Un nouveau cadre méthodologique pour orienter la finance
vers une décarbonation réelle

Créé le

18.05.2026

-

Mis à jour le

19.05.2026

Les outils pour quantifier les efforts en matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre manquent d’effet concrets. Pour pallier ce phénomène, un nouveau référentiel est proposé.

La finance Net Zéro a connu son apogée en 2022, avec plus de 130 trillions de dollars d’actifs couverts par des engagements de neutralité carbone. Depuis les émissions de CO2 continuent d’augmenter à un rythme annuel proche de 1%. Un constat s’impose donc : les outils utilisés par la finance dite « alignée sur les objectifs de l’Accord de Paris » peinent à produire des effets tangibles sur l’économie réelle. C’est ce décalage entre intentions et résultats, que déplorent nombre d’institutions financières elles-mêmes, qu’a tenté de résoudre l’équipe de recherche réunie, grâce au soutien de l’ADEME et de Climate ARC, par la Fondation PARC autour de CCSI et de l’Institut Louis Bachelier, en élaborant un nouveau cadre méthodologique pour évaluer la capacité des institutions financières à soutenir concrètement la décarbonation.

Le nouveau référentiel proposé n’est pas un changement radical de paradigme mais plutôt une inversion des priorités : celles-ci ne consistent plus seulement à réduire les émissions associées aux portefeuilles, mais d’évaluer dans quelle mesure une institution contribue activement à la décarbonation effective de l’économie. Ce cadre ambitionne ainsi de relier stratégie financière, allocation de capital et impact climatique. Il s’affranchit également d’une focalisation excessive sur la transparence. Publier des données ne garantit ni performance, ni transformation des pratiques. Trop souvent, le reporting devient un exercice de conformité, déconnecté des décisions stratégiques. À cela s’ajoute la prolifération de méthodologies concurrentes, qui fragmente le paysage et détourne l’attention des acteurs de l’essentiel : financer la transition réelle. Ce référentiel s’affranchit aussi des fournisseurs commerciaux et privilégie les données et indicateurs dits open-source, publiés gratuitement et accompagnés de méthodologies transparentes, développés par des organisations essentiellement à but non-lucratif telles que WBA, TPI, CPI, SBTi (Science Based Targets initiative), Share Action, Influence Map ou encore Global Canopy.

Trois priorités ont structuré cette démarche. Tout d’abord, consolider l’ensemble des indicateurs et données existantes au sein d’une plateforme ouverte, afin de limiter la dispersion actuelle. Ensuite, déplacer le regard des émissions vers les flux financiers orientés vers les solutions climatiques et les actifs en transition crédible.

Enfin, construire un cadre d’analyse adapté à chaque type d’institutions financières : banques, sociétés de gestion, investisseurs institutionnels et assureurs, et centré sur l’impact réel que chacun de ces acteurs est susceptible de produire avec des résultats mesurables. Ce dernier objectif en appelait un autre : s’assurer que ces indicateurs soient considérés utiles et actionnables par les institutions financières elles-mêmes, afin de faciliter leur adoption. In fine, quatre référentiels spécifiques ont donc été élaborés sur la base de cette architecture commune.

L’incomplétude des données prise en compte

Une telle ambition doit composer avec la réalité des données disponibles, leurs incomplétudes et leurs faiblesses. Nous avons assumé ce compromis en concevant un référentiel idéal, une sorte de « boussole méthodologique » avec une approche volontairement pragmatique. Le cadre s’appuie ainsi sur les meilleurs standards existants, notamment sur ACT for Finance développé par l’ADEME, et sur les meilleurs pratiques des acteurs, tout en identifiant clairement les lacunes : absence d’indicateurs sur certains leviers de décarbonation, difficulté à mesurer l’impact réel, ou encore manque d’outils pour évaluer l’engagement des institutions. Cette approche hybride devait s’accompagner d’une exigence de robustesse. Les indicateurs, sélectionnés en fonction de leur couverture, de la qualité des données et de leur applicabilité concrète, ont tous été « disséqués », analysés et leur fiabilité testée sur des échantillons. L’expérience utilisateur est également prise en compte, afin de garantir un outil opérationnel et non théorique. Au cœur du dispositif, la question de la cohérence apparaît centrale. Les analyses financières liées au climat restent aujourd’hui fragmentées : stratégie, engagement, allocation d’actifs ou recherche ESG évoluent souvent en silos. Résultat : les ambitions de transition peinent à se traduire en décisions d’investissement concrètes. Le référentiel proposé entend combler ce fossé en proposant un cadre intégré, reliant stratégie, actions et résultats.

