Une réflexion stratégique
sur l’allocation des actifs liquides pour la prochaine décennie

Créé le

18.05.2026

Depuis le début des années 1980, la combinaison d’une inflation faible, d’une mondialisation rapide, d’une démographie dynamique et d’un progrès technologique accéléré a permis
une expansion soutenue des marchés d’actions et d’obligations. Un paradigme remis en cause aujourd’hui qui nécessite de revoir l’allocation d’actifs avec un autre modèle de répartition.

Les quarante dernières décennies ont constitué une période favorable pour les marchés financiers. Tout d’abord, la mondialisation a permis une réduction significative des coûts de production. L’intégration progressive de nombreuses économies émergentes dans les échanges internationaux, notamment l’entrée de la Chine dans l’Organisation mondiale du commerce en 2001, a introduit plus d’un milliard de travailleurs supplémentaires dans l’économie mondiale. Cette expansion de la main-d’œuvre mondiale a contribué à contenir les coûts salariaux et à maintenir une pression à la baisse sur l’inflation. Parallèlement, les transformations démographiques ont soutenu la croissance économique. L’augmentation rapide de la population mondiale, passée d’environ un milliard d’individus au XVIIIe siècle à plus de huit milliards aujourd’hui, a favorisé l’expansion de la population active et de la demande globale.

Les politiques monétaires et budgétaires ont également joué un rôle important. Depuis la crise financière mondiale de 2008, les banques centrales ont maintenu des conditions financières extrêmement accommodantes. La combinaison de taux d’intérêt faibles, voire négatifs en termes réels, et d’une forte expansion de la liquidité mondiale a largement soutenu la valorisation des actifs financiers.

Enfin, les avancées technologiques et la digitalisation de l’économie ont permis d’importants gains de productivité. Dans cet environnement, les actions ont bénéficié de la hausse des profits des entreprises, tandis que les obligations ont profité de la baisse structurelle des taux d’intérêt.

Les déséquilibres du capitalisme contemporain mis en lumière

Ce modèle de croissance a cependant généré plusieurs déséquilibres structurels. Le premier concerne la relation entre croissance économique et environnement. L’expansion économique mondiale s’est appuyée sur une exploitation intensive des ressources naturelles et sur l’utilisation massive des énergies fossiles. Aujourd’hui, ce modèle atteint ses limites face à l’urgence climatique et aux difficultés croissantes à atteindre les objectifs fixés par l’Accord de Paris. La transition vers une économie bas carbone constitue ainsi une transformation majeure du système économique mondial, reposant notamment sur l’électrification des activités économiques et sur une demande accrue en métaux stratégiques indispensables aux technologies énergétiques.

Un second déséquilibre concerne la structure du capitalisme contemporain. Depuis la crise financière mondiale, les politiques économiques ont contribué à instaurer un système que certains analystes qualifient de « capitalisme asymétrique ». Dans ce cadre, les détenteurs de capital bénéficient souvent d’un soutien implicite des autorités publiques lors des périodes de crise. Ce mécanisme a permis de maintenir une rentabilité élevée du capital, mais il s’est accompagné d’une augmentation significative de l’endettement public et d’un accroissement des inégalités de revenus et de patrimoine.

La mondialisation a également produit des effets ambivalents. Si elle a contribué à réduire les coûts de production et à stabiliser les prix, elle a aussi créé de nouvelles dépendances stratégiques. La concentration industrielle dans certaines régions du monde, notamment en Asie, a rendu les économies occidentales plus vulnérables aux perturbations des chaînes d’approvisionnement et aux tensions géopolitiques.

Enfin, la démographie mondiale connaît aujourd’hui un tournant. Dans de nombreux pays développés, les taux de natalité sont désormais inférieurs au seuil de renouvellement des générations. Ce vieillissement de la population pourrait ralentir la croissance de la population active et exercer des pressions à la hausse sur les salaires, modifiant ainsi les équilibres économiques.

Cet environnement macroéconomique, souvent qualifié de Goldilocks period, a favorisé une stratégie d’allocation d’actifs relativement simple, dominée par des portefeuilles passifs composés majoritairement d’actions et d’obligations.

Cependant, selon Didier Rabattu et Florian Ielpo, ce paradigme pourrait aujourd’hui être remis en question. Plusieurs évolutions structurelles du système économique mondial pourraient modifier les performances relatives des différentes classes d’actifs. Ces mutations concernent notamment la transition énergétique, l’évolution du capitalisme financier, les transformations démographiques et la régionalisation croissante de l’économie mondiale.

