Ivan Odonnat, Banque de France : « Avec Pontes, nous sommes passés de l’expérimentation à la réalisation en matière de tokenisation »

Créé le

08.10.2026

-

Mis à jour le

  • 12.10.2026

Lancé officiellement en septembre dernier, Pontes ouvre une nouvelle étape dans le règlement des actifs tokenisés en monnaie de banque centrale au sein de l’Eurosystème. Ivan Odonnat en décrypte le fonctionnement, les premiers cas d’usage et les conditions d’un passage à l’échelle conciliant innovation et stabilité financière.

Pouvez-vous rappeler la genèse du projet Pontes ?

Le débat sur la monnaie numérique de banque centrale ou CBCD (Central Bank Digital Currency) n’est pas nouveau, mais a commencé à s’accélérer pendant la crise du Covid-19. La pandémie a mis en évidence l’intérêt, pour les banques centrales, d’être en mesure d’acheminer assez directement et rapidement les financements utiles à l’économie. Elle a donc conduit à s’interroger sur la manière d’émettre la monnaie et sur les formes qu’elle pouvait prendre. N’existait-il pas d’autre moyen que les espèces ou les circuits habituels ?

À ce moment-là, quelques banques centrales avaient déjà mené des expérimentations, comme celle de Suède, dès 2015. À l’époque, cette dernière avait cherché à répondre à un cas d’usage précis, à savoir continuer à fournir aux particuliers de la monnaie centrale si, par exemple à la suite d’un attentat terroriste, l’accès aux banques ou aux distributeurs était interrompu. L’expérimentation consistait à fabriquer un jeton numérique accessible et stocké dans un portefeuille électronique, qui pourrait servir de substitut aux espèces. Au même moment, une expérimentation comparable a eu lieu en Amérique latine avec des opérateurs privés.

Sous l’impulsion de François Villeroy de Galhau, la Banque de France a elle aussi décidé d’explorer l’intégration de l’innovation technologique dans ses activités interbancaires, en échangeant avec les premiers acteurs du secteur et en étudiant notamment l’expérience suédoise.

L’innovation dont nous parlions reposait notamment sur la technologie des registres distribués, ou DLT, qui permet d’émettre et de stocker des jetons numériques (voir encadré). Nous avons donc lancé un programme d’expérimentations de monnaie numérique de banque centrale interbancaire, point de départ du projet Pontes.

Quelles expérimentations avez-vous menées sur les paiements interbancaires ?

Aujourd’hui, pour régler leurs opérations, les banques procèdent par écritures sur des comptes ouverts auprès de la banque centrale. Les banques françaises disposent notamment de comptes dans Target 2. Les opérations, généralement de gros montant, qu’elles réalisent entre elles, qu’il s’agisse d’exécuter les paiements de leurs clients, de régler des d’opérations sur titres ou d’autres transactions financières, se traduisent par des mouvements sur ces comptes.

Plutôt que de faire circuler la monnaie entre les banques au moyen d’écritures en compte, ne serait-il pas intéressant d’utiliser des jetons émis et gérés sur une infrastructure DLT ? L’avantage peut se résumer assez simplement : des transactions plus transparentes, plus rapides et plus efficaces. C’est une idée que la Banque de France a défendue dès l’origine.

Dès 2020, nous avons participé aux discussions sur l’euro numérique pour les paiements de détail, tout en ouvrant un champ de réflexion sur la monnaie numérique de banque centrale des transactions de gros montant, destinée aux paiements interbancaires. Il fallait encore convaincre. Notre programme d’expérimentation a porté sur les transactions de gros montant et sur différents cas d’usage.

Nous avons travaillé avec plus de 40 partenaires : banques commerciales, banques centrales, infrastructures de marché, systèmes de paiement, dépositaires centraux de titres, bourses, acteurs publics, grands émetteurs, fonds d’investissement, et fintechs. Nous avons testé différentes situations dans lesquelles ces acteurs interagissaient pour réaliser des transactions financières, avec un règlement final effectué à l’aide de jetons émis par la banque centrale.

Nos expérimentations ont pris appui sur l’utilisation d’une blockchain, DL3S (Distributed Ledger for Securities Settlement System), reposant sur la technologie Hyperledger Fabric, et qui constitue aujourd’hui un actif de la Banque de France. Nous avons, par exemple, étudié le règlement d’une émission obligataire de l’Agence France Trésor. Nous avons simulé différentes situations tout au long de la vie d’une obligation, depuis son émission et son acquisition sur le marché par des opérateurs bancaires jusqu’à sa conservation par un dépositaire central de titres et au paiement des coupons. Il s’agissait de vérifier si un jeton numérique émis sur la blockchain pouvait permettre de régler l’émission et les flux ultérieurs.

À partir des résultats obtenus, nous avons entrepris de convaincre la Banque Centrale Européenne et l’ensemble de l’Eurosystème qu’il fallait engager cette évolution pour les paiements interbancaires.

