ils s’exposent.

Détention de cryptomonnaies par les banques (au T4 2020)

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Le risque est réel

Pour l’heure, les banques se sont globalement tenues à l’écart de cet inquiétant phénomène. Selon une étude de la Banque des Règlements Internationaux (BRI) publiée au début de l’été, l’exposition des grandes banques aux cryptomonnaies demeure insignifiante. Cette conclusion résulte d’une enquête réalisée au quatrième trimestre 2020 par le Comité de Bâle auprès de 178 banques dans 26 pays.

Seules sept banques ayant participé à cette enquête – au Canada, en France, en Corée du Sud, au Royaume-Uni et aux États-Unis – ont fait état d’une exposition aux cryptos et, dans tous les cas, celle-ci répondait à un besoin de la clientèle (bien qu’il n’existe aucune donnée sur les services de garde de cryptomonnaies). L’exposition moyenne aux cryptos ressortait à 0,02 % des actifs pondérés par le risque, la plus élevée s’établissant à 0,05 %. Le montant cumulé de l’exposition aux cryptos des banques interrogées ne s’élevait qu’à 188 millions de dollars.

Le rapport de la BRI met en revanche en évidence le rôle prépondérant joué par les plateformes d’échange sur les marchés cryptos, se définissant comme des nœuds essentiels de cet écosystème. La plupart de ces plateformes d’échange sont peu réglementées et beaucoup d’entre elles sont domiciliées dans des centres financiers offshore. Contrairement aux banques et à d’autres intermédiaires financiers correctement réglementés, les plateformes d’échange cryptos divulguent en outre des informations limitées et souvent incohérentes.

Les blockchains publiques fournissent, par exemple, l’historique complet de toutes les transactions et de tous les montants de cryptomonnaies affectés à chaque adresse de portefeuille individuelle, mais l’identité des détenteurs de ces portefeuilles n’est en principe jamais divulguée.

Sans surprise, le rapport de la BRI met en exergue les risques accrus de ces plateformes d’échange de cryptos et la nécessité d’une évaluation adéquate du risque crédit de ces institutions – notamment de leur liquidité et de leur capacité d’absorption des pertes. Les responsables politiques sont confrontés à trois grands défis :

– le processus continu de numérisation de la finance et l’intérêt pour la DeFi pourraient encourager le développement du système financier parallèle crypto ; ce segment exige donc une réglementation et une supervision prospectives et proactives ;

– les cryptomonnaies sont nées hors du système financier traditionnel, mais les risques cryptos pourraient aisément s’étendre aux banques et à d’autres intermédiaires financiers, ce qui mériterait là encore une plus grande transparence réglementaire ;

– un important déficit de données, qui risque de saper la capacité des autorités à réglementer et superviser les cryptomonnaies dans leur globalité, doit être comblé. Une solution possible serait d’instaurer une « supervision embarquée », qui exploiterait les informations liées aux transactions basées sur les registres distribués.

Développement d’une réglementation des marchés cryptos

Les pouvoirs publics appellent à encadrer les marchés cryptos, sur le modèle des dispositifs encadrant actuellement les marchés bancaires et financiers traditionnels. Les forces de proposition réglementaire sont bien sûr importantes, mais il serait surtout crucial que toutes les étapes politiques, procédurales et juridiques permettant de mener à bien le processus d’approbation puissent être franchies rapidement. Ce point est décisif parce que les marchés cryptos, sous-tendus par des approches innovantes et une technologie qui progresse très rapidement, connaissent une croissance fulgurante, générant dans le même temps une volatilité massive, des incertitudes en matière de gestion du risque et, surtout, une opportunité pour les cryptocriminels et les États voyous de tirer parti des failles actuelles.

Sur ce dernier point, gouvernements et autorités de régulation préviennent, à juste titre, qu’une Russie revancharde et libre de tout scrupule pourrait recourir aux cryptomarchés pour tenter de contourner les sanctions économiques et financières draconiennes prises à son encontre.

L’Union européenne est à l’avant-garde des efforts de réglementation des marchés cryptos. La Commission européenne a présenté en septembre son projet de règlement Markets in Crypto Assets (MiCA), qui vient d’être adopté par le Parlement européen et le Conseil de l’Europe et va entrer en vigueur vers la fin de 2023.

Le règlement MiCA imposera aux cryptomonnaies les mêmes critères de transparence, de divulgation, d’exploitation, de conformité, d’autorisation et de supervision que ceux qui s’appliquent aux autres produits financiers, tout en harmonisant le cadre juridique régissant les cryptoactifs entre les 27 États membres. Une réglementation et une supervision accrues devraient renforcer la confiance des investisseurs à l’égard de ce marché. Surtout, le règlement MiCA prévoit la création d’un passeport européen qui permettra aux plateformes d’échange et à d’autres prestataires de services non européens de demander un agrément dans les 27 pays membres.

Le rôle important joué par les plateformes d’échange sur les marchés cryptos

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À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº871