16th Financial Risks Forum - Finance & Society

La finance se doit de servir la société et l’intérêt commun

Créé le

13.06.2023

Pour le grand retour du Risks Forum en format présentiel, après les perturbations liées à la pandémie des trois dernières années, les participants se sont déplacés
en nombre dans les locaux de la CCI Paris Île-de-France. De fait, la salle principale était comble pour assister à l’ouverture de ce 16e opus.

Pour débuter cette 16e édition du Risks Forum, réuni à quelques encablures des Champs-Élysées, Jean-Michel Beacco (délégué général de l’Institut Louis Bachelier –ILB) a livré un discours de bienvenue en partageant avec le public quelques informations générales sur l’Institut, avant d’aborder le sujet du jour : « À l’ILB, nous avons décidé de rester concentrés sur la finance parce que nous croyons fermement qu’elle devrait, et pourrait, servir la société de bien des façons. Bien sûr, l’une d’entre elles est le financement de la transition écologique, en orientant les investissements vers le développement d’une économie à faible émission de carbone : la “réindustrialisation verte”. Une autre façon de contribuer à la société est l’utilisation appropriée des nouvelles technologies telles que l’IA ou la blockchain... au bénéfice de la grande majorité. Concernant ces deux types de contributions, le Risks Forum apportera une mine d’informations à travers des sessions avec des universitaires, des professionnels et des autorités publiques, ce qui est la signature de l’ILB. »

Cette introduction fut complétée par quelques réflexions préliminaires de Marie Brière (directrice scientifique du Risks Forum) : « Dans cette période actuelle de turbulence pour le secteur financier, je suis ravie que l’on organise cet évènement autour de la question primordiale du rôle que doit jouer le secteur financier dans nos sociétés. Il faut dire qu’il occupe une fonction cruciale dans les activités économiques comme la gestion des risques, l’allocation de capital ou le soutien au développement économique entre autres... Mais, aujourd’hui, des questions urgentes comme les troubles sociaux et les dérèglements climatiques, ainsi que la digitalisation de nos économies redéfinissent le rôle de la finance.

Premièrement, le secteur financier doit favoriser la transition vers une économie bas carbone en développant des stratégies d’adaptation et d’atténuation des risques climatiques, ce qui implique une croissance de la finance verte. Il est important que les décideurs publics, les régulateurs, les institutions financières et les entreprises collaborent pour promouvoir la finance verte afin de gérer les risques de transition.

Deuxièmement, les technologies vont redéfinir le rôle des acteurs financiers. Les fintechs ont déjà un impact sur tous les services financiers : les paiements, les prêts, l’assurance et l’investissement. La finance décentralisée (DeFI) se développe comme une alternative à la finance traditionnelle. Et la croissance des actifs digitaux et des nouvelles formes d’intermédiations financières façonnera le système monétaire international. Pour comprendre les risques et les opportunités générés par ces transformations, il y a un besoin urgent de collaboration entre les décideurs publics, les régulateurs, les institutions financières et les chercheurs académiques. Et je suis ravie que tous ces acteurs prennent part à ce Risks Forum. »

Quelles sont les préférences morales des investisseurs ?

À la suite de ces deux introductions, Sébastien Raspiller, chef de service du Financement de l’économie au sein de la Direction générale du Trésor (DGT), a présidé la première session de l’évènement. Avant de donner la parole à David Thesmar et Franco Modigliani (Professor of Financial Economics au Massachusetts Institute of Technology), il a rappelé que la thématique choisie pour ce Risks Forum « représente plus qu’une thématique cruciale pour la DGT : elle fait partie des missions principales de l’institution publique. »

Après cette contextualisation, David Thesmar a présenté l’un de ses derniers articles de recherche portant sur les préférences morales des investisseurs. Ce travail, long de plusieurs années, vise à répondre à la question : « Quelles sont les préférences des investisseurs ? ». Traditionnellement, il existe deux grandes visions : l’alignement avec leurs valeurs, par exemple, l’achat d’obligations vertes ou d’actions bien notées sur le plan ESG ; l’investissement à impact qui s’intéresse aux externalités des entreprises, tel que l’achat d’actions brunes, dans le but d’améliorer leurs pratiques. « Il est très difficile de tirer des enseignements sur les préférences morales à partir de données du terrain. Cet article est une expérience menée en laboratoire », a précisé le chercheur.

Avant de revenir sur les détails et résultats de cette étude, David Thesmar a précisé ce qu’est une action morale et en quoi consistent les deux approches existantes : l’éthique conséquentialiste de tradition utilitariste visant à s’assurer que l’investissement aura de l’impact ; l’éthique déontologique qui se définit comme une action que tout le monde devrait faire dans un monde idéal, par exemple, éviter d’acheter des actions de sociétés mal notées sur le plan ESG. Selon le chercheur, « les économistes ont tendance à confondre le conséquentialisme avec la rationalité ».

Concrètement, David Thesmar et ses co-auteurs ont recruté 1 550 travailleurs du web, qui ont dû évaluer dans un ordre aléatoire trois actions de sociétés différentes : une neutre, n’effectuant pas de dons, une faisant des dons à des organismes caritatifs et une non éthique. Les participants ont effectué différentes évaluations par le biais d’un mécanisme d’enchères. Ensuite, après différents tests de robustesse pour confirmer leurs résultats, le chercheur et ses collègues ont observé que « l’alignement sur les valeurs domine largement les préférences morales des investisseurs ».

À l’issue de cette présentation remarquée, une table ronde, intitulée « Comment mobiliser l’épargne des ménages en direction de la transition écologique ? », avec Marie Brière, David Thesmar, Sébastien Raspiller, Fabrice Demarigny (associé et membre du Conseil d’administration du groupe Mazars) et Grégoire Naacke (directeur de l’Observatoire de l’épargne européenne), a permis d’élargir et de prolonger les débats sur l’orientation de l’épargne abondante des ménages en faveur d’investissements bas carbone.

Pour clôturer ce premier jour du Risks Forum, se sont succédé des sessions parallèles spécifiques réunissant des chercheurs académiques.

Pourquoi la transition juste intéresse tant les superviseurs ?

Laurent Clerc (directeur de la recherche et de l’analyse des risques à l’Autorité de contrôle prudentiel et de résolution, ACPR) a ouvert les débats du 21 mars et introduit Pierre Monnin (Fellow Senior au CEP – Council on Economic Policies), qui est intervenu depuis Genève en visioconférence au sujet du soutien des régulateurs à la transition juste. D’après le spécialiste, la transition juste est un effort global et elle est bien inscrite sur l’agenda politique international, comme l’ont démontré l’Accord de Paris ou les différents G20, durant lesquels, depuis plusieurs années, ce concept est discuté.

Dans sa présentation, Pierre Monnin a rappelé une définition de la transition juste, émise par le gouvernement écossais en 2021 : « L’impératif d’une transition juste implique que les gouvernements construisent des politiques qui assurent que les bénéfices des actions climatiques soient largement partagés, tandis que les coûts ne doivent pas peser injustement sur ceux qui sont capables de payer ou sur ceux dont les conditions de vie sont directement ou indirectement risquées par les changements économiques. »

Le chercheur a poursuivi son intervention en énonçant des raisons pour lesquelles les banques centrales ont un intérêt à supporter la transition juste, qui contribue à « la stabilité financière, à renforcer la stabilité des prix et de l’économie, aux objectifs de développement durable ou encore à l’atténuation des risques dans leurs bilans ». La transition juste a également un impact sur la réduction des inégalités et concerne les banques centrales : « Elle permet de challenger l’efficacité de la politique monétaire, la stabilité financière, le mandat et l’indépendance des banques centrales. » De plus, il a rappelé que le NGFS (Network for Greening the Financial System) travaille sur la transition verte et que les banques centrales sont très bien placées pour évaluer et comprendre les dynamiques sur le système financier, ainsi que les conséquences sur la macroéconomie et les prix. « Les banques centrales doivent soutenir le développement de cadre et structure sur la transition juste de concert avec les gouvernements et les agences spécialisées. Elles doivent aussi accompagner des initiatives nationales et internationales. »

Le soutien des banques centrales à la transition juste se justifie également sur le plan macroéconomique. « Le taux de chômage est parfois un objectif des banques centrales. Quant à l’inflation, elle a un impact clé sur les inégalités et pèse beaucoup sur les ménages modestes », souligne Pierre Monnin, qui a poursuivi sa présentation en énonçant les défis pour les banques centrales : « La politique monétaire, par exemple avec les taux d’intérêt, agit sur des agrégats macroéconomiques, mais elle ne cible pas des activités économiques spécifiques. Toutefois, certaines banques centrales ont déjà mis en place des mesures monétaires pour avoir des impacts ciblés. Cela mérite davantage de recherche pour explorer celles qui sont favorables à la transition juste. Le soutien des banques centrales à la transition juste peut aussi entrer en conflit avec d’autres objectifs comme la lutte contre l’inflation. Les banques centrales doivent ainsi mesurer les différents conflits et les compromis pour dégager des solutions pertinentes. » Pour conclure, il a mentionné les prochaines étapes qu’il souhaiterait voir franchir : « L’amélioration des connaissances sur les dynamiques de la transition juste sur l’économie, les systèmes financiers et la politique monétaire ; soutenir le développement et la mise en place d’instruments et de pratiques sur la transition juste au sein du secteur financier ; créer un groupement de banques centrales et de superviseurs pour favoriser la transition juste. »

