Allocation d'actifs

Pensez mondial, mais dissociez économie et bourse

Créé le

14.11.2021

Contrairement à ce que l’on aurait pu penser, la crise mondiale du Covid-19 n’a pas mis un coup d’arrêt à l’internationalisation des échanges. Faire le choix de ce thème d’investissement n’a pas toutefois la même pertinence selon les marchés boursiers.

La pandémie de coronavirus va renverser le cours de la mondialisation. Pour certains, c’est une prédiction ; pour d’autres, une aspiration. La propagation rapide du virus, de Wuhan (Chine) au monde entier, a mis en évidence les fragilités d’un monde interconnecté. Le repliement sur soi, la recherche de l’autosuffisance et d’une diminution de la dépendance aux liaisons mondiales sont des réactions compréhensibles. Mais bien que les vols internationaux se soient quasiment arrêtés en 2020, les affaires ne semblent pas avoir perdu leur caractère mondialisé.

Morningstar s’est intéressé aux revenus des sociétés cotées en Bourse, au travers des indices nationaux Morningstar, avec l’analyse des revenus d’origine locale [1] . À la clef, des estimations fondées sur les données provenant des rapports annuels de 2020. 49 marchés du monde entier ont été ainsi traités. Conclusion : la pandémie de coronavirus n’a pas renversé le cours de la mondialisation.  Seuls 13 pays se sont davantage tournés vers leur marché intérieur l’année dernière. À l’inverse, 29 marchés se sont mondialisés, les revenus provenant de pays étrangers ayant augmenté entre 2019 et 2020.

L’Asie de plus en plus mondialisée économiquement

De manière surprenante, en raison des confinements auquel ces pays ont dû se résoudre pendant la pandémie, presque tous les marchés asiatiques se sont ouverts sur l’extérieur en 2020. Le Japon, la Chine, la Corée du Sud, Hong Kong, Taiwan, Singapour, l’Indonésie, la Malaisie, la Thaïlande et les Philippines ont tous enregistré une augmentation de leurs revenus provenant d’autres pays en 2020. La situation de l’Inde n’a pas changé. Seuls le Pakistan et deux pays du golfe Persique ont vu augmenter la part intérieure de leurs revenus.

De l’autre côté du Pacifique, 63 % des revenus des sociétés de l’indice Morningstar-marché américain proviennent du marché intérieur, en 2019 comme en 2020. Fait remarquable : les États-Unis sont l’un des quelques pays dont la combinaison de revenus n’a pas changé au cours de l’année de la pandémie (voir infographie).

En revanche, le marché brésilien est devenu beaucoup plus mondial, passant d’un apport national de 77 % en 2019 à 68 % en 2020, selon les estimations que l’on peut tirer des rapports de ses entreprises. La raison ? Les sociétés Vale (minerai de fer) et Petrobras (pétrole et gaz), qui représentent ensemble environ 20 % de la valeur marchande de l’indice Morningstar-Brésil, ont chacune vu décliner la part de leurs revenus provenant de leur marché intérieur. Cette baisse est due sans aucun doute aux difficultés provoquées au Brésil par le Covid-19. Alors que la pandémie a ravagé le pays, provoquant une contraction de l’économie de plus de 4 % et un taux de chômage qui a dépassé 14 % en 2020, Vale a révélé que la part de ses revenus chinois était passée de 48,5 % en 2019 à 57,8 % en 2020, au détriment du marché local.

Même constat du côté du géant minier australien BHP. La part de ses revenus provenant de Chine s’est accrue. Mais cette fois, cela n’a pas empêché l’ensemble du marché des actions australien de devenir plus local en 2020. Une situation que l'on retrouve en Nouvelle-Zélande.  Le repliement de ces deux payssur eux-mêmes correspond aux mesures prises pour s’isoler de la pandémie. La Russie s’est elle aussi tournée vers son marché intérieur en 2020, probablement à cause des sanctions qui ont sapé les revenus mondiaux de certaines entreprises russes.

