Worldline a été sélectionné par la Banque Centrale Européenne (BCE) pour réaliser un prototype de paiement de personne à personne (P2P) hors connexion dans le cadre de l’étude d’un futur euro numérique. À quelle fin ?
Une monnaie numérique de banque centrale aurait pour objectif, notamment, de reproduire les avantages de la monnaie fiduciaire. Être capable de faire fonctionner cette monnaie de manière numérique, même sans aucune connectivité, serait un atout considérable, notamment en termes de résilience. Notre prototype a démontré que la solution est techniquement réalisable et contribue à diminuer les risques inhérents au paiement hors ligne. Il s’agit d’une étape importante dans cette phase de conception du futur euro numérique... et d’une réussite technique pure ! Au-delà de l’aspect transactionnel, la solution repose sur une architecture à plusieurs niveaux, démontrant un potentiel d’industrialisation à l’échelle pour l’ensemble des acteurs du secteur financier et répondant à leurs exigences en termes de sécurité, de personnalisation et d’expérience utilisateur.
Quel serait l’usage pour les particuliers ?
Le paiement hors ligne peut sembler rare dans notre monde hyperconnecté, mais les événements récents nous ont montré que de grandes crises (mais pas uniquement) peuvent avoir très rapidement des effets directs sur l’approvisionnement en électricité ou la connexion au réseau à l’échelle d’une région ou d’un pays. La fonctionnalité hors ligne permettrait aux particuliers de continuer à effectuer des paiements en P2P en toutes circonstances, et ce même sans accès au réseau Internet, à l’instar de l’argent liquide. Elle participerait à rendre ainsi l’ensemble du système de paiement plus résilient. En parallèle, dans tout lieu non desservi par une connexion de bonne qualité, nous pourrions échanger des euros numériques, alliant l’avantage de la monnaie fiduciaire à celui de la fluidité du numérique. C’est un cas d’usage extrêmement concret.
Pensez-vous que cet euro numérique améliorerait l’inclusion financière ?
Les contours de cet euro numérique se précisent et, de mon point de vue, il est important de continuer à travailler pour que ce nouveau moyen de paiement trouve sa place dans l’écosystème existant, déjà très riche, tout en apportant des avantages clairs pour tous les acteurs économiques. L’inclusion financière est une prérogative cruciale des institutions publiques, et la BCE apporte une attention particulière depuis le début de la phase d’investigation à ce que cet euro soit accessible à tous, y compris aux citoyens non bancarisés, ou à faible niveau de littératie financière et/ou numérique, ainsi qu’aux mineurs.
La Banque de France a rappelé aux commerçants leur devoir d’accepter les paiements en liquide. Est-ce rétrograde par rapport aux autres pays européens ?
Le paiement en liquide diminue fortement partout en Europe. Depuis le Covid, des tendances déjà bien installées n’ont fait que s’ancrer un peu plus dans le quotidien des Européens, à savoir une utilisation plus fréquente de la carte ou de son équivalent mobile, qui s’est également accélérée avec la hausse du plafond du sans contact. Mais, c’est surtout l’évolution du commerce qui joue un rôle déterminant : dans une société où le commerce se digitalise, le paiement en espèces est de moins en moins « utile » et il va à l’encontre des attentes des consommateurs, en termes de facilité, d’immédiateté ou de personnalisation. Ce niveau de qualité de l’expérience client, en magasin, en ligne ou sur un smartphone n’est atteignable que par l’usage des paiements numériques. Mais comme tous les experts le savent, les habitudes de paiement sont profondément ancrées dans l’intimité du consommateur et le paiement en espèce ne disparaîtra pas complètement et conservera forcément un certain rôle pendant de très nombreuses années encore.
Le projet d’euro numérique peut-il faire concurrence à la solution de l’EPI, qui débute aussi par le P2P ?
De mon point de vue, les deux solutions pourraient coexister, voire mieux se compléter. La solution EPI est portée par les banques et les industriels tels que Worldline, qui sont aussi associés aux prototypes de l’euro numérique récemment présentés à la BCE. Il importe autant que possible d’éviter une fragmentation additionnelle du marché des paiements européens, qui en a déjà beaucoup souffert par rapport à des marques de paiement concurrentes de portée mondiale. Le paiement est une industrie qui exige des effets d’échelle et une adoption de masse. Tout ce qui peut aller dans cette direction en Europe doit être privilégié.
Worldline est-il en train de collaborer à une étude qui ferait concurrence aux banques, ses partenaires actuels ?
