Les effets du changement climatique ne sont plus une menace lointaine. Le dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) nous indique qu’une action urgente et plus ambitieuse est nécessaire. Par conséquent, les gouvernements, les entreprises, les investisseurs institutionnels et les institutions financières se concentrent sur l’élaboration de stratégies visant à réduire efficacement les émissions de gaz à effet de serre (GES), à ralentir la dégradation de l’environnement et à atténuer les risques liés à la transition climatique.
Les réponses politiques mondiales à la crise climatique et les objectifs qu’elles fixent influencent logiquement la stratégie et le développement des activités des entreprises. Dans ces conditions, il est primordial pour les investisseurs d’évaluer les risques liés à cette transition parmi les entreprises de leurs portefeuilles. Le paquet Fit for 55 de l’Union européenne (UE) est un parfait exemple de l’impact d’un cadre réglementaire ambitieux pour lutter contre la crise climatique sur des acteurs économiques et sa nécessaire prise en compte par les investisseurs (voir encadré).
Évaluer les risques liés à la transition
Dans le cadre de leur réponse à la crise climatique actuelle, les investisseurs institutionnels et les institutions financières évaluent les risques liés à la transition dans leurs portefeuilles. Pour ce faire, ils doivent comprendre les budgets d’émissions de GES des entreprises dans lesquelles ils investissent. Le budget d’émissions est la quantité de GES qu’une entreprise est autorisée à émettre chaque année jusqu’en 2050, si ses activités sont alignées sur une augmentation de la température mondiale de 1,5 °C1. Ce budget dépend évidemment du rythme de mise en œuvre de la politique climatique.
Afin de préparer les investisseurs institutionnels aux risques et aux opportunités liés à l’accélération des réponses politiques au changement climatique, les Principes pour l’investissement responsable des Nations unies ont demandé à un consortium appelé « Inevitable Policy Response » (IPR) de développer le scénario Required Policy Response (RPR). L’IPR prévoit que « les gouvernements seront contraints d’agir de manière plus décisive qu’ils ne l’ont fait jusqu’à présent, laissant les portefeuilles financiers exposés à un risque de transition significatif »2. Le scénario de la politique sectorielle qui nous amènera sur la voie d’un monde « net zéro » peut sembler discutable, étant donné l’incertitude quant au fait que les gouvernements deviendront réellement plus décisifs. Cependant, plusieurs exemples de lois sur le climat ont déjà été mis en œuvre dans l’esprit de l’IPR.
Les objectifs de réduction des émissions de carbone sont de plus en plus ambitieux et les entreprises doivent s’y préparer. À cette fin, plusieurs pistes semblent à la fois complémentaires et incontournables.
Il s’agit tout d’abord de préparer les actifs à l’efficacité énergétique. Compte tenu des ambitions croissantes des objectifs fixés en matière d’efficacité énergétique et d’utilisation durable des carburants introduites par Fit for 55, nous devons reconnaître qu’il faudra du temps aux entreprises pour mettre en œuvre les changements nécessaires au sein de leurs activités et de leurs chaînes d’approvisionnement.
Prenons l’exemple du règlement ReFuelEU Aviation, qui détermine des objectifs progressifs en matière d’utilisation de Sustainable Aviation Fuel (SAF) et d’e-kérosène pour les avions décollant des aéroports de l’UE. Ces derniers devront utiliser un minimum de 2 % de carburant aviation durable (SAF) à partir de 2025, puis augmenter le taux d’utilisation minimum par petites étapes jusqu’en 2030. L’objectif minimal d’utilisation de SAF passera ensuite à 70 % d’ici à 2050, un objectif ambitieux au vu de l’état actuel des flottes d’avions et des technologies existantes – les pourcentages maximaux actuels de mélange certifié de SAF se situent entre 10 % et 50 %. La plupart des avions peuvent déjà fonctionner avec un mélange de SAF et de kérosène. Le défi à venir consiste à construire des avions fonctionnant principalement voir uniquement avec du SAF. Les compagnies aériennes devront à cette fin renouveler leur flotte, un investissement majeur qui ne peut être réalisé du jour au lendemain. Dans le même temps, la chaîne d’approvisionnement doit se préparer à assurer un approvisionnement suffisant en SAF et à mettre en place l’infrastructure nécessaire pour l’acheminer.
