Non aux inutiles oppositions

L’euro numérique de détail,
un véritable outil de souveraineté européenne !

Créé le

16.12.2025

-

Mis à jour le

17.12.2025

Il fait débat... Les solutions CB, Sepa et autres Wero sont utiles, mais insuffisantes.
Et le sujet de la souveraineté a plus vocation à passer par le public que par le privé... Voici pourquoi la Banque Centrale Européenne a raison de pousser cette solution.

L’environnement géopolitique mondial incite à revisiter certaines fonctions régaliennes. En particulier, la gestion des systèmes de paiement ! Dans le contexte actuel de tensions commerciales, politiques ou sociétales, et de l’incertitude généralisée, l’Union européenne (UE) doit (re)penser et réinterroger son autonomie monétaire et financière. Les systèmes de paiement deviennent en effet une infrastructure critique au même titre que la cybersécurité ou la défense. Or l’Europe demeure largement dépendante des architectures institutionnelles internationales – Visa, Mastercard et autre American Express – pour les paiements de détail. Ces fameux schemes ont pour conséquence un transfert systématique – et systémique – de données, une exposition aux réglementations extraterritoriales et une perte de capacité d’influence sur les standards technologiques (protocoles, formats de messages, normes de sécurités...). Bref, l’opposé du concept même de souveraineté...

Amateur du Cloud Act ?

Pour bien comprendre, les schemes – américains aujourd’hui, chinois demain ? – structurent la majorité (66 %) des paiements par carte dans l’UE, toute transaction impliquant des flux de données traités, vérifiés ou sécurisés par des infrastructures non européennes. En conséquence, les acteurs européens s’exposent à des risques de conformité liés au Cloud Act et aux régimes de sanction américains, renforçant alors la perte d’autonomie. Pour mémoire, le Cloud Act est une loi américaine permettant aux autorités des États-Unis d’exiger l’accès à des données détenues par des prestataires de services numériques, comme banques et services de paiement par exemple. Ladite loi, incompatible au demeurant avec le Règlement général sur la protection des données (RGPD), est un instrument d’extra-territorialité.

Aujourd’hui, la souveraineté monétaire ne s’arrête plus à la politique de change ou politique monétaire de la Banque Centrale Européenne (BCE), elle s’entend comme la capacité à assurer la disponibilité et la confidentialité des paiements, et la maîtrise des données financières, ressource particulièrement stratégique. Les Européens prennent progressivement conscience de ce besoin de souveraineté et capitalisent sur des réseaux existants tout en développant de nouveaux dispositifs : réseau CB, Sepa et autres Wero sont des process déjà opérationnels mais insuffisants pour une totale autonomie.

CB, bien mais domestique

Le réseau CB est un succès incontestable du système bancaire français : il fut le premier réseau à proposer dès 1984 l’interopérabilité au niveau national, via le GIE Carte Bleue. Doté d’une infrastructure sécurisée conforme aux standards pleinement alignés sur les besoins des banques françaises et d’une bonne gouvernance, il permet de n’avoir aucun transfert systématique de données vers les schemes américains. Toutefois il reste domestique et son interopérabilité dépend encore du co-badging, lui-même soumis aux règles de Visa et Mastercard.

En revanche, à l’échelle européenne, l’Espace unique de paiement ou SEPA – Single Euro Payments Area créé en 2007 propose le SEPA Instant Credit Transfer pour les paiements de détail (transactions réalisées en moins de 10 secondes avec crédit immédiat sur le compte du bénéficiaire, 7 jours/7 et 24 heures/24). Grâce à ces process et autres infrastructures (TIPS, RT1...), le dénouement des transactions suit un parcours totalement européen participant à la construction de l’autonomie technique de la zone euro, même si son adoption demeure hétérogène selon les pays, les banques et la culture.