Les travaux ont changé d’échelle en 2024. L’Eurosystème a réuni, entre mai et novembre, 64 participants dans 9 juridictions pour mener plus de 50 tests et expérimentations. Près de 1,6 milliard d’euros ont été réglés en monnaie de banque centrale. Les résultats ont confirmé l’intérêt du marché pour la tokenisation, mais aussi son besoin de conserver la monnaie de banque centrale comme actif de règlement sûr. Ils ont directement nourri la stratégie à deux volets de l’Eurosystème, avec le projet Pontes à court terme et le projet Appia à plus long terme.

Pontes a officiellement été lancé le 21 septembre dernier, concrètement comment cela fonctionne ?

En juillet 2025, le Conseil des gouverneurs a donné son accord pour un programme de travail structuré autour de deux projets. Pontes porte sur une solution à court terme de règlement d’actifs tokenisés en monnaie de banque centrale. Appia vise, à plus long terme, la mise en place d’un écosystème financier européen tokenisé et intégré. Pontes vient d’entrer dans une première phase.

Cette première version permet déjà de répondre à certains cas d’usage. Concrètement, Pontes relie les plateformes de marché utilisant la DLT aux services Target de l’Eurosystème. Les opérateurs accrédités qui ont achevé les tests de connectivité peuvent l’utiliser pour régler leurs transactions sur actifs numériques en monnaie de banque centrale.

Dans cette phase pilote, deux modes de règlement sont possibles. Les participants peuvent régler leurs transactions au moyen de jetons de monnaie centrale sur la plateforme DLT de l’Eurosystème, dans des portefeuilles leur permettant d’échanger leurs avoirs. Ils peuvent également utiliser une interface, dite solution « trigger », qui déclenche directement le règlement dans Target 2 sans passer par un jeton de monnaie centrale. Il s’agit essentiellement de choix techniques. Certains opérateurs, notamment allemands, préfèrent à ce stade cette solution, qui déclenche le règlement dans T2 sans passer par le jeton. Des acteurs français connectés à Pontes ont, à l’inverse, testé le règlement au moyen de jetons. Cette double possibilité permet d’accommoder différentes approches techniques et de ne pas perdre de temps. À terme, l’offre doit être enrichie et achevée à l’horizon 2028.

Pontes permet ainsi de régler en monnaie centrale des transactions impliquant des actifs financiers tokenisés. L’usage de la monnaie centrale est crucial dans les transactions financières, en particulier systémiques, afin de les sécuriser.

Cet ancrage dans la monnaie centrale est essentiel. Toute la construction des quarante dernières années a consisté à faire en sorte que le règlement des opérations financières s’effectue sur les livres de la banque centrale. C’est notamment le rôle du système Target to Securities (ou T2S) pour les opérations sur titres. Le règlement en monnaie centrale apporte la liquidité et la sécurité la plus élevée sans risque de contrepartie (donc sans risque de faillite ou de liquidité). Lorsque les opérations migrent vers des blockchains, il faut conserver cet ancrage.

La monnaie centrale fonctionne de pair avec la monnaie commerciale émise par les banques privées qui assurent le financement de l’économie auprès des acteurs qui n’ont pas accès aux comptes des banques centrales. Ce système monétaire dit « à deux étages » constitue l’ancre de notre stabilité financière dont la Banque de France est garante.

Le projet Pythagore s’inscrit-il dans cette logique ?

Tout à fait. Ce projet mené par la Banque de France et Euroclear vise à émettre et à faire circuler des titres de créance négociables à court terme, les NEU CP, sous forme de jetons. Les premières opérations sont attendues courant décembre. Ces émissions seront réglées en monnaie de banque centrale grâce à l’interopérabilité entre la plateforme DLT d’Euroclear et Pontes.

Quelles sont les autres caractéristiques de Pontes ?

Une autre caractéristique du pilote concerne les horaires d’ouverture du service. Ceux-ci sont encore relativement restreints, dans cette première phase. Ils seront progressivement étendus pour se rapprocher des horaires des services Target en 2027, puis l’objectif final est d’aboutir, à la mi-2028, à un service ouvert en permanence.

Il existe aussi des enjeux juridiques, notamment autour de la notion de finalité du paiement, c’est-à-dire le moment à partir duquel celui-ci devient irrévocable. Dans le pilote, cette finalité est obtenue dans T2S. Même lorsqu’un règlement est effectué sous forme de jeton, une opération finale, transparente pour les participants, matérialise dans T2S le transfert des avoirs entre les différents opérateurs.

À terme, le cadre juridique devra permettre de considérer qu’un paiement effectué au moyen d’un jeton de monnaie centrale détenu dans un portefeuille sur la DLT est lui-même définitif. Il ne sera alors plus nécessaire de s’appuyer sur T2S pour établir cette finalité. Le dispositif est donc mis en place progressivement, avec des fonctions encore limitées au départ, puis complétées jusqu’en 2028. Les jetons pourront alors être traités comme les autres formes de monnaie centrale, notamment pour le calcul des réserves bancaires et des intérêts versés sur les avoirs détenus par les banques auprès de la banque centrale.

