L’investissement environnemental, social et de gouvernance (ESG) est une approche de gestion de portefeuille née dans les années 2000 et qui met l’accent sur la nature de ses investissements. Dans ce cadre, le gérant présélectionne un groupe d’actifs en fonction des critères traditionnels de risque, rendement ou valorisation. Puis il passe ces instruments au filtre ESG, quitte à écarter des actions avec d’excellents fondamentaux. Par exemple, l’Asset Manager évitera toutes les actions liées aux énergies fossiles et investira uniquement dans des entreprises ayant une empreinte carbone nette nulle. D’autres fonds n’investiront que dans des entreprises ayant une direction significativement féminine ou soutenant officiellement les droits des LGBTQ+.
En revanche, la déforestation est un facteur clé du changement climatique mais qui est ignoré par les fonds labellisés ESG. Carbon Tracker, un think tank sur la transition énergétique, a découvert que 78 % des fournisseurs de fonds communs de placement ESG ne prenaient en compte ni le risque de déforestation, ni le risque climatique. D’autre part, des agences de notation attribuent des notes environnementales incohérentes. Ainsi, les multinationales du tabac que sont Marlboro et Philip Morris affichent des scores ESG plus élevés que le fabricant de véhicules électriques Tesla (S&P Global). Après avoir vu Tesla exclu de l’indice S&P ESG et constaté qu’Exxon, le géant pétrolier, faisait partie du top 10 de ses composantes, un Elon Musk révolté qualifiait l’ESG d’« arnaque utilisée comme une arme par de prétendus guerriers de la justice sociale ».
L’abondance de pétrole dans les années 2010 (grâce au pétrole de schiste des États-Unis et les annonces de l’OPEP couplées à la chute du yen contre le dollar en 2014 ont été les facteurs d’un marché pétrolier baissier d’une violence historique, achevé par la pandémie en 2020. Cependant, les médias ne mentionnent jamais que celui-ci fut entretenu par un Wall Street politisé.
Absence d’offre et inflation
En tant qu’observateur assidu du secteur de l’énergie, j’ai pu voir Wall Street « shorter » les valeurs pétrolières comme jamais dans l’histoire, les matraquant jusqu’à des cotations en centimes et provoquant la faillite de beaucoup d’entreprises. Même si l’on dit souvent que « le marché a toujours raison », les actions parapétrolières ont été vendues de façon exagérée par les institutions financières en raison, notamment, de leurs politiques ESG. L’OSX, l’indice des services pétroliers, a chuté de 93 % entre 2014 et 2020. Ayant effectué son pic plus tôt, Transocean, le leader du secteur du forage pétrolier offshore, a vu sa capitalisation effectuer une véritable descente aux enfers, baissant de 99,6 % entre 2008 et 2020.
En parallèle de ce marché baissier, les investissements des entreprises pétrolières n’ont cessé de décliner depuis une décennie. Depuis 2013, les dépenses mondiales dans l’exploration pétrolière sont passées de 33 milliards de dollars à 6 milliards de dollars aujourd’hui (l’équivalent de 5,50 dollars par baril produit à 1 dollar d’après Thunder Said Energy). Wood MacKenzie ne prévoit pas de hausse notable des investissements dans les années à venir. D’après l’International Energy Forum (IEF), des investissements cumulés de 4,9 billions de dollars dans le secteur mondial du pétrole et du gaz, en amont, seront pourtant nécessaires d’ici 2030 pour répondre aux besoins de l’économie mondiale et éviter un déficit d’approvisionnement.
Dans l’histoire, sous-investir dans le secteur pétrolier a toujours eu pour conséquence un phénomène inévitable : l’inflation, voire l’hyperinflation, due à l’absence d’offre. En avril 2020, pendant la pandémie, les prix du brut et les chiffres de l’inflation effectuèrent leur creux, marquant la fin du marché baissier. Le WTI et l’inflation explosèrent à la hausse, pour atteindre respectivement 131 dollars le baril un an plus tard et près de 9 % en juin 2022 aux États-Unis. En utilisant la méthode de calcul de l’inflation des années 1980, cette dernière s’évaluait plutôt à 17 %.
