Articles en relation
Il y a encore sept ou huit ans, les questions de finance durable et d’investissement responsable étaient marginalisées. Des départements de responsabilité sociétale des entreprises (RSE) étaient créés comme des vitrines, avec néanmoins l’espoir de pouvoir continuer comme avant, sans rien changer.
Aujourd’hui, les choses ont changé. Il n’y a pas une entreprise, une institution ou un régulateur qui ne se sent pas concerné par la question de la finance verte. Force est néanmoins de constater que le sujet est empreint actuellement d’une certaine confusion.
Le premier problème est lié à la façon dont cette question est abordée. L’enjeu est de faire en sorte que le réchauffement climatique soit limité à 1,5 °C pour conserver un mode de vie acceptable. Ce sujet a essentiellement été abordé sous un angle moral, alors qu’il s’agit avant tout d’une révolution industrielle à opérer à l’échelle planétaire. En deux siècles, via les révolutions industrielles précédentes fondées sur les énergies fossiles, nos modes de vie ont été profondément transformés.
La révolution industrielle que nous devons réaliser reposera en premier lieu sur notre capacité à réinventer l’énergie en remplaçant les énergies fossiles par des énergies non émettrices de CO2. Pour l’heure, cet objectif prométhéen n’est pas atteint. Depuis la première Conférence des parties (COP), le volume des énergies fossiles ne s’est réduit ni en montant ni en pourcentage.
Pour opérer cette révolution industrielle, qui passera également par une évolution des produits, des modes de fabrication et des usages, il faut une nouvelle économie politique, c’est-à-dire une redéfinition du rôle des acteurs clés (États, entreprises, institutions financières) et de leur interaction.
L’État stratège
L’État définit les politiques publiques (énergie, transport, logement...), fixe les normes et le cadre fiscal. Il doit retrouver sa fonction de stratège et de coordinateur de l’économie. Son rôle doit être réhaussé : cette révolution industrielle que le changement climatique impose va entraîner une compétition entre pays.
Nous sommes confrontés depuis ces deux dernières années, des événements géopolitiques importants. Si nous ne sommes pas à la fin de la mondialisation, nous arrivons au terme d’une certaine forme de globalisation ricardienne. La compétitivité et la souveraineté sont revenues à l’ordre du jour. Ainsi, les Américains, qui ont été les chantres du libre-échange et de la mondialisation, ont retrouvé des vertus aux politiques industrielles, voire au protectionnisme, à travers l’Inflation Reduction Act par exemple. Cela signifie que les politiques des entreprises vont devoir plus que jamais prendre en compte l’intérêt général du pays.
Nous vivons la nécessaire mutation d’une forme de capitalisme financier qui doit prendre davantage en compte l’intérêt général. C’est ce qu’attendent les citoyens. Il s’agit notamment de rénover les missions de l’entreprise, en lui faisant jouer un rôle plus important au service de la société et en n’en faisant pas qu’une affaire de normes et de procédures.
Les entreprises en première ligne
Il revient aux entreprises de trouver les solutions technologiques et industrielles. Elles doivent intégrer une nouvelle ressource rare, à côté du cash : leurs émissions de CO2.
Intégrer la dimension du carbone est déjà un grand défi. Si nous ne maîtrisons pas d’abord la question du carbone, nous aurons du mal à traiter les autres, et notamment celle de la biodiversité, pour lesquelles le niveau de maturité dans les solutions est moindre.
Cela suppose de mettre en place la comptabilité CO2 via le reporting, mais également de standardiser les méthodes d’analyse extrafinancière.
Il convient en outre de travailler sur la gouvernance, pour que ces questions soient prises en compte non seulement dans les conseils d’administration, mais aussi au niveau des comités exécutifs et dans les dispositifs de reporting. En d’autres termes, il faut que ces questions passent des départements RSE à la sphère financière.
Les entreprises françaises ont déjà accompli des progrès considérables dans les domaines de la gouvernance, de l’intégration des questions climatiques, et au-delà, dans leur mode de gestion des aspects sociaux et éthiques : les critères ESG.
L’Institut de la finance durable va publier un rapport qui vise à répertorier les initiatives en cours et identifier les bonnes pratiques en matière de gouvernance climat au sein des entreprises. Ses points clés incluent tout d’abord l’importance d’aligner les stratégies climatiques avec la stratégie globale de l’entreprise. Il s’agit d’un sujet fondamental.
Deuxièmement, l’incitation : il est recommandé d’intégrer la mise en œuvre de la stratégie climat ou de façon plus générale la stratégie ESG dans les critères d’évaluation des dirigeants, et dans la détermination de leur rémunération variable.
En troisième lieu, l’information vis-à-vis des actionnaires. De façon générale, il faut développer celle-ci et prévoir, chaque année, une présentation aux actionnaires de la stratégie climat de l’entreprise et/ou de sa mise en œuvre. Pour éviter toute confusion entre le contenu et la méthode dans les questions climatiques, la proposition est d’adopter une logique qui converge avec celle de l’information financière. Ainsi, dès lors que le dispositif réglementaire de reporting sera stabilisé et que les entreprises seront en situation de publier des données robustes et certifiées, ces dernières pourraient faire l’objet d’un vote par les actionnaires.
Pour les éléments prévisionnels, l’idée est d’instaurer une pratique similaire à celle des plans financiers en élaborant un plan climat cohérent avec les données et les horizons de temps des trajectoires financières. Bien que ces plans n’aient pas à être soumis au vote de l’Assemblée, il pourraient lui être présentés pour assurer une qualité d’information et une récurrence de l’information climatique de même niveau que celles concernant les aspects financiers.
Nous recommandons aussi qu’un travail préparatoire suffisant et coordonné soit organisé au sein des comités spécialisés du conseil d’administration sur les questions de risques climatiques et de plans de transition des entreprises. Cela suppose une formation récurrente et de qualité de l’ensemble des administrateurs sur ces questions.
Le rôle majeur de la finance
Beaucoup voudraient que la finance à elle seule transforme le monde. Ce n’est à mon sens ni possible ni souhaitable. Nous avons pu observer ces dernières années une tendance à faire porter à la finance des choix qui ne sont pas de son ressort. Il n’en demeure pas moins que ce secteur a un rôle majeur à jouer, notamment dans l’allocation des capitaux au financement des investissements nécessaires à cette transformation.
En France, la réalisation de la transition énergétique représente entre 50 et 70 milliards d’investissements supplémentaires par an. Cela signifie qu’il faut créer les conditions pour que ces investissements soient décidés et que l’on sache les financer. Le deuxième rôle de la finance doit être d’inciter les entreprises à développer des stratégies qui permettent de réduire les émissions. Cela suppose de créer un langage commun qui permette de faire pression sur les entreprises dans le bon sens du terme. Or le problème est que la réglementation SFDR (Sustainable Finance Disclosure Regulation) a été mise en œuvre avant même que nous disposions d’un référentiel commun et avant même que nous disposions des données.