Philippe Setbon, votre premier mandat de l’AFG, l’association française de gestion financière, s’est terminé en juin. Si vous aviez un succès à retenir, quel serait-il ?
Je me suis inscrit dans la continuité de mon mandat de vice-président, et bien entendu, des réalisations de mon prédécesseur, Éric Pinon. Dans un environnement en constante mutation, il fallait poursuivre les actions engagées et accélérer. Si je ne devais retenir qu’un seul point, ce serait la satisfaction d’avoir, je crois, réussi à renforcer un collectif. L’AFG vit grâce à ses membres et leur mobilisation s’est renforcée à travers de nombreux travaux communs, sur différents sujets, comme par exemple la finance durable ou l’éducation financière. Ce succès a été rendu possible par une gouvernance renouvelée de l’AFG, qui a su impulser des orientations claires, conformes aux engagements que j’avais pris dans ma lettre de candidature, il y a déjà maintenant trois ans et demi.
Un mot sur la réforme des statuts de l’AFG : quels étaient les besoins d’évolution ?
Il était nécessaire mais il faut que je puisse y accederde réviser les statuts de l’AFG afin qu’ils reflètent mieux l’évolution de notre écosystème. Il s’agissait notamment d’assurer un meilleur équilibre au sein de la gouvernance entre d’une part, les filiales de banques et de compagnies d’assurances, et d’autre part, les acteurs entrepreneuriaux. Ces derniers sont très importants dans le tissu français et nous souhaitions évidemment qu’ils aient toute leur place dans la gouvernance de l’AFG. Il était également nécessaire de préciser la durée des mandats de certaines fonctions, comme les présidences de commission, le nombre de mandats du (de la) président(e) et des vice-présidents. Cette mission a été menée sous l’égide d’un groupe de travail émanant du conseil d’administration. On en revient à la gouvernance...
Restons-y ! Au niveau des équipes, la gouvernance est très féminine puisque la directrice générale est Laure Delahousse, un historique de la maison, et qu’elle a pour adjointe, Delphine de Chaisemartin, qui a rejoint l’association il y a deux ans. Est-ce que le fait d’avoir une gouvernance très fortement féminine impacte les choses ?
Je m’inscris moins dans le sujet hommes/femmes que dans l’efficacité et la reconnaissance des compétences. Force est de constater de l’efficacité de la direction générale de l’AFG qui assure pleinement son rôle au bénéfice de ses membres et en lien avec toutes les parties prenantes. Oui, c’est 100 % féminin et c’est tant mieux !
Un regret sur ce premier mandat ?
Un constat d’abord : aujourd’hui, nous sommes de plus en plus entendus et, je l’espère, écoutés. C’est le fruit d’un travail mis en place au fur et à mesure, avec Laure Delahousse et avec Delphine de Chaisemartin avec la volonté de disposer d’éléments de preuve pour étayer nos préconisations et points de vue auprès des pouvoirs publics ou des régulateurs. Nous nous sommes récemment considérablement renforcés sur ce point, avec succès. Sur des enjeux récents, comme la Retail Investment Strategy ou la finance durable, nous avions auparavant les arguments et le rationnel, mais pas nécessairement les éléments de preuve. Aujourd’hui, nous sommes davantage en mesure de produire des éléments de recherche, des données économiques, quantitatives et objectives pour défendre nos propositions.
Les élections à la présidence de l’AFG ne donnent généralement pas lieu à des multiples candidatures. Vous nous avez parlé tout à l’heure de votre première lettre de candidature. Qu’y avait-il dans la seconde, avant le renouvellement de votre mandat ?
Pas de rupture avec le premier mandat, afin d’être cohérent jusqu’au bout ! D’abord, il s’agissait de poursuivre la dynamique des travaux collectifs. Pour la première fois depuis dix ans, nous allons organiser un séminaire de rentrée à l’automne, avec l’ensemble du conseil d’administration, du comité stratégique et, bien entendu, des équipes. L’objectif : redéfinir ou réfléchir différemment à nos priorités. Et évidemment, déterminer les actions qui y sont associées. Tous nos membres doivent s’approprier ces priorités et participer aux actions de l’AFG. Nos sujets ne doivent pas être portés seulement par l’association, ou ses élus, mais par l’ensemble de nos adhérents sociétés de gestion.
