Union et consolidation bancaire par-delà les frontières

Créé le

22.08.2024

Le projet d’Union bancaire a dix ans mais reste inachevé faute d’engagement des États. Cela affecte-t-il les banques européennes ? Cela bloque-t-il les fusions transfrontalières ? Ces questions sont à considérer dans le contexte d’un modèle plus large de fragmentation du marché.

Au cours de ses dix premières années d’existence, le projet d’Union bancaire a connu quelques succès, mais reste incomplet. L’introduction d’un organisme de supervision unique a amélioré la résilience du secteur, et une nouvelle exigence imposant aux banques de détenir une dette supplémentaire dédiée à la couverture des pertes garantie que les coûts de la faillite bancaire devraient être assumés principalement par les créanciers plutôt que par les contribuables (lire l’encadré). Toutefois, la proposition d’un dispositif européen commun d’assurance des dépôts n’a pas réussi à prendre de l’ampleur en raison de la résistance des États membres dont les systèmes bancaires sont plus solides. Les gouvernements nationaux ont même, dans certains cas, continué d’aider les prêteurs en difficulté financière, ce qui n’est pas conforme à l’ambition de protéger les contribuables de ces coûts. Certaines banques européennes restent également fortement exposées à la dette publique intérieure, ce qui renforce l’interdépendance financière potentiellement déstabilisatrice entre les banques et l’État.

Fragmentation

Le secteur bancaire européen reste relativement fragmenté, de nombreuses banques européennes étant purement nationales, et les marchés domestiques des plus grands prêteurs continuent de représenter une part importante de leurs activités. Ainsi, les chocs économiques ont tendance à se transmettre aux banques, et les crises financières dans le secteur bancaire ont généralement des conséquences pour les États. L’UB contribuerait à réduire la fragmentation et donnerait aux banques majeures de l’UE une envergure supplémentaire. Cela leur permettrait d’être plus rentables et plus à même de réaliser des investissements importants, augmentant ainsi leur compétitivité globale par rapport à leurs homologues à l’échelle internationale.

Cette Union bancaire incomplète est parfois rendue responsable de l’absence de consolidation bancaire transfrontalière en Europe. Ce n’est toutefois aujourd’hui qu’un facteur parmi d’autres. Des différences significatives dans la réglementation des produits, la politique fiscale et les règles du marché des capitaux persistent entre les États membres de l’Union européenne (UE), reflétant une tension de longue date entre le transfert de plus de pouvoir aux institutions de l’UE et la préservation de la souveraineté nationale.

Pour les banques, ces différences compliquent les fusions transfrontalières et en réduisent les avantages, ce qui ralentit le rythme et limite la portée de la consolidation bancaire. Les grands groupes bancaires européens opèrent souvent dans plusieurs juridictions au sein de l’UE par l’intermédiaire de filiales spécialisées, chacune ayant sa propre structure de gestion, son siège local, ses systèmes informatiques et ses centres de contrôle. Cela augmente les coûts d’exploitation, réduit l’efficacité, affaiblit les contrôles des risques et, d’une manière générale, limite la compétitivité.

Malgré cela, les banques européennes ont continué à étendre leur empreinte internationale. La région abrite de grands groupes bancaires tels que BNP Paribas, ING, Banco Santander, Crédit Agricole, UniCredit et Deutsche Bank, qui se sont tous développés par le biais d’acquisitions tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de l’Europe. Il est vrai qu’il y a eu peu de consolidation transfrontalière significative en Europe au cours des 20 dernières années par le biais de fusions et d’acquisitions. Pourtant, si l’on se concentre sur les fusions et acquisitions transfrontalières, on oublie que le secteur bancaire s’est remodelé grâce à la consolidation nationale et à la restructuration des activités des banques opérant à l’échelle internationale.

Consolidation nationale

La consolidation nationale a été particulièrement rapide en Italie et en Espagne, où le secteur bancaire est historiquement très fragmenté. La consolidation à l’intérieur des frontières nationales est plus facile à mettre en œuvre et contribue également aux objectifs du projet d’union bancaire.