Il faut distinguer l’économie d’un pays et son marché boursier

Le thème économique de la mondialisation n’est pas derrière nous. Le transcrire dans une allocation d’actifs pose d’autres questions. Il convient ici de faire la distinction entre l’économie d’un pays et son marché boursier. L’une des grandes leçons de 2020 est que les deux peuvent prendre des directions opposées : bien que l’on fasse souvent des indices des marchés boursiers nationaux les baromètres de la santé économique d’un pays, les marchés sont un groupement de sociétés très spécifiques, influencées par des forces diverses, micro- et macroéconomiques, nationales et mondiales.

C’est particulièrement le cas des marchés boursiers européens. Aux Pays-Bas, en Suisse, en Irlande, au Danemark, en France, en Finlande, en Suède, en Allemagne, au Royaume-Uni et en Belgique, 70 % au moins des revenus des entreprises proviennent de l’étranger. L’indice Morningstar-France, par exemple, est loin de représenter la seule économie du pays : plus du tiers des revenus de la société de produits de luxe LVMH, plus gros groupe coté en bourse en France, provient d’Asie, un quart environ des États-Unis ; le plus gros marché du laboratoire pharmaceutique Sanofi, qui arrive au deuxième rang, est les États-Unis.

Le marché boursier britannique reflète déjà la « Grande-Bretagne mondiale » que promettait le Brexit. Seuls 27 % de ses revenus proviennent de sources nationales. Morningstar estime qu’environ 23 % des revenus des sociétés qui composaient le marché britannique en 2020 provenaient des États-Unis, 17 % de l’Asie émergente et 12 % de la zone euro.

L’Asie, toujours très locale boursièrement

Les marchés boursiers les plus axés sur l’économie nationale (voir graphique) sont ceux de pays émergents très peuplés, au premier rang desquels l’Égypte, le Pakistan, l’Indonésie et la Chine. L’Inde est l’exception qui confirme la règle. Elle est beaucoup plus mondialisée que la Chine ou d’autres pays, en raison des performances internationales des prestataires de services informatiques que sont Infosys ou Tata Consultancy Services. Tous deux gagnent le plus clair de leurs revenus à l’étranger, notamment aux États-Unis et en Europe.

Certains ont invoqué la mondialisation des sources de revenus pour éviter d’investir dans des sociétés domiciliées à l’étranger. Si les entreprises locales font des affaires dans le monde entier, cela ne compte-t-il pas comme une diversification géographique ? L’interconnexion mondiale a sans doute contribué à des corrélations plus étroites entre les marchés boursiers du monde entier.

Le biais domestique fait perdre des opportunités

Mais les investisseurs qui font preuve d’un favoritisme abusif envers leur propre pays réduisent l’éventail de leurs possibilités. Ils se privent d’excellentes opportunités de placement dans des entreprises susceptibles être des chefs de file dans leur pays. Ainsi, un investisseur américain qui ne détiendrait aucune action de la société danoise Novo Nordisk ferait-il une impasse malheureuse sur l’un des leaders des thérapies contre le diabète sur le marché américain, tandis que Taiwan Semiconductor est l’un des principaux fournisseurs de puces électroniques aux États-Unis. Les chiffres fournis par les entreprises en 2020 n’indiquent en aucun cas que la mondialisation est en déclin. Pour les investisseurs, il est essentiel de continuer à penser mondial. D. L.

 

1 Les données indicielles datent du 30 avril 2021 et se fondent sur la plus récente documentation fournie par les entreprises, la plupart du temps les rapports annuels de 2020. Les chiffres sur le revenu des entreprises représentent 99,4 % de la capitalisation boursière mondiale, dans les pays développés comme émergents. Des données ont été collectées pour 7 311 des 7 391 titres qui composent l’Indice Morningstar-Marchés mondiaux, lui-même constitué des indices de tous les pays.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº862
Notes :
1 Les données indicielles datent du 30 avril 2021 et se fondent sur la plus récente documentation fournie par les entreprises, la plupart du temps les rapports annuels de 2020. Les chiffres sur le revenu des entreprises représentent 99,4 % de la capitalisation boursière mondiale, dans les pays développés comme émergents. Des données ont été collectées pour 7 311 des 7 391 titres qui composent l’Indice Morningstar-Marchés mondiaux, lui-même constitué des indices de tous les pays.