En un quart de siècle, les industries financières se sont métamorphosées : le paiement fractionné vient largement remplacer les crédits à la consommation, les virements instantanés deviennent la norme, de même que les paiements par téléphone ou même par plaque d’immatriculation. La monnaie elle-même s’adapte à son environnement et la Banque Centrale Européenne (BCE) avance de manière assez résolue vers sa propre monnaie numérique.
Dans ce contexte, la gestion d’actifs reste principalement dirigée par une approche vieille de plus de 70 ans : la théorie « moderne » du portefeuille. Et du côté des clients, les choix d’investissement s’appuient encore très largement sur les performances passées, dont on sait qu’elles ne présagent que très moyennement des performances futures.
S’arc-boutant sur quelques dogmes bien ancrés depuis des décennies, la profession se trouve de plus en plus souvent en porte à faux avec les attentes des investisseurs, malgré quelques – rares – innovations structurelles, aujourd’hui le plus souvent perçues comme des contraintes.
Une trinité de dogmes
À long terme, les actions surperforment les obligations. Voici l’un des principaux dogmes qui structurent la gestion d’actifs. Même si ceux qui avaient acheté des actions de la zone euro au début du siècle ont dû attendre 23 ans pour les voir surperformer leur portefeuille obligataire. Et encore, de quelques points de base. Une telle attente relève de l’acte de foi.
Autre dogme de l’asset management : la diversification permet d’optimiser le couple performance-risque. L’année 2022 a instillé un sévère doute quant à la diversification entre actions et obligations, voyant les deux marchés lourdement chuter en tandem. Quant à la diversification géographique, les actions européennes sont corrélées à 70 % avec les actions américaines et le récent phénomène des « Magnificent 7 » illustre bien les difficultés actuelles des portefeuilles diversifiés.
Dernier dogme : la gestion active permet de surperformer les marchés. Une épaisse littérature académique démontrant l’absence d’opportunités durables d’arbitrage a sous-tendu la croissance structurelle des gestions indicielles. Pourtant, les gestions actives demeurant majoritaires dans le monde, un long chemin reste encore à parcourir.
Deux lames de fond
Ces dogmes bien ancrés n’ont pas empêché deux mouvements tectoniques.
Depuis le début du siècle, la montée en puissance des ETF (Exchange Traded Fund ou fonds indiciel) représente une réelle rupture, quasi ontologique, pour la gestion d’actifs et ce, à double titre. D’une part, il existe une réelle alternative aux fonds gérés activement, et ce, pour tous types d’investisseurs, ce qui leur permet de construire des portefeuilles d’allocation d’actifs « pure ». Par ailleurs, de par leur poids dans l’industrie, les ETF accélèrent la tendance déflationniste à laquelle les frais de gestion active étaient déjà soumis. Autant dire que l’industrie se serait bien passée de cette rupture.
Autre rupture de taille, l’approche selon des critères environnementaux, sociétaux et de gouvernance (ESG), désormais encadrée par de nombreuses réglementations, a profondément modifié la vie de bon nombre d’acteurs de l’industrie : toutes les fonctions doivent intégrer l’approche ESG dans leurs pratiques. Par les effectifs engagés comme par les budgets significatifs, la masse de réglementation ou la politique produits, l’ESG a d’ores et déjà profondément marqué l’industrie de la gestion. Quel sera l’avenir de cette approche ? Nul ne peut, pour l’heure, le prédire, des vents tout à fait contraires soufflant de toutes parts.
Une espèce animale, une entreprise ou une industrie n’évoluent que si elles y sont contraintes ou y ont intérêt. L’asset management doit s’adapter à l’érosion des marges et le développement des actifs privés s’inscrit dans cette démarche. Mais cette évolution reste endogène et si l’on a longtemps craint l’arrivée de nouveaux entrants venus de la Silicon Valley, ces derniers ne semblent pas pressés de s’intéresser à la gestion d’actifs. Une bonne raison pour ne pas changer ?