Pontes a-t-il vocation à capter toutes les opérations interbancaires ?

Cela dépendra largement des acteurs privés. Depuis son lancement officiel le 21 septembre, les flux restent encore très limités, ce qui est normal. Les participants sont toujours dans une phase de découverte. Mais l’ouverture de la plateforme Pythagore, prévue en décembre, donnera une première idée des volumes susceptibles d’arriver sur Pontes.

Le marché des NEU CP représente un encours d’un peu plus de 300 milliards d’euros. Les émetteurs associés au projet Pythagore représentent environ 60 % de cet encours. Une part importante de ce marché pourra donc progressivement être tokenisée et réglée via Pontes. Cela ne signifie pas que tout le stock basculera immédiatement. Les flux arriveront à mesure que les actifs seront émis ou transformés sous forme de jetons.

Pour les actifs déjà en circulation, la transformation sera plus progressive et dépendra des marchés. En France, le choix s’est porté d’abord sur les NEU CP parce qu’il s’agit d’un marché à court terme composé de produits de trésorerie relativement simples. La plupart des titres sont détenus jusqu’à l’échéance et le marché secondaire est limité, ce qui évite une partie de la complexité rencontrée sur les marchés d’obligations et d’actions.

Les acteurs financiers avanceront vraisemblablement du plus simple vers le plus complexe. La tokenisation des dépôts est déjà testée par certaines banques. La transformation des marchés obligataires et actions prendra sans doute davantage de temps. Le secteur des fonds d’investissement et la tokenisation des parts de fonds constituent un autre volet, avec plusieurs initiatives déjà engagées.

Les expérimentations du secteur public comme du secteur privé montrent que la technologie peut fonctionner. L’enjeu consiste désormais à passer à l’échelle. Il faut notamment garantir un environnement suffisamment liquide. Sur les marchés financiers, les intervenants doivent avoir une bonne visibilité sur les volumes disponibles et sur le prix auquel ils pourront acheter ou vendre un actif. Une plateforme réunissant des émetteurs représentant une part importante du marché des NEU CP offre, au démarrage, de meilleures chances de disposer d’une liquidité satisfaisante.

À quelles conditions cette évolution peut-elle renforcer la stabilité des marchés ?

Deux grandes conditions doivent être remplies pour favoriser la stabilité des marchés. Premièrement, la monnaie de banque centrale doit bien rester l’ancre du système monétaire. Toute l’organisation mise en place vise à garantir cet ancrage, que les acteurs de marché demandent eux-mêmes. Il est également inscrit dans les cadres réglementaires applicables aux infrastructures de marché et au régime pilote DLT.

Notre deuxième point de vigilance concerne les acteurs. Dans les discussions et les procédures d’agrément qui accompagnent le développement de ces dispositifs, notre point d’attention consiste à nous assurer que les solutions privées proposées ne créent pas de risques pour la stabilité financière.

Pour avancer de manière sûre, nous privilégions une logique de partenariat public-privé. La banque centrale ne cherche pas à tout faire seule ni à imposer une solution. De son côté, le secteur privé a besoin de garanties sur la sécurité, la liquidité, l’interopérabilité, soit la capacité des différents systèmes à communiquer entre eux, et la standardisation.

Pontes apporte une solution permettant aux opérateurs éligibles, après les tests de connectivité nécessaires, de régler leurs opérations en monnaie centrale. La standardisation doit permettre à des acteurs qui développent des initiatives distinctes de s’appuyer sur un socle commun, afin d’éviter une fragmentation susceptible d’affaiblir la liquidité disponible sur les différents marchés.

La démarche permet d’être assez optimiste. Il est difficile de prévoir précisément le rythme d’adoption, mais les avancées réalisées depuis 2020 sont mesurables. Nous sommes progressivement passés de l’expérimentation à la réalisation. L’année 2026 marque une concrétisation forte avec Pontes, Pythagore et d’autres projets à venir.

Quelles initiatives étrangères sont les plus avancées ?

Le niveau de développement varie fortement selon les pays. En Europe, la France et l’Allemagne figurent parmi les pays les plus actifs. Le Royaume-Uni est également avancé et le gouvernement, via le nouveau mandat confié à la Banque d’Angleterre, a donné une impulsion claire pour développer ce type d’innovation. Les États-Unis et certains pays d’Asie, dont le Japon, disposent aussi d’acteurs déjà bien positionnés sur les infrastructures du type blockchain et proposant de véritables services. Plusieurs grandes banques y ont développé des écosystèmes dans lesquels certaines transactions s’effectuent déjà sous forme tokenisée.

Avec Pontes et, à plus long terme, Appia, l’Eurosystème veut mettre en place des infrastructures intégrées et interopérables. D’autres travaux porteront notamment sur le collatéral. Tout cela avancera progressivement, car ces nouveaux dispositifs doivent être mis en place avec prudence, en commençant par les cas d’usage les plus simples.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº921