Articles en relation
Le Métavers relève d’un concept qui, depuis quelques mois, semble préoccuper ou passionner (parfois les deux) les entreprises et les organisations sensibles aux prochains sauts technologiques susceptibles de rebattre bon nombre de cartes, notamment, celles de l’économie numérique.
Alors que le plongeon dans l’Internet, à la fin du siècle dernier, leur avait imposé une remise en cause profonde de leur modèle et avait permis la création de nouveaux canaux de développement, il semble que l’émergence d’une combinaison de nouveaux protocoles, d’instruments numériques et de dispositifs technologiques externes, impose aux entreprises trente plus tard de revoir à nouveau leurs perspectives de développement au regard de ce que certains baptise déjà le « Web 3 ».
Compte tenu des investissements colossaux annoncés récemment par certains acteurs majeurs de l’économie numérique (à l’instar de Facebook qui choisit à la fin de l’année dernière de rebaptiser sa marque sous la bannière « Méta »), de l’accélération de la transition numérique provoquée par la crise sanitaire liée au Covid, et des nouveaux modes de communication de certaines tranches de la population, le Métavers trouve aujourd’hui sa place sur les tables où se décident les objectifs et plans marketing d’entreprises en quête de fidélisation de leur clientèle, ainsi que de relais de croissance et de notoriété.
Les questions se succèdent. Pourquoi faut-il dès à présent « penser Métavers » ? Comment s’opèrent les échanges ? Quel lien avec le monde des cryptoactifs ? Les banques y ont-elles leur place ? Comment peuvent-elles organiser leur offre pour y être présentes ?
Cohabiter avec de nouveaux instruments d’échange
Pour imaginer ce que les banques pourraient y faire, il convient de comprendre ce dont ces nouveaux mondes marchands sont faits, et comment ils évoluent. D’aucuns considèrent que le concept du Métavers pourrait constituer une évolution de l’Internet, où avatars de personnes, entreprises, et organisations peuvent se rencontrer, échanger, travailler, acheter, vendre, ou encore participer à des jeux et toutes sortes d’événements, autour d’expériences utilisateurs particulièrement immersives. Même s’ils sont encore assez peu développés et opérationnels partiellement pour la plupart, ces espaces dits « partagés et persistants » évoluent en permanence et ouvrent la voie à des mondes numériques interconnectés qui permettent sans interruption des communications et l’exécution de transactions de natures très variées.
Au-delà des premiers Métavers spécialisés provenant des jeux vidéo (ex. : Minecraft, Fortnite, Roblox), se développent actuellement des Métavers généralistes (ex. : Decentraland, The Sandbox) qui ont recours à des protocoles blockchain et aux cryptoactifs comme instruments d’échange.
Pour vendre des biens numériques (ex. : accessoires de mode numérique, objets d’« arts » numériques...), des certificats attachés à des biens réels, ou encore du foncier virtuel (ex. : acquisition de parcelles sur un terrain numérique), les Métavers ont généralement recours à des cryptoactifs non fongibles (NFT, Non Fongible Token). D’autre part, pour opérer le paiement lié à l’acquisition de ces biens, les monnaies virtuelles circulent et permettent le transfert de valeur.
Dans le Métavers, les cryptoactifs interviennent ainsi dès lors qu’une transaction doit être réalisée. Les paiements traditionnels pourraient y être organisés via des interfaces avec les des infrastructures bancaires, mais les Métavers nouvellement développés privilégient les cryptoactifs comme instruments de paiements compte tenu notamment des protocoles blockchain sur lesquels ils reposent. Les monnaies virtuelles émises depuis les mêmes protocoles (ex. : « MANA » pour Decentraland, ou « SAND » pour The Sandbox) expliquent d’autant plus ce modèle captif en quête de désintermédiation.
Compte tenu de la pratique dans les Métavers pour acheter des biens et des services au moyen de toutes sortes de monnaies virtuelles, il conviendra alors que les banques apprennent à cohabiter avec ces nouveaux instruments et services pour se faire une place dans ce nouveau paradigme d’échanges.
Faire ses fruits d’une réglementation « crypto »
Un temps dubitatives, et désormais ouvertes mais prudentes vis-à-vis de ce type d’instruments, les banques pourront de plus en plus compter sur l’évolution de la réglementation qui s’applique aux cryptoactifs, et plus particulièrement à leur prestataires.
C’est d’ailleurs déjà le cas en France depuis que la loi Pacte a prévu un cadre régissant notamment les services rendus par les prestataires de services sur actifs numériques (PSAN), ainsi qu’au sein de l’Union européenne, qui a dû se conformer dès 2018, à l’occasion de la révision de la directive anti blanchiment1, à l’obligation d’enregistrement auprès de leurs autorités nationales de référence des prestataires de services d’échange entre monnaies virtuelles et monnaies à valeur légale et les prestataires de services de portefeuilles de conservation.