Didier Rabattu et Florian Ielpo proposent une alternative au Permanent Portfolio développé par Harry Browne. Si la stratégie de Browne reposait sur une diversification simple entre quatre actifs afin de faire face aux différents régimes économiques, ils suggèrent d’adapter cette logique aux évolutions de l’économie mondiale. Leur approche vise à repenser la diversification du portefeuille en tenant compte des nouvelles dynamiques macroéconomiques et des mutations structurelles susceptibles d’influencer les performances des différentes classes d’actifs.

Quatre transformations structurelles
de l’économie mondiale

L’économie mondiale subit en effet quatre transformations structurelles. La première concerne la transition énergétique qui implique progressivement une électrification accrue, alimentée par le développement de nouvelles industries technologiques telles que les centres de données liés à l’intelligence artificielle (IA), les véhicules autonomes ou encore les robots humanoïdes. Cette évolution devrait entraîner une forte augmentation de la demande en électricité et en métaux stratégiques tels que le cuivre, le lithium, le nickel ou l’argent.

La seconde transformation concerne l’évolution du capitalisme financier. Face à l’augmentation de la dette publique et aux tensions sociales liées aux inégalités économiques, les gouvernements pourraient être amenés à rééquilibrer la répartition des richesses entre le travail et le capital. Cela pourrait se traduire par une fiscalité accrue sur le capital, des ajustements réglementaires ou encore le maintien de taux d’intérêt réels faibles.

La troisième transformation est celle de la régionalisation de l’économie mondiale. Le modèle de mondialisation qui s’est développé depuis les années 1990 semble progressivement laisser place à un système plus fragmenté, structuré autour de grands blocs économiques régionaux. Les relocalisations industrielles, l’augmentation des dépenses militaires et la compétition pour les ressources stratégiques illustrent cette évolution. Dans ce contexte, la rivalité économique et technologique entre les États-Unis et la Chine constitue un facteur structurant majeur du système international.

Enfin, la révolution technologique liée à l’IA transforme profondément le marché du travail. Contrairement aux révolutions technologiques précédentes, l’IA pourrait remplacer non seulement des emplois manuels, mais également des qualifiés et cognitifs. Cette évolution devrait réduire la part du travail dans la production économique et soulever des questions fondamentales sur la répartition des richesses et l’organisation du système économique.

Vers une nouvelle approche de l’allocation d’actifs

Ces transformations modifieront certainement le fonctionnement même des marchés financiers. En particulier, deux forces opposées conditionneront l’évolution de l’inflation mondiale. D’un côté, la régionalisation de l’économie et la fragmentation des chaînes de production pourraient exercer des pressions inflationnistes en augmentant les coûts de production. De l’autre, les gains de productivité liés aux technologies et à l’automatisation pourraient produire des effets déflationnistes. L’incertitude quant à l’équilibre entre ces deux dynamiques rend particulièrement difficile la prévision du régime macroéconomique futur.

Face à ces incertitudes, certains investisseurs préconisent une approche d’allocation d’actifs inspirée du concept de « portefeuille permanent », développé par Harry Browne. Ce modèle repose sur une diversification entre plusieurs classes d’actifs – actions, obligations, matières premières ou métaux précieux et liquidités –, afin de maintenir une certaine résilience face aux différents régimes économiques.

Toutefois, dans le contexte actuel, ce cadre pourrait nécessiter des ajustements. Didier Rabattu et Florian Ielpo suggèrent notamment d’augmenter l’exposition aux métaux stratégiques liés à la transition énergétique, de renforcer la diversification géographique en incluant davantage les économies asiatiques, de réduire l’exposition aux obligations souveraines au profit d’obligations d’entreprises de haute qualité et de conserver une part plus importante de liquidités afin de faire face aux chocs inflationnistes et à la volatilité des marchés.

Plus que jamais, l’enjeu pour les investisseurs sera donc de concevoir des portefeuilles capables de résister à des régimes économiques incertains, en combinant diversification, flexibilité et adaptation aux nouvelles dynamiques macroéconomiques.

À retrouver dans la revue
Revue Banque HS-Stratégie-Nº18
Focus sur le Permanent Portfolio
$!Une réflexion stratégique sur l’allocation des actifs liquides pour la prochaine décennie