La transition énergétique a-t-elle été voulue trop vite dans le monde de la finance ? Oui, sans doute. Pour des raisons politiques et écologiques, les grandes puissances ont depuis longtemps massivement investi dans les énergies renouvelables pensant que les énergies fossiles étaient dépassées ou devaient l’être. Pourtant, l’économie mondiale est toujours autant dépendante des énergies fossiles, qui représentent environ 80 % de la consommation d’énergie totale depuis les années 1980. 90 % de la consommation énergétique du secteur du transport américain est basé sur le pétrole.
Des multinationales pétrolières comme Exxon ou Total ont quant à elles décidé de s’éloigner de leur cœur de métier historique. Au lieu d’investir et de forer, Exxon est en pleine transition, des énergies fossiles vers les renouvelables. BlackRock, State Street et Vanguard détiennent 21 % de son capital. Ils ont uni leurs forces pour remplacer trois membres du conseil d’administration d’Exxon par des partisans de l’ESG. Moins d’offre de pétrole pour plus d’inflation ?
L’histoire montre que les puissances politiques cherchent généralement à favoriser ou subventionner un secteur spécifique, pas à en abattre. Ce qui se passe dans l’industrie pétrolière est donc assez unique dans l’histoire.
Sous-performance et scepticisme
À la fin des années 1990, il y a eu des initiatives significatives de Wall Street visant à limiter les investissements dans les actions « pécheresses » telles que les jeux d’argent, le tabac, etc. Comme aujourd’hui avec l’ESG, les investisseurs ont adhéré à cette idée, mais lorsque les rendements ne réussirent pas à surperformer le S&P 500, cette « mode » s’arrêta. La même chose est en train de se produire aujourd’hui.
Les fonds indiciels ESG peuvent se répartir en deux catégories : ceux de grande capitalisation tels que ESGU et ceux à la capitalisation et aux volumes beaucoup plus faibles comme ICLN. Cette dernière catégorie reflète davantage les idées véhiculées par l’ESG. Cependant, un fonds comme ESGU comprend la majorité des megacaps de la tech US comme Apple, Microsoft, Amazon, Nvidia, Google ou Tesla. Il camoufle donc la véritable performance des fonds ESG. Sans surprise, il affiche une belle tendance haussière depuis sa création, car parfaitement corrélé au S&P 500 (mais avec une commission supérieure à SPY, l’ETF du S&P 500). A contrario, ICLN affiche une courbe de prix différente et une correction depuis 2021. Les performances annuelles pour ESGU et ICLN sont actuellement respectivement +17,96 % et -21,08 %.
Ryan Flugum et Matthew Souther, respectivement des universités de l’Iowa du Nord et de Caroline du Sud, ont montré que l’ESG était utilisé par les entreprises pour camoufler leur faible performance économique. Lorsque les résultats sont en deçà des attentes, l’entreprise communique sur ses objectifs ESG. Lorsque les résultats sont meilleurs que prévu, l’ESG est peu ou pas mentionné. Durant les publications de résultats du second trimestre 2023, les entreprises du S&P 500 ont évoqué le terme « ESG » deux fois moins qu’au quatrième trimestre 2021 (74 contre 156).
Le scepticisme vis-à-vis des critères ESG grandit. Après avoir atteint un pic de 17,1 billions de dollars en 2020, les actifs ESG sous gestion aux États-Unis ont chuté de 51 %, pour atteindre seulement 8,4 billions de dollars en 2022. En 2023, pas moins de quatre fonds ESG ont été liquidés : RBND, REMG, RDMX et IVLC. Un récent sondage de RBC Wealth Management montre que 49 % des clients particuliers considèrent que la performance est plus importante que l’impact ESG, contre 42 % en 2021. 74 % des personnes interrogées jugent que de nombreuses entreprises fournissent des informations trompeuses sur leurs initiatives ESG. Du côté des institutionnels, le taux d’adoption d’ESG par les gérants est en nette baisse, passant de 49 % en 2021 à 35 % en 2022. Fin juin, Le P-DG de BlackRock, Larry Fink, exprimait sa frustration quant aux obstacles auxquelles la finance politisée fait face, quitte à ne plus utiliser le terme « ESG » publiquement.
Depuis 2009, les marchés financiers ont sans cesse été perturbés par des stimulations externes, monétaires et politisées, tendant à fausser les prix. Nous sommes dans un monde où certains actifs sont jugés sains pour la planète (ils doivent être favorisés) et d’autres non (ils doivent être sanctionnés). Et ce sont ceux qui décernaient un triple A aux subprimes en 2007 qui nous disent aujourd’hui quel actif est éthique ou non...