Aucunement et d’ailleurs toute la communauté bancaire en Europe est également étroitement impliquée à différents niveaux dans les travaux exploratoires à un éventuel euro numérique. En tant qu’un des grands acteurs technologiques européens du secteur, nous considérons de notre devoir de contribuer, à notre place, à une telle initiative qui, outre son caractère innovant, a aussi une dimension de souveraineté européenne.
Vous avez un projet de joint-venture dans les services aux commerçants français, dont Worldline détiendrait 50 % plus une action aux côtés de Crédit Agricole. Quels en sont les enjeux ?
C’est un projet très important pour nous : la création d’une co-entreprise et d’un partenariat de long terme pour dynamiser, ensemble, notre offre et notre positionnement sur le marché des services de paiement aux commerçants en France. Nous sommes formidablement complémentaires et nous voulons combiner l’ancrage de Crédit Agricole dans l’acquisition commerçants, sa connaissance intime du marché français et la force de ses réseaux de distribution, avec la taille industrielle de Worldline et ses atouts en termes d’innovation et d’expertise technologique et métier. Nous allions le meilleur de nos deux groupes.
Quel serait le calendrier de mise en place ?
En 2023 et 2024, nous prévoyons une phase commune d’investissements de 80 millions d’euros, qui sera financée par Worldline et Crédit Agricole. Ces montants sont destinés à l’élaboration des produits, aux investissements technologiques, à la mise au point d’offres spécifiques et au lancement de la co-entreprise. À partir de 2025, la co-entreprise devrait être effective et commencer à générer du chiffre d’affaires et du revenu d’exploitation.
Dans quelle mesure cette co-entreprise contribuera-t-elle à vos résultats ?
Il est encore un peu prématuré de rentrer dans ce niveau de détail... mais nous avons de grandes ambitions et dans quelques années, le chiffre d’affaires comme la profitabilité le refléteront. À l’horizon de la fin de la décennie, nous ambitionnons vraisemblablement que la coentreprise totalise environ 300 millions d’euros de revenus.
Comment s’inscrit-elle dans votre feuille de route stratégique ?
Ce partenariat est emblématique de notre vision et de notre mission, qui est d’être aux côtés des banques européennes, en les faisant bénéficier de notre technologie et de notre échelle, pour les aider à rester toujours à la pointe dans leurs activités liées aux paiements. L’association avec des banques sur des partenariats-clefs s’inscrit de manière extrêmement logique dans l’histoire comme dans la stratégie de long terme de Worldline et nous comptons désormais de très nombreux partenariats ou co-entreprises à travers l’Europe et même, récemment, en Australie.
Votre plan « Vision 2024 » est en cours. Quel bilan en tirer aujourd’hui ?
Nous ne sommes qu’à mi-chemin de Vision 2024. En 2022, nous avons achevé la première année de notre plan à trois ans 2022-2024, une année très réussie, qui a démontré toute la justesse des axes choisis et notre capacité de croissance et de résilience dans un contexte macroéconomique pourtant bien plus complexe que prévu. Nous avons ouvert l’année 2023 avec la même dynamique et nous poursuivons activement l’exécution de nos plans d’intégration de l’ex-Ingenico, pilier central de Vision 2024.
L’acquisition commerçants est un des éléments de croissance organique de votre chiffre d’affaires au 1er trimestre 2023. Quelle est la place de la France ?
La France représente environ 10 % du chiffre d’affaires de Worldline. Mais dans l’acquisition commerçants, nous n’étions pas présents. Le réservoir de croissance est donc conséquent pour nous à moyen terme, dans la mesure où il s’agit de loin du premier marché en Europe continentale.
Parmi vos activités Services financiers, que recouvrent les « Services bancaires numériques » ?
Dans les Services financiers, notre ambition est d’accompagner les institutions financières sur leurs activités de paiement en s’appuyant sur notre innovation et notre savoir-faire de traitement industriel des transactions, et d’ainsi leur permettre de diminuer leurs coûts et d’accélérer la transformation numérique de la relation avec leurs propres clients. Il s’agit de services comme l’authentification forte, la gestion des fraudes, le traitement de l’émission des cartes, la mise en place du paiement instantané, ou l’open finance... toujours des sujets aux processus complexes et à forte dimension technologique. Au-delà de cette complexité, l’innovation est cruciale, comme dans tous nos métiers par ailleurs. Nous nous appuyons ainsi sur la puissance de notre R&D interne, mais nous croyons aussi beaucoup dans la co-création et coopérons avec de nombreuses fintechs, pour mettre le meilleur de ces deux mondes au service de nos clients.
