Gestion d’actifs et transition écologique

Naviguer entre réglementations,
taux d’intérêt et courants adverses

Créé le

19.06.2024

Il y a quarante ans, les premiers fonds revendiquant des critères environnementaux, sociétaux et de gouvernance (ESG) faisaient leur apparition en Europe, marquant le début d’un parcours significatif pour l’économie mondiale. L’ESG prend depuis une importance croissante dans les décisions d’investissement, porté par les réglementations.

« La période Covid, paradoxalement, a été la plus favorable à l’ESG », estime Philippe Zaouati, directeur général de Mirova (groupe BPCE). Et de qualifier la période 2019-2022 de « période romantique » de la finance durable. Durant cette époque, Mirova a connu une croissance phénoménale, doublant de taille, avec des fonds à impact affichant d’excellentes performances et attirant d’importants encours. Les sujets ESG étaient alors au cœur des préoccupations, et il n’était plus concevable pour un gestionnaire d’actifs de ne pas s’engager dans l’ESG.

Au début de l’année 2022, une inversion brutale de tendance s’est produite, marquée par la guerre en Ukraine, la hausse des taux et le choc inflationniste. Ce choc, décrit comme purement conjoncturel et de marché, a soulevé des questionnements sur des sujets complexes. La place de l’armement, traditionnellement exclue dans la gestion ESG, mais qui aujourd’hui revient en raison de l’importance croissante d’investir dans la défense, a été évoquée.

Il est désormais crucial de tirer des leçons des conséquences de ce backlash et d’adopter une approche différente du passé. Comprendre les enjeux du débat et s’engager pleinement dans le combat pour le développement durable est essentiel pour naviguer dans un environnement économique et financier en évolution constante.

Anne de Clermont, directrice des investissements responsables du Groupe Axa, souligne l’importance pour les gestionnaires d’actifs d’intégrer la dimension ESG dans leurs investissements, affirmant qu’il n’est plus suffisant de se concentrer uniquement sur la rentabilité et la gestion des risques. Dès 2020, une collecte de données sur la mondialisation de la transition énergétique a été lancée. Cependant, la pandémie de Covid-19 a provoqué un arrêt des transports, entraînant une baisse significative des émissions de CO2 dans les portefeuilles.

Par ailleurs, une prise de conscience croissante des enjeux climatiques s’est manifestée à la fois au sein des entreprises et parmi les investisseurs et les investissements dans le secteur privé sont devenus particulièrement attractifs dans un contexte de taux bas.

La crise en Ukraine a mis en lumière la question cruciale de l’indépendance énergétique de l’Europe, marquant un retour à la réalité après une période d’euphorie dans le domaine de l’ESG. Cet effet s’est également étendu à l’international, notamment aux États-Unis avec l’adoption de l’Inflation Reduction Act, ainsi qu’au Japon.

Stéphane Voisin, directeur de la recherche en finance durable à l’Institut Louis Bachelier, souligne que le Covid n’est pas innocent dans le backlash actuel. Une question légitime à se poser est : le « quoi qu’il en coûte » va-t-il pouvoir résoudre la question climatique ? Selon l’expert, cette période romantique, qu’il qualifie même de lyrique pour l’ESG, était alimentée par le momentum issu de la COP 21 de 2018, qui n’avait pas de contrepoids au sein d’une économie dont les principaux lobbys étaient confinés. Les réglementations mises en place à ce moment-là ont joué un rôle central dans cet élan.

La réglementation a mis fin au greenwashing

La taxonomie européenne, la CSRD (Corporate Sustainable Reporting Directive) et la réglementation SFDR (Sustainable Finance Disclosure Regulation) imposent aujourd’hui la définition du durable qui devient désormais mesurable via des KPI (Key Performance Indicators). L’époque où les entreprises pouvaient communiquer uniquement sur leurs performances positives en matière d’ESG (environnemental, social et de gouvernance) tout en reléguant discrètement leurs aspects moins satisfaisants est révolue.

