Tokyo et le Japon suscitent un vif intérêt de la part des investisseurs étrangers. Quels sont les facteurs à l’origine de cette dynamique ?
Premièrement, les récents développements géopolitiques ont incité les investisseurs mondiaux à revoir la répartition de leurs portefeuilles, ce qui a favorisé une diversification vers des marchés alternatifs, notamment en Asie. Dans ce contexte, la stabilité politique du Japon et son attachement à l’État de droit, associés à un marché de taille importante, en font une destination d’investissement attrayante. Depuis l’arrivée au pouvoir du gouvernement Kishida, le Japon a également toujours placé l’investissement au cœur de sa stratégie économique. Cette position claire envoie également un signal de stabilité et de fiabilité.
Deuxièmement, le Japon s’efforce d’attirer d’autres sociétés cotées en Bourse en tant que cibles d’investissement pour les investisseurs internationaux. Actuellement, l’Agence japonaise des services financiers (JFSA) est en train de réviser le Code de gouvernance d’entreprise afin de le rendre plus efficace, tandis que le Japan Exchange Group intensifie ses efforts pour inciter les sociétés cotées à se concentrer davantage sur le rendement pour les actionnaires et à réduire les participations croisées. Cela a permis au marché japonais de se positionner beaucoup plus fermement dans le radar des investisseurs internationaux.
Enfin, sur le plan macroéconomique, nous assistons à un retour de taux d’intérêt positifs après une décennie de taux nuls ou négatifs. L’économie japonaise se réveille. Parallèlement, l’énorme masse d’actifs financiers des ménages japonais, équivalente à 14 000 milliards de dollars, dont environ la moitié était jusqu’à présent immobilisée sous forme d’espèces et de dépôts, se transforme enfin en investissements. Cette tendance est soutenue par le dispositif NISA (Nippon Individual Savings Account). En effet, le nombre de comptes NISA atteint désormais 28 millions, les actifs financiers achetés dans le cadre de ce programme totalisant 71 000 milliards de yens. 15 000 milliards de yens sont injectés chaque année dans ce programme, et ce chiffre devrait continuer à augmenter.
Quel est le rôle de FinCity.Tokyo dans tout cela ?
Notre action repose sur trois piliers. Le premier consiste à promouvoir le marché tokyoïte auprès des investisseurs et des institutions financières internationaux et à aider les sociétés financières étrangères à s’implanter à Tokyo. Une quinzaine d’entreprises ont déjà démarré leurs activités à Tokyo, avec des actifs sous gestion (AuM) dépassant au moins 1 milliard de dollars. Un exemple notable est celui d’Eurazeo, qui a établi ses activités à Tokyo en 2024. Mais nous ne nous contentons pas de diffuser des informations, nous écoutons également attentivement les investisseurs et les institutions financières mondiaux pour connaître leur perception du marché japonais, en particulier les obstacles à l’investissement.
Cela nous amène à notre deuxième pilier : la défense des intérêts et les recommandations. Nous coordonnons nos efforts avec les ministères et agences gouvernementales concernés pour faire entendre cette voix. L’année dernière, nous avons soutenu le ministère de l’Économie, du Commerce et de l’Industrie (METI) et la JFSA dans le cadre d’une réforme fiscale visant à faciliter les investissements étrangers dans les entreprises japonaises grâce à un nouveau contrat de société en commandite simplifié et standardisé.
Le troisième pilier est la promotion du programme « Emerging Managers ». Nous souhaitons encourager les nouveaux acteurs nationaux porteurs d’idées d’investissement originales, tout en incitant les gestionnaires étrangers à s’implanter au Japon.
En 2024, Tokyo a été désignée « zone spéciale de gestion d’actifs », aux côtés de Sapporo, Osaka et Fukuoka. Qu’est-ce que cela signifie concrètement ?
Les paramètres précis de chaque zone spéciale varient d’une ville à l’autre, car ils sont définis en collaboration entre le gouvernement national et les collectivités locales. Cependant, l’un des objectifs est d’aider les nouveaux arrivants étrangers à obtenir des licences facilement et sans difficulté grâce à des guichets uniques proposant une assistance en anglais. Dans le cas de Tokyo, la mairie accorde également aux entreprises étrangères des subventions pour leurs frais de bureau et de logement.
Quelles sont les principales tendances qui façonnent actuellement le paysage de la gestion d’actifs au Japon ?