L’écosystème commercial doit se coordonner
Atteindre ces objectifs repose également sur une coordination de l’ensemble de l’écosystème commercial. Avoir des objectifs qui s’accélèrent vers 2050 donnera aux industries une trajectoire commune, afin que les processus de production interdépendants puissent évoluer de concert. Par exemple, le règlement sur les carburants de substitution prévoit que les aéroports, les autoroutes et les ports maritimes doivent disposer d’un nombre de points de recharge électrique et de points de ravitaillement en hydrogène suffisant. Cela entraîne des conséquences majeures pour les fournisseurs d’énergie, les entreprises de construction sous contrat, les compagnies aériennes et maritimes opérant dans les aéroports et les ports maritimes et, en fin de compte, la capacité du réseau électrique.
Étant donné que ces mesures dépendront de tout un écosystème d’entreprises – écosystème qui devra tenir compte de l’innovation technologique, de l’adaptation des processus de production des fournisseurs à d’autres matériaux, du développement des sites de production et de la technologie existants, ainsi que des différentes compétences de la main-d’œuvre –, un point commun à l’horizon est nécessaire, pour que tous les acteurs d’une chaîne d’approvisionnement aillent dans la même direction.
Enfin, toute planification actuelle des activités doit tenir compte de futures mesures politiques et les entreprises devront les intégrer dans les prévisions qu’elles mettent aujourd’hui en place. Ainsi, les constructeurs automobiles, qui ne pourront plus vendre de véhicules à moteur à combustion après 2035, ont tout intérêt à commencer à investir dès aujourd’hui dans la construction d’usines pour fabriquer des véhicules électriques, dans la formation de leur main-d’œuvre à ces technologies et dans l’établissement de relations avec les fournisseurs pour un ensemble de matériaux complètement différents. De plus, ils devront envisager la modification des prix et de la taxation des matières premières telles que l’acier et l’aluminium à la suite de la mise en place du mécanisme d’ajustement aux frontières pour le carbone3.
La réduction des émissions de carbone requiert de véritables transitions systémiques. C’est pourquoi il est compréhensible que les mesures du paquet Fit for 55 doivent être mises en œuvre de façon progressive. Cela devrait permettre d’éviter les chocs économiques, le chômage généralisé, l’instabilité des prix et les pénuries d’approvisionnement immédiates. Ces mesures politiques et les changements économiques qui en découlent nécessitent une planification minutieuse aux niveaux micro et macro. Si les entreprises ne commencent pas à opérer des changements dès aujourd’hui, elles pourraient subir des chocs de mise en œuvre plus importants à l’approche de 2050.
Une modification radicale des modèles
Lorsqu’ils évaluent les risques liés à la transition climatique des entreprises de leurs portefeuilles, les investisseurs doivent évaluer leur gestion. L’entreprise dispose-t-elle des structures de gestion nécessaires pour adopter les mesures requises afin de respecter ses engagements en matière d’émissions nettes zéro et de limiter l’augmentation de la température mondiale à 1,5 °C d’ici à 2050 ?
La plupart des sociétés devront modifier radicalement leurs modèles d’entreprise, leurs relations avec les fournisseurs, leur savoir-faire technique, les compétences de leurs employés, leurs infrastructures et leurs usines aujourd’hui si elles veulent s’aligner sur cet objectif dans quelques années. Il est donc essentiel, pour les investisseurs, d’évaluer l’état de préparation des entreprises qu’ils ont en portefeuille et de l’ajuster en conséquence. La méthodologie Low Carbon Transition Rating, qui analyse l’état de préparation des entreprises, montre que la plupart d’entre elles ne sont pas alignées sur le scénario de 1,5 °C . Or les entreprises les plus éloignées de cette trajectoire seront à terme confrontées à des risques plus élevés d’arrêts de leurs opérations, à mesure que le cadre réglementaire deviendra plus exigeant.
Les politiques et les objectifs ambitieux en matière de climat sont pour les entreprises une invitation bienvenue à commencer la planification de leur alignement à ces mesures. Toutefois, plus les entreprises attendent pour agir, plus les changements requis seront sévères, déstabilisants et porteurs d’impacts financiers conséquents.