Philippe Zaouati, membre du High Level Expert Group on Sustainable Finance de la Commission européenne, insiste sur la prise en compte des réactions de marché par rapport à la réglementation. Il illustre son propos en prenant l’exemple de certaines banques dont le processus de collecte des préférences en termes d’ESG des clients est saisi manuellement par rapport à d’autres qui ont mis en place des processus automatisés de collecte de ces mêmes informations. Dans le premier cas, seuls 30 % des clients souhaitent investir dans des portefeuilles ESG, alors que les résultats ressortent à 70 % dans le second cas. Souvent, le suivi sur l’implémentation de la réglementation, « le dernier kilomètre », est insuffisant.

L’expert prend également l’exemple du règlement SFDR fondé sur un degré de reporting plus poussé selon le degré de durabilité du portefeuille. Le marché s’est emparé de cette directive et l’a employée comme une classification des fonds, bien que ce ne fût pas la volonté initiale du régulateur.

Selon Anne de Clermont, grâce à la directive CSRD qui prône la double matérialité, la réglementation en Europe est plus stricte qu’ailleurs. En effet, la matérialité simple, prônée par l’ISSB (International Sustainability Standards Board), étudie l’impact des enjeux sociétaux et environnementaux sur la performance économique de l’entreprise (outside-in). L’approche européenne ajoute à cela une dimension d’impact, qui va s’intéresser à l’impact des activités de l’entreprise sur l’environnement et la société (inside-out).

Les assurances AXA sont membres de la Net Zéro Owner Alliance, une organisation qui regroupe des assureurs, fonds de pension et fonds souverains présents sur différentes zones géographiques. Le constat est que localement, sur chacune des zones, la définition de la taxonomie peut être très différente. Axa œuvre pour une harmonisation de la réglementation afin de venir à bout des problèmes de concurrence et de l’homogénéisation des coûts de reporting pour les entreprises.

C’est dans ce contexte que, selon la directrice des investissements responsables du groupe, le règlement SFDR se révèle extrêmement utile. Cette réglementation permet la comparabilité des fonds à l’échelle européenne que les labels ne permettent pas aujourd’hui d’évaluer. La nécessité d’une harmonisation précise des reportings afin de permettre une comparabilité internationale des actifs est aujourd’hui primordiale.

Si une harmonisation internationale voit le jour, il y a de fortes chances que celle-ci soit alignée avec la réglementation de l’IASB, plus petit dénominateur commun de toutes les réglementations en vigueur, estime Philippe Zaouati. De même, Stéphane Voisin pense qu’une telle mesure pourrait entraîner un risque de dilution des fonds, dont la conséquence serait un mainstreaming de la durabilité par des sociétés de gestion spécialisées dans l’ESG.

L’un des étudiants a évoqué la question du nouveau référentiel ISR entré en vigueur le 1er mars. Cette réforme est très controversée du fait qu’elle exclut les sociétés impliquées dans les fossiles des portefeuilles labellisés. Les implications de la mesure sont actuellement en prospection chez les asset managers. Pour le P-DG de Mirova, 40 % des fonds aujourd’hui labellisés ISR détiennent des fossiles, le label ISR n’était jusque-là pas un label discriminant.

La question est de savoir s’ils choisiront de maintenir le label ou de le quitter afin de garder les valeurs dans lesquelles ils sont investis. Le label ISR n’était jusque-là pas un label discriminant.

Par ailleurs, ce label n’apparaît pas comme clairement compatible avec la taxonomie européenne. On peut se demander si un fonds ISR est article 8 ou 9 SFDR, lacune que le label Greenfin permet de combler.

Le pouvoir d’agir

Les sociétés de gestion apparaissent comme des acheteurs universels qui détiennent des parts dans la totalité des secteurs économiques. L’engagement au sein des sociétés est très important puisque la capacité de financer offre le pouvoir d’agir.