Tout d’abord, il y a l’initiative du gouvernement visant à faire du Japon une nation de premier plan dans le domaine de la gestion d’actifs. Cette politique englobe l’ensemble de l’écosystème de la chaîne d’investissement, depuis les comptes NISA et l’éducation financière générale jusqu’à la diversification et la modernisation des pratiques du secteur de la gestion d’actifs. À ce propos, une nouvelle association professionnelle du secteur de la gestion d’actifs a été créée en avril dernier.
Plus largement, la politique économique du gouvernement Takaichi est claire. Elle s’est pleinement engagée à relancer l’économie japonaise, ce qui nécessite des investissements importants. Son gouvernement a identifié 17 domaines d’investissement prioritaires, notamment l’intelligence artificielle et les semi-conducteurs, la construction navale, la sécurité énergétique et la transition écologique.
Le Japon entre également dans une phase de demande croissante en matière de rénovation des infrastructures. La demande dans ce domaine sera énorme et augmentera rapidement. Cependant, la situation budgétaire du gouvernement japonais est très stricte, nous ne pouvons donc pas compter beaucoup sur les dépenses publiques pour couvrir ces investissements. Nous devons mobiliser des capitaux privés de manière urgente, rapide et à grande échelle.
Comment se déroule la numérisation du secteur financier au Japon ?
S’il est vrai que les Japonais affectionnent particulièrement l’argent liquide, le gouvernement japonais a déjà atteint son objectif de numériser 40 % de l’ensemble des transactions. En réalité, cette part augmente rapidement.
La finance intégrée se développe également. Pour soutenir cette évolution, la JFSA a mis en place un dispositif permettant d’intermédier la vente de divers types de produits financiers aux clients particuliers via un guichet unique. Auparavant, les agences de représentation devaient être enregistrées et supervisées par la banque, la société de valeurs mobilières ou la compagnie d’assurance de leur choix, respectivement pour chaque produit. Cependant, cette nouvelle licence d’intermédiaire permet à un intermédiaire financier de vendre des titres et des produits d’assurance, d’octroyer des prêts, et bien plus encore, sans avoir besoin d’une telle supervision.
Je dois également mentionner les stablecoins, qui font l’objet de diverses opinions et approches. Les stablecoins sont fortement encouragés par les États-Unis, qui s’opposent aux monnaies numériques de banque centrale (CBDC). À l’autre extrémité, on trouve la France et la BCE, qui défendent fermement les CBDC. Le Japon se situe entre les deux, la Banque du Japon et le ministère des Finances étudiant la possibilité d’introduire des CBDC au Japon, tandis que la JFSA préconise un stablecoin basé sur le yen japonais.
Tokyo accorde une grande importance à la finance verte. Pourriez-vous nous en dire plus à ce sujet ?
La sécurité énergétique constitue depuis longtemps un point faible du Japon, ce qui est devenu particulièrement évident ces derniers temps, étant donné que 90 % de nos importations de pétrole transitent par le détroit d’Ormuz. Les entreprises japonaises font preuve d’une grande rigueur en matière d’efficacité énergétique depuis 50 ans, ce qui explique pourquoi la transition énergétique et la finance verte sont prises très au sérieux ici.
Dans le contexte de la crise climatique, la transition énergétique revêt une importance particulière. Plutôt qu’une approche binaire « vert contre brun », il faut adopter une perspective globale de l’économie pour parvenir à une décarbonisation à long terme dans les secteurs où la réduction des émissions est difficile. Le gouvernement japonais s’est fixé pour objectif d’émettre 20 000 milliards de yens d’obligations de transition climatique japonaises afin de soutenir sa stratégie de transition verte, et les entreprises japonaises ont également acquis une solide expérience en matière de finance de transition. Le montant total des obligations de transition émises par les entreprises japonaises a atteint 1 400 milliards de yens (9,5 milliards de dollars). J’espère que notre expérience s’avérera utile à d’autres centres financiers.
On peut également citer deux développements récents importants. Premièrement, la municipalité de Tokyo a commencé à émettre le « Tokyo Resilience Bond », la toute première obligation de résilience au monde à être certifiée selon la norme Climate Bonds Standard. Cette obligation vise à renforcer la capacité de la capitale à faire face aux risques liés au climat, notamment les inondations, les ondes de tempête et les effets des typhons. Deuxièmement, la Bourse de Tokyo a lancé en avril dernier un système à part entière d’échange de quotas d’émission de carbone.