Toutes les grandes banques européennes ont également réorganisé en profondeur leurs modèles d’entreprise, en cédant les activités qui manquaient d’envergure ou de rentabilité et en acquérant de nouvelles activités dans des domaines à plus forte croissance. Dans certains cas, cela a conduit à une expansion ou à une réduction des activités dans d’autres juridictions. Si les fusions bancaires européennes à grande échelle resteront probablement peu fréquentes, nous nous attendons à ce que la consolidation à l’intérieur des frontières nationales et par le biais de restructurations d’entreprises transfrontalières se poursuive.

Pour les banques qui opèrent uniquement sur leur marché national, les avantages de l’Union bancaire se sont déjà largement concrétisés. Le plus important d’entre eux est l’amélioration de la résilience et de la robustesse du secteur bancaire dans son ensemble à la suite de l’introduction du MSU.

Les banques qui ont le plus à gagner de l’achèvement du projet, et par la même occasion celles qui sont les plus désavantagées par son état actuel, sont les prêteurs qui mènent des activités transfrontalières. Ils ont actuellement des coûts plus élevés et une allocation des capitaux et des liquidités moins efficace que si l’union bancaire était achevée, en raison de la nécessité d’opérer par l’intermédiaire de filiales nationales distinctes. Une union bancaire plus complète rendrait ces banques moins risquées et plus rentables, efficaces et compétitives, toutes choses égales par ailleurs. Dans le même temps, l’introduction d’un système européen d’assurance des dépôts (SEAD) efficace contribuerait à réduire davantage le risque systémique.

Cependant, comme les banques sont affectées par de nombreux facteurs autres que la réglementation, même une harmonisation complète de la réglementation en Europe pourrait ne pas avoir d’effet transformateur immédiat sur leur rentabilité et leur compétitivité globale. n

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº895
L’Union bancaire avance sur ses deux jambes
L’Union européenne (UE) a lancé en 2014 un projet visant à établir un secteur bancaire pleinement intégré, libre d’opérer sans entraves par-delà les frontières nationales au sein du marché unique européen. L’Union bancaire repose sur un ensemble de réglementations uniformes dans l’espace européen et encourage la consolidation afin de rendre les systèmes bancaires de l’UE plus robustes. Elle vise également à isoler les banques de l’instabilité des gouvernements et inversement, tout en protégeant les contribuables des coûts liés aux faillites bancaires. Pour atteindre ces objectifs, l’UE a opté pour une approche reposant sur trois piliers.
Le premier pilier prend la forme d’un organisme de supervision commun pour les banques de la zone euro, à savoir le Mécanisme de surveillance unique (MSU ou, en anglais, SSM, Single Supervisory Mechanism), hébergé par la Banque centrale européenne (BCE). Depuis sa création en 2014, le MSU s’est imposé comme un organisme de surveillance bancaire respecté et crédible qui a contribué au renforcement du secteur bancaire européen. Le MSU a pour objectif d’affiner son évaluation des risques auxquels s’exposent les banques – notamment à travers le processus de contrôle et d’évaluation prudentiels (SREP) – et entend également rationaliser le processus de supervision afin de réduire le temps nécessaire à la prise de décisions en la matière.
Le deuxième pilier est le cadre de résolution unique, dont l’objectif est de garantir le traitement cohérent des faillites bancaires avec une plus grande participation du secteur privé (Mécanisme de résolution unique, MRU, Single Resolution Mechanism, SRM en anglais). Le Conseil de résolution unique (CRU) est soutenu par le Fonds de résolution unique (FRU), conçu pour aider à couvrir le coût de la résolution des banques défaillantes dans certaines circonstances. L’une des principales réalisations de ce pilier est l’« exigence minimale de fonds propres et d’engagements éligibles », ou MREL, introduite dans le cadre de la directive emblématique de l’UE sur le redressement et la résolution des banques (BRRD) en 2014.
Le troisième pilier est la création d’un système européen d’assurance des dépôts (SEAD), un dispositif européen commun d’assurance des dépôts, dont le déploiement est toujours en cours avec peu de perspectives d’avancées significatives dans un avenir proche. L’initiative est au point mort en raison de la résistance des gouvernements de l’UE, dotés de secteurs bancaires plus solides, qui redoutent d’être contraints d’assumer le coût des faillites bancaires dans d’autres pays.
Le secteur bancaire de l’UE reste fragmenté et dominé par les banques domestiques
Le secteur bancaire de l’UE reste fragmenté et dominé par les banques domestiques - Total actif en pourcentage du produit intérieur brut à prix courants
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