Après sa présentation, Pierre Monnin a participé à une table ronde sur le thème « Les défis et les opportunités de la transition juste », présidée par Laurent Clerc, en présence de Patricia Crifo (professeur à l’École polytechnique), Margueritte Culot (directrice des programmes et des partenariats à l’Institut de la finance durable), Karen Degouve (responsable du département finance durable à la Fédération bancaire française) et Stéphane Voisin (responsable de la recherche sur la finance verte et durable à l’Institut Louis Bachelier).

Les algorithmes sont-ils éthiques sur le marché des crédits ?

Dans l’après-midi du 21 mars, Tarun Ramadorai (professeur d’économie financière à l’Imperial College de Londres) a effectué une session plénière pour présenter un article de recherche de 2021, « Predictably Unequal? The Effects of Machine Learning on Credit Markets » portant sur le sujet du machine learning (apprentissage automatique) dans l’octroi de crédits bancaires. Il a tout d’abord rappelé que la question de l’équité ne datait pas d’aujourd’hui : « Le débat sur l’équité et la discrimination algorithmiques n’est en fait qu’un débat sur l’équité et la discrimination sociétales. » D’ailleurs, en économie, ce sujet est depuis très longtemps discuté, en particulier par Gary Becker en 1957. Toutefois, dans le modèle de Becker, l’équité est présupposée.

Après ce préambule général sur l’équité dans les algorithmes, Tarun Ramadorai a présenté son article, qui s’interroge sur les effets distributifs des nouvelles technologies. Pour ce faire, avec ses coauteurs (Fuster, Goldsmith-Pinkam et Walther), il a étudié le marché des crédits hypothécaires aux États-Unis, qui a recours aux algorithmes pour calculer les scores de prédiction de défaut des clients. À partir de données de 9,4 millions de crédits hypothécaires octroyés entre 2009 et 2013, les chercheurs ont observé des différences significatives dans les taux de défaut en fonction de l’origine raciale des clients (asiatique, blanc non hispanique, américain natif, hispanique blanc, noir). En clair, les effets de la technologie sur les octrois de crédits sont inégaux en fonction de la couleur des personnes, avec les Afro-Américains qui sont les plus impactés négativement. En conclusion, Tarun Ramadorai a affirmé : « Les améliorations de la technologie statistique créent un plus grand pouvoir de prédiction et des gains pour les producteurs, mais une plus grande disparité dans les résultats pour les consommateurs. Sur la base des données hypothécaires américaines, les emprunteurs noirs et hispaniques subissent des changements plus importants : à court terme, ils ont plus de chances d’être perçus comme présentant un risque élevé ; dans un second temps, ils subissent une augmentation plus importante de la dispersion des résultats. »

Cette intervention a été suivie d’une table ronde intitulée « Applications de l’IA en finance : opportunités et risques », présidée par Catherine Casamatta (professeur à la Toulouse School of Economics), à laquelle ont participé Tarun Ramadorai, Christine Balagué (professeur de management à l’Institut Mines Télécom Business School et directrice scientifique de la chaire Good in Tech), Iris Lucas (responsable de l’intelligence des données à l’AMF) et Iota Nassr (analyste politique senior à l’OCDE).

Après cette dernière session plénière, des séances parallèles thématiques ont eu lieu et ont regroupé des chercheurs académiques, qui ont pu échanger et débattre sur leurs travaux de recherche respectifs. Ces sessions ont clôturé cette 16e édition du Risks Forum.

À retrouver dans la revue
Revue Banque HS-Stratégie-Nº6
« Finance & Society »
La 16e édition du Forum international des risques financiers (Risks Forum), organisée par l’Institut Louis Bachelier (ILB), a été consacrée à la thématique « Finance & Society ». Durant un jour et demi, les 20 et 21 mars 2023, plus d’une centaine d’intervenants (chercheurs académiques, professionnels et régulateurs) ont échangé sur les contributions de l’ensemble du secteur financier à la société et sur les nombreux risques qui y sont associés.