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Une contradiction persiste au cœur de la finance d’infrastructure. Les actifs sont modélisés sur trente à cinquante ans, en intégrant les cycles économiques, les taux et les risques de contrepartie. Pourtant, les évolutions climatiques restent souvent reléguées au second plan, alors même qu’elles transforment déjà la viabilité de ces investissements.
En France, les vagues de chaleur successives ont illustré ce basculement. Au-delà de leurs risques sociaux et sanitaires, ces canicules représentent un risque financier et opérationnel pour les infrastructures, notamment d’énergie et de transport, en augmentant les coûts de maintenance et les interruptions de service.
Un biais d’analyse
Les investisseurs, les opérateurs et les Pouvoirs publics s’appuient sur des cadres d’analyse où le climat est tenu pour stable. Or il est devenu une variable de risque à part entière, dont les effets se manifestent précisément là où les modèles financiers sont les moins sensibles : sur les horizons moyens et longs. C’est cette tension que souligne un nouveau rapport de la Banque mondiale et d’AXA Climate1.
Les coûts de l’inaction climatique sont désormais mieux documentés. Dans les pays à revenu faible et intermédiaire, les pertes liées au risque climatique étaient déjà estimées à environ 390 milliards de dollars par an en 2019, soit 1 à 2 % de leur PIB combiné, et pourraient fortement s’aggraver d’ici la fin du siècle2. D’après le Global Assessment Report on Disaster Risk Reduction (GAR) 20253, le coût économique annuel total des risques climatiques actuel, effets directs et indirects inclus, est estimé à plus de 2,3 trillions de dollars à l’échelle mondiale.
Une infrastructure construite aujour-d’hui en zone exposée peut sembler rentable aujourd’hui, tout en devenant plus coûteuse à maintenir face à l’intensification des aléas. Ce coût, invisible à l’investissement initial, peut pourtant décider de la viabilité de l’actif.
La valeur des pertes évitées
Les analyses mettent désormais en lumière une notion essentielle : celle des pertes évitées.
Dans plusieurs situations, des investissements d’adaptation représentant seulement quelques pourcents de la valeur d’un actif suffisent à protéger une part importante de ses revenus futurs. Souvent inférieures à 10 % de l’investissement initial, ces mesures sécurisent des décennies de performance.
Les travaux de la Banque mondiale et d’AXA Climate l’illustrent à travers plusieurs cas d’étude au Brésil. Sur des lignes à haute tension exposées aux incendies, l’installation de pare-feu permet, pour environ 3 % de la valeur de l’actif, d’en préserver plus d’un cinquième sur l’ensemble de son cycle de vie. Sur les réseaux d’eau, d’autres mesures simples sauvegardent plus de 10 % de la valeur de l’actif face aux sécheresses et feux, pour un coût de moins de 3 %. Sur les infrastructures routières, des mesures contre les feux et inondations limitent les pertes, avec un coût inférieur à 10 % de la valeur de l’actif.
L’ordre de grandeur est important car un dollar investi peut éviter jusqu’à 8,60 dollars de pertes. Ces gains, à la fois financiers et non financiers, limitent les interruptions, les réparations d’urgence, et permettent aussi une meilleure continuité de l’approvisionnement, stabilité des chaînes logistiques et résilience économique des territoires.
Un autre rapport de 2025 de la Banque Mondiale estime à 43 millions le nombre d’emplois menacés dans 49 pays d’ici 2050 en l’absence d’adaptation4. Des mesures en la matière et de résilience ciblées pourraient en préserver plus de la moitié.
Là où le marché sous-investit
L’adaptation crée souvent une valeur qui va au-delà de la seule réduction du risque climatique : continuité d’activité, protection des ressources naturelles, stabilité économique ou amélioration du cadre de vie. Mais lorsque ces bénéfices collectifs ne se traduisent pas par un rendement financier immédiat pour les acteurs privés, ils restent insuffisamment pris en compte, freinant les investissements dans l’adaptation.
C’est ici que l’intervention publique peut jouer un rôle, sans se substituer au secteur privé. Lorsque les modèles économiques le permettent, certaines mesures peuvent être financées par les opérateurs privés, notamment grâce à des mécanismes de recouvrement des coûts. Dans les pays émergents, ces leviers restent limités par des contraintes d’accessibilité financière. Des incitations complémentaires, comme le financement concessionnel, peuvent alors aider à mobiliser les capitaux privés. Le co-investissement public se justifie surtout pour les mesures coûteuses mais à forts bénéfices collectifs.
L’adaptation et la résilience se pensent au niveau local
Le rapport de la Banque Mondiale et d’AXA Climate propose un cadre pour intégrer le risque climatique dans les décisions d’infrastructure, évaluer les co-bénéfices et mieux répartir les responsabilités entre acteurs. Ce cadre doit ensuite être décliné à l’échelle des projets, le risque climatique étant profondément géographique. Un même actif peut présenter des profils d’exposition très différents selon sa localisation, son environnement immédiat et ses capacités d’absorption.
La phase de préparation est déterminante. C’est à ce stade que doivent être évalués la localisation de l’infrastructure et ses besoins d’adaptation, puis mesurés sur l’ensemble du cycle de vie les coûts, bénéfices et modalités de financement. C’est en amont que se jouent les décisions les plus structurantes à savoir le niveau de risque accepté, la structure de financement et, in fine, la résilience future des infrastructures.
Un enjeu de gouvernance économique
La résilience n’est plus seulement une question technique ou environnementale, mais un enjeu de gouvernance économique. Les investisseurs ont intérêt à intégrer le risque climatique dans l’évaluation de leurs actifs, sous peine d’en surestimer la valeur. Les États peuvent encourager le secteur privé à financer ces mesures, en systématisant la quantification des pertes évitées, en clarifiant l’allocation des risques dans les contrats publics-privés et en cofinançant les mesures à forts bénéfices collectifs. Les banques de développement ont un rôle déterminant pour corriger les défaillances de marché, via des instruments liés à la résilience ou, dans les pays émergents, des mécanismes de « première perte » attirant des capitaux privés.
Les assureurs ont eux aussi une contribution essentielle à apporter, dès la préparation des projets. Leur expertise du risque climatique permet de mieux qualifier l’exposition des actifs en amont, d’éclairer les décisions d’investissement et d’accompagner des stratégies de résilience. Quant aux opérateurs d’infrastructures, ils gagneraient à raisonner à l’échelle du cycle de vie de leurs actifs, plutôt que sur les seules premières années d’exploitation.
Construire des infrastructures durables ne consiste plus seulement à financer des actifs performants aujourd’hui, mais à préserver leur création de valeur dans un climat en mutation. À ce titre, l’adaptation n’est plus un coût, mais un investissement essentiel pour préserver durablement la valeur des actifs.