Wero, un projet d’avenir

En parallèle, sous l’égide de l’EPI – European Payment Initiative, l’Europe a conçu Wero, un portefeuille numérique pour contrecarrer les réseaux Visa, Mastercard et autres Apple, Google... Basée sur les virements Sepa, l’application, à défaut d’être totalement déployée dans tous les pays de l’Union monétaire, semble s’imposer progressivement dans les paiements retail pour les transactions liées au e-commerce, P2P et paiement en magasin. Le projet, encore jeune, est stratégique et son succès dépendra de sa capacité à atteindre une masse critique d’utilisateurs et du maintien d’une gouvernance stable et résolument européenne.

Ces avancées augurent d’une vraie prise de conscience de souveraineté, mais elles restent fragmentées. Pour passer d’une autonomie partielle à une souveraineté monétaire complète, l’Europe doit se doter d’une monnaie numérique publique adossée à la BCE. Les gouverneurs des banques centrales domestiques de la zone euro ont d’ailleurs donné leur accord pour le déploiement de la phase opérationnelle le 30 octobre 2025.

L’euro numérique,
un choix géopolitique

L’euro numérique est une monnaie numérique de banque centrale, émise et garantie directement par la BCE, accessible et utilisable par tous. Il garantit un accès universel à la monnaie publique dans un monde de paiements de plus en plus digitalisés, et permet d’éviter que des acteurs privés n’imposent leurs propres solutions de paiement ou monnaies. De surcroît, il consacrera une présence internationale de l’euro face au e-CNY chinois ou à d’éventuelles monnaies numériques américaines. Il s’agit moins d’un projet technologique que d’un choix géopolitique.

Au-delà de ces considérations « régaliennes », l’euro numérique, assis sur une infrastructure publique, sécurisée et résiliente, assurera une meilleure protection des données et renforcera l’indépendance technologique européenne. Sa compatibilité avec le virement SEPA instantané et son intégration dans des wallets comme Wero le rendront constitutif d’un système de paiement réellement autonome, et ses capacités de programmabilité limitée ouvriront la voie à des cas d’usage innovants, tout en préservant la nature de la monnaie.

L’enjeu de l’adoption sociale

Mais les défis restent encore importants. Les banques commerciales craignent une désintermédiation bancaire, si les particuliers convertissaient massivement leurs dépôts en monnaie centrale. Pour y répondre, la BCE envisage des plafonds d’usage (3 000 euros) et une non-rémunération des dépôts. La question de la cybersécurité, du paiement hors ligne ou de la protection de la vie privée constitue également un défi technique. L’adoption « sociale » dépendra de la capacité à offrir une valeur ajoutée perceptible par le grand public, ce qui n’est pas acquis.

Enfin, si d’aucuns pourraient substituer l’idée d’un euro numérique à celle d’une cryptomonnaie, la comparaison est impossible au regard de la consubstantialité dudit euro : émis par la banque, il vaudra toujours 1 euro, systématiquement convertible contre des espèces, doté du statut de cours légal ; monnaie publique représentant d’une créance sur la banque centrale, il est exempt d’un risque lié à une faillite bancaire à l’instar d’une monnaie privée.

Le privé, source
de fragmentation

Monnaie publique, monnaie privée, là est le débat actuel alors que dix banques européennes s’attèlent à créer un stablecoin. La (re)conquête de la souveraineté monétaire ne peut pas reposer durablement sur une juxtaposition de solutions privées, aussi performantes soient-elles, car celles-ci introduisent une fragmentation de la monnaie et déplacent le cœur de la confiance vers des émetteurs privés. L’euro numérique ne concurrence pas les banques commerciales, il apparaît désormais moins comme une innovation optionnelle que comme une nécessité stratégique pour l’Europe.

Notre souveraineté monétaire repose aujourd’hui sur un triptyque : des infrastructures paneuropéennes robustes ; des schemes domestiques résilients (CB en France, Girocard en Allemagne, Bancomat en Italie, bientôt transfrontaliers grâce à Wero) ; une monnaie publique numérique, seule capable d’assurer une indépendance totale. L’intégration cohérente de ces briques autour d’un euro numérique permettra à l’Europe de retrouver une véritable souveraineté monétaire dans un monde où la puissance passe par le contrôle de la donnée, des standards et des infrastructures financières.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº911-912