Le règlement européen « MiCA » dédié au marché des cryptoactifs viendra également renforcer les règles qui s’appliquent au secteur, en prévoyant un encadrement harmonisé au sein de l’Union européenne des émetteurs de cryptoactifs (stablecoins, jetons et monnaies virtuelles), ainsi que des prestataires de services sur cryptoactifs (PSCA).
Grâce à la sécurité juridique pouvant être apportée aux services sur cryptoactifs, le secteur bancaire devrait être en mesure de composer avec ce monde « crypto-centré » et de se positionner en intégrant une offre « crypto » dans sa chaîne de valeur. Néanmoins, compte tenu du nombre important de prestataires de services sur cryptoactifs déjà existants, un rapprochement progressif des banques vers le Métavers pourrait être privilégié.
Étendre la couverture
de la banque en ligne
Au début des années 2000, les banques, comme bon nombre d’entreprises de l’économie tertiaire, cherchaient à dupliquer leur modèle sur Internet. Par l’attrait généralement de livrets proposant des taux fortement rémunérateurs, et la promesse d’un service disponible en continu, les banques tentèrent de faire basculer leur clientèle et leurs prospects vers un nouveau mode d’accès à leurs services, plutôt que de faire évoluer leur offre et leur organisation vers un nouveau modèle réellement complémentaire. Rattrapées par des prévisions trop optimistes et des propositions de valeur peu innovantes, les premières tentatives de la banque pure player sur Internet durent ainsi très vite être revues en profondeur, faute de retours sur investissement.
Une dizaine d’années aura alors été nécessaire pour que les modèles de « banques directes » soient finalement intégrés dans une nouvelle offre globale accessible sur Internet. Cette fois, les banques firent le choix de placer les utilisateurs au centre de leurs stratégies d’acquisition et de fidélisation. Portés également par l’évolution des capacités du numérique, par les connexions haut débit et l’adoption massive des transactions marchandes sur Internet, la banque en ligne est finalement devenue une habitude, faisant du « parcours agence » l’exception, sauf chez une partie de la population plus senior.
Aujourd’hui, face à l’émergence exponentielle du Métavers, les banques se trouvent confrontées à des préoccupations semblables à celles d’il y a vingt ans et devraient cette fois éviter les erreurs du passé, en tenant compte des instruments d’échanges « crypto » et de leur écosystème, des parcours innovants et immersifs offerts aux utilisateurs, et des effets de réseaux de technologies distribuées qu’offrent ces nouveaux environnements numériques.
Certains premiers pas pourraient toutefois être mesurés. Par exemple, les banques pourraient commencer par étendre la couverture de leur offre de « banque en ligne » et trouver dans le Métavers des relais de communication et d’entrées en relation de clients (particuliers et entreprises) via la présence de leur établissement adossée à un mode de communication facilité pour les utilisateurs.
D’autres services, conçus spécialement pour les Métavers, pourraient également compléter les actions de communication digitale des banques, dans un environnement juridique et réglementaire connu.
Apporter de la confiance
dans les transactions
Compte tenu des incertitudes qui pèsent sur leur fonctionnement à grande échelle, et du manque d’harmonisation des règles applicables à ces nouveaux environnements numériques, les banques pourraient aborder leur transition vers le Web 3, en commençant par inscrire leur offre dans un environnement juridique et réglementaire certain.
Sécurisées par les cadres réglementaires dédiés aux opérations bancaires et aux actifs numériques, les banques pourraient chercher dans le Métavers à trouver une place dans la chaine de valeur des paiements qui s’opèrent en « cryptos ». Les statuts de PSAN en France (et demain de PSCA en Europe) permettent en effet aux banques d’aborder sereinement la fourniture de services sur « cryptos », et de s’interroger sur une offre intégrée de leur part. Pouvoir acheter un sac à main virtuel, ou un certificat numérique donnant accès à un sac à main réel d’une marque présente dans un Métavers, via une transaction « crypto » sécurisée par sa banque, pourrait être de nature à rassurer certains utilisateurs averses aux risques du nouveau numérique. Il faudrait pour autant que les Métavers acceptent ce type de partenariat avec des banques et se conforment à leurs exigences en matière d’organisation.
D’autre part, les banques pourraient également songer à proposer une offre utile pour les marques qui y ont déjà installés leur présence. Toutes les transactions qui se développent dans le Métavers peuvent créer des besoins en matière de services financiers. Par exemple, l’acquisition d’un terrain foncier virtuel offre des perspectives aux services de crédits, d’hypothèques, de location, d’exploitation, et d’assurances notamment. En tenant compte des caractéristiques de l’environnement numérique par lequel transitent ces opérations, les banques pourraient proposer une offre dédiée intégrant les risques qui y sont adossées, dans un environnement juridique imparfait, mais pas totalement inconnu.
Si le Métavers tient ses promesses, les possibilités d’exploitation marchande y seront nombreuses et nécessiteront de l’accompagnement et de l’expertise en matière de financement et de risque. Même si les tiers de confiance étaient au départ visés par les technologies distribués sur lesquels les principaux Métavers reposent, les banques pourraient prouver une fois encore leur résilience et leur capacité à se réinventer au gré de l’innovation.