BNP Paribas Cash Management a choisi Worldline pour l’aider à réduire la fraude au prélèvement SEPA. Quel est le calendrier du déploiement par pays ?
Le déploiement de la solution Worldline est en cours dans plusieurs pays d’Europe, dont la France et l’Allemagne. C’est un projet important pour nous, non seulement parce que nous sommes reconnus par un acteur bancaire majeur pour la qualité de notre expertise dans la lutte contre la fraude, qui est un sujet stratégique pour les institutions financières, mais aussi parce que BNP Paribas Cash Management est la première banque à adopter notre solution pour son produit existant en marque blanche.
La fraude devient un sujet majeur à mesure du développement du paiement numérique. Quels sont vos autres clients dans le monde ?
Le paiement, c’est d’abord de la confiance ! La fraude est naturellement au cœur des préoccupations de tous les acteurs du paiement et disposer de solutions de pointe est particulièrement nécessaire. C’est le cas pour les institutions financières (vous citiez l’exemple récent de BNP Paribas), mais aussi pour les commerçants. Notre collaboration avec Microsoft via Microsoft Dynamics 365 Fraud Protection permet ainsi aux entreprises clientes de Worldline de relever les défis toujours croissants de la fraude sur les paiements en ligne. Nous avons la capacité d’accompagner toute la chaîne de valeur des paiements dans ce combat.
Quelle est l’importance de votre contrat avec ING pour la gestion de l’émission et le traitement des cartes de débit et de crédit ?
Nous sommes partenaires d’ING pour le traitement des cartes de paiement dans différents pays, depuis de nombreuses années, et nous nous réjouissons que cette banque majeure non seulement prolonge ce partenariat sur plusieurs années, mais étende également le nombre de pays et de services couverts par ce contrat. Worldline accompagnera ING dans le traitement des émissions de leurs cartes aux Pays-Bas, en Belgique et en Allemagne. Cet accord met en évidence la position unique de Worldline, capable de soutenir les banques dans leur stratégie d’externalisation, y compris dans une dimension paneuropéenne, ce qui en fait un peu une première dans le secteur à cette échelle.
Pouvez-vous nous dire un mot sur la création de la chaire « The Future of Money », avec HEC Paris et la Fondation HEC ?
C’est un projet qui m’est cher à titre personnel. Nous voulons favoriser la recherche et la connaissance mais aussi faire découvrir les aspects passionnants de notre secteur, bien trop méconnu et, plus encore, attirer des talents ! Baignant dans le monde du paiement depuis de nombreuses années, j’aimerais que de nouvelles générations y trouvent la même émotion que celle qui m’anime.
Cela peut faire sourire, compte tenu de la complexité de nos métiers, et pourtant... Le paiement est un monde absolument fascinant, surtout lorsque l’on réalise à quel point les technologies du secteur s’inscrivent dans le quotidien de chaque citoyen. Alors que de multiples évolutions se préparent, comme nous l’avons vu, le secteur a plus que jamais besoin d’experts d’excellence. Susciter et inspirer des vocations dans les paiements est crucial pour Worldline et depuis longtemps, nous avions le souhait de participer à la création de formations et de filières afin d’aider à former et de puiser à la source de futurs collaborateurs. C’est désormais chose faite, grâce à ce très beau partenariat avec HEC. Prévu pour une durée de trois ans, il a pour vocation de développer les connaissances autour des paiements par le biais de la recherche et de l’enseignement et de former les futurs talents du secteur.
Vous avez des offres pour les commerçants, banques et prestataires de services dans le Métavers. Pensez-vous qu’il constituera un nouveau canal de distribution, au même titre que les points de vente et l’e-commerce ?
Téléphone, Internet, réseaux sociaux... chaque fois qu’un canal de communication se crée, le monde du commerce s’en empare pour vendre, et donc il faut anticiper et adapter les solutions de paiement à cet environnement. Il est trop tôt pour savoir si le Métavers trouvera le succès commercial et deviendra un nouveau canal aussi important que d’autres, mais ce qui est certain c’est que, si cela arrive, Worldline sera prêt. Nous explorons d’ores et déjà, avec certains clients, comment vendre et payer de manière optimale à travers ce média. C’est le rôle de nos équipes R&D et de recherche prospective – près d’une centaine de personnes – associées à notre centre d’innovation ultramoderne de notre siège à La Défense : garder un œil acéré sur toute innovation technologique significative, comme l’IA générative par exemple, en tester le potentiel et, une fois prouvé, en faire bénéficier tous nos clients – commerçants et banques.
Propos recueillis par Sylvie Guyony le 14 juin 2023