Stéphane Voisin considère la question des partenariats public-privé comme un sujet clé. La blended finance, définie comme l’utilisation stratégique de financement du développement et des fonds philanthropiques pour mobiliser les flux de capitaux privés vers les marchés émergents, offre des actifs trop risqués pour atteindre des investisseurs privés.

Les transferts de capitaux vers le Sud s’essoufflent aujourd’hui et ces ressources sont désormais concentrées au Nord. Anne de Clermont énonce que le principal enjeu de demain est d’adresser des capitaux aux pays émergents qui tentent aujourd’hui de tisser des relations avec les banques mondiales.

Les entreprises ont également leur rôle à jouer dans la transition énergétique. Ces dernières ne peuvent se détourner des exigences environnementales en termes de reporting auxquelles elles sont soumises au risque de se voir écartées.

Pour le directeur de la recherche en finance durable à l’Institut Louis Bachelier, il existe un effet de concentration voire de bulle sur les valeurs vertes. Tous les acteurs du domaine cherchent à en détenir au sein de leurs portefeuilles et cela engendre de la volatilité, la prudence est de mise.

Les défis à venir

La data est aussi un vrai sujet, souligne Anne de Clermont : il faut de plus en plus de reporting afin de pouvoir mesurer son impact. Il y a réellement une dichotomie entre les valeurs cotées et non cotées. Les valeurs cotées disposent de certains providers externes qui reportent et estiment des indicateurs ESG selon leurs propres méthodologies. On peut citer MSCI, Sustainalytics (propriété de Morningstar), Refinitiv (propriété de Thomson Reuters), ISS ESG, S&P Global et Bloomberg.

Sur les valeurs non cotées en revanche, il existe un vrai sujet et beaucoup de travail est mené en ce sens. Les asset managers sont mis à contribution afin d’assurer une certaine fiabilité et transparence.

Également, de nouveaux indicateurs sont attendus par le marché. Ces derniers devraient concerner principalement la santé et l’aspect social afin d’élargir le champ des domaines liés à l’ESG.

Par ailleurs, le rating ESG est un des premiers indicateurs qui souffre de manque de cohérence entre providers. À la différence des ratings financiers, la corrélation des scores ESG entre provider est très faible.

Stéphane Voisin explique que s’il n’y a pas de corrélation entre les agences de notation c’est parce qu’elles ne notent pas la même chose puisque certaines adoptent une approche de matérialité simple tandis que d’autres se basent sur une matérialité double.

La forte dynamique des outils de l’intelligence artificielle générative, du deep learning et du machine learning permettra d’obtenir des proxys de plus en plus fiables sur les acteurs privés qui ne sont pas soumis aux exigences de reporting.

La conférence a souligné l’importance de l’engagement collectif pour promouvoir une finance durable et une transition écologique réussie. En combinant réglementations robustes, innovation technologique et collaboration entre acteurs, nous pouvons façonner un avenir financier plus durable et résilient.

Le Master 222 a organisé sa conférence annuelle le 14 mars 2024 dans le cadre de la 9e édition des House of Finance Days Les participants ont exploré les défis et opportunités liés à la transition pour l’avenir financier et environnemental.

Créé en 2000 en collaboration avec les leaders du secteur, le Parcours 222, Finance-Asset Management, est pionnier dans la spécialisation en gestion d’actifs. Ce programme, proposé en alternance dès la première année sur deux ans, combine enseignement théorique et expérience pratique, incluant la gestion d’un fonds. Il couvre un large éventail de domaines, de la gestion d’actifs au marketing produit en passant par l’analyse financière. Son format d’apprentissage (3 jours en entreprise, 2 à l’université) assure une fusion harmonieuse entre théorie et pratique, permettant l’acquisition de compétences opérationnelles. Les partenariats solides établis avec les grandes entreprises du secteur garantissent une pertinence accrue des compétences acquises aux besoins actuels du marché.

À retrouver dans la revue
Revue Banque HS-Stratégie-Nº10