Les métriques de financement constituent un autre pilier fondamental. Elles apportent des preuves concrètes de l’engagement des institutions financières en faveur de la transition et figurent parmi les indicateurs les moins exposés aux biais méthodologiques. Leur mise en œuvre ne nécessite pas la création de nouveaux KPIs, mais une mobilisation plus analytique des approches existantes, notamment en fonction des types d’actifs financés, et ce bien au-delà du seul périmètre des énergies fossiles. La publication d’un ratio vert/brun, accompagné des montants de financements dédiés aux solutions climatiques ainsi qu’aux actifs en transition crédible, représente un vrai outil de pilotage. Plus généralement, cette approche doit aussi tenir compte des régions vers lesquelles ces flux sont orientés et implique le déploiement d’indicateurs couvrant également les financements favorisant la déforestation et l’effondrement de la biodiversité, ainsi que ceux dirigés vers les EMDEs, deux dimensions majeures pour la dynamique future des émissions.

Pour chaque catégorie d’institutions, il convient de documenter chaque métrique avec précision : périmètre des actifs couverts, niveau d’agrégation, sources de données, méthode de notation. L’objectif est clair : permettre une lecture critique et éclairée des évaluations, loin des scores opaques. Le cadre reconnaît toutefois ses propres limites. En combinant des sources hétérogènes, il peut introduire des incohérences méthodologiques. Surtout, certains domaines restent encore peu couverts, faute de données ou de maturité des approches. Cette lucidité fait partie intégrante du projet, qui se veut évolutif.

Une analyse ex post

Alors que les approches actuelles ont principalement reposé sur des cadres ex ante, l’évaluation de la contribution des institutions financières à la transition nécessite un renforcement de l’analyse ex post, visant à vérifier si les engagements et stratégies annoncés se traduisent par des résultats tangibles. Cela implique de développer des indicateurs fondés sur la performance carbone non-attribuée historique, afin d’évaluer à la fois l’efficacité des actions engagées et les évolutions observées en matière d’émissions. Également appelée « analyse d’attribution », cette approche permet de distinguer les réductions d’émissions réellement liées à la décarbonation des actifs sous-jacents de celles résultant de « décarbonation papier », tels que des modifications de composition de portefeuille ou des changements méthodologiques dans l’attribution des émissions.

Dans la mesure où la capacité des institutions financières à soutenir la décarbonation effective des actifs sous-jacents dépend étroitement d’un ensemble de facteurs externes, l’analyse ex post constitue également un levier clé pour identifier et évaluer leur degré de dépendance à ces facteurs, notamment les politiques climatiques nationales, le déploiement technologique, les conditions économiques et les dynamiques concurrentielles. En mettant en avant ces dépendances, elle doit ainsi permettre aux institutions de jouer un rôle proactif en orientant leur engagement avec l’écosystème au sens large, en particulier avec les acteurs publics, les partenaires industriels et financiers, afin d’influencer ces conditions, lever les contraintes structurelles et renforcer les facteurs favorables à l’investissement dans la transition bas-carbone.

Le référentiel développé pour les assureurs se distingue par un potentiel d’évolution particulièrement élevé, qui tient à la nature même de leur modèle économique. L’analyse ne peut se limiter aux actifs et doit impérativement intégrer les passifs, c’est-à-dire les engagements d’assurance, qui constituent le cœur de leur activité mais restent encore un champ d’analyse relativement émergent. Cette prise en compte des passifs soulève des enjeux méthodologiques importants, qui implique notamment d’évaluer les leviers de transition sur des portefeuilles d’assurance très différents (dommages, santé, vie). La question de la cohérence devient centrale : il ne s’agit plus seulement d’aligner les investissements, mais de s’assurer que l’ensemble du bilan contribue de manière cohérente aux objectifs climatiques, comme le Forum for Insurance Transition (FIT), l’appelle de ses vœux à travers une approche dite « total balance sheet », consistant à analyser conjointement actifs et passifs afin d’éviter les incohérences, par exemple, financer des activités bas carbone tout en assurant des actifs exposés aux risques climatiques. Les choix méthodologiques pour les assureurs ne peuvent être dissociés des enjeux de résilience et d’adaptation, qui loin d’être orthogonaux à la dynamique de transition, apparaissent au contraire complémentaires. Ils détiennent en effet une partie du signal prix de l’adaptation, qui ne peut ; à leur niveau, être dissocié du signal prix plus classique de l’atténuation. C’est une dimension essentielle pour appréhender de manière complète leur rôle dans la transition.

À retrouver dans la revue
Revue Banque HS-Stratégie-Nº18
Framework Transition « Banques » : thèmes et indicateurs
$!Un nouveau cadre méthodologique pour orienter la finance vers une décarbonation réelle