Évidemment, nous n’avons pas tous les mêmes sujets ou priorités. Les enjeux peuvent être perçus différemment entre, par exemple, les très grands acteurs, leaders européens, voire mondiaux, et des sociétés de gestion plus entrepreneuriales, de taille et marchés géographiques divers. J’insiste à nouveau sur l’importance de ces sociétés entrepreneuriales : elles font la richesse de notre offre et contribuent au leadership de la gestion d’actifs française en Europe. Or, il faut viser plus loin. Dans ce deuxième mandat, j’ai à cœur de renforcer le rôle des entrepreneuriaux dans les orientations, dans les discussions, dans les débats. Concrètement, le président du Club des entrepreneurs, en l’occurrence Antoine Valdès, a rejoint le bureau, qui réunit la direction générale de l’AFG et la présidence et vice-présidence et se réunit tous les quinze jours.
Il y a également des sujets transversaux de première importance dans notre industrie. Il nous faut accompagner les enjeux de transformation, de transition technologique et numérique des sociétés de gestion. À l’instar de tous les pans de l’industrie, notre secteur est en cours de transformation et celle-ci est nécessaire : l’accompagnement des acteurs dans cette transition est donc fondamental.
Je rebondis sur l’offre et sur le mot « collectif » qui revient souvent depuis le début de notre échange. C’est quoi le collectif ? Pour avoir commencé ma carrière il y a belle lurette, lorsque, à l’époque où Alain Leclair était président de l’AFG, la gestion d’actifs, c’était les marchés financiers. Aujourd’hui, c’est l’immobilier, le non-coté...
J’entends par « collectif » les sociétés de gestion membres de l’AFG. Il regroupe effectivement tous les acteurs présents depuis longtemps sur les actifs cotés, mais aussi des acteurs du monde immobilier ou du non-coté, en actions ou en dette. Tous ces acteurs-là sont membres de l’AFG, même s’il existe des associations « sœurs » comme l’ASPIM ou France Invest qui sont spécialisées dans un domaine particulier et font un travail remarquable. Pourquoi est-il important, au niveau de l’AFG, de travailler ce collectif au-delà de la segmentation par type d’acteurs ou de sous-jacents ? Notamment en raison des enjeux de distribution et de transformation...
Le collectif propre à l’AFG s’est donc élargi...
Le collectif va même au-delà. Il est essentiel d’avoir des bonnes relations – c’est évident et c’est une réalité – mais surtout, des relations constructives de travail avec nos grands clients, par exemple, les grands distributeurs, banquiers et assureurs, ou encore associations sœurs... En premier lieu car nous sommes plus efficaces ensemble. Ensuite, en raison d’un phénomène majeur qui, nous vient des États-Unis et gagne petit à petit l’Europe. Après avoir connu une segmentation très forte des différents métiers des services financiers au cours des années 90 et début 2000, nous allons désormais vers plus de convergence. Il ne s’agit pas de mon opinion mais bien d’une observation ! Des grandes sociétés de gestion d’actifs sont en train de se rapprocher de propriétaires d’actifs pour proposer de nouveaux modèles et accélérer leur croissance. Par exemple, des sociétés de gestion ont acquis des distributeurs, et inversement, des distributeurs ont acquis des sociétés de gestion. Et ainsi de suite. Cette convergence est – et sera – renforcée par la numérisation des services.
Au temps d’Alain Leclair, la gestion d’actifs est devenue filiale alors qu’elle n’était que département d’entité bancaire ou assurantielle. En finance, comme dans l’électricité ou le rail, on a séparé le producteur et le distributeur. Le leitmotiv de l’époque, c’était l’architecture ouverte. Cette convergence, c’est la fin de ce credo ?
La convergence observée n’est pas un retour en arrière, mais une recomposition différente du modèle. Les propriétaires d’actifs ne sont pas en train de réinternaliser la gestion d’actifs. Au contraire, l’externalisation de la gestion se poursuit. En revanche, l’ensemble des acteurs prennent en compte une triple inflation : l’inflation traditionnelle sur les salaires et les coûts, l’inflation réglementaire, génératrice de dépenses, et l’inflation du capital nécessaire pour développer, notamment les actifs non cotés. Elle s’est d’ailleurs accrue ces dernières années avec le développement des actifs non cotés et ce mouvement va se poursuivre. Cette triple inflation se produit, alors la concurrence est exacerbée au niveau mondial. Par conséquent, les prix et les marges sont sous pression.
Ce n’est pas un phénomène récent mais la normalisation des taux d’intérêt le rend de plus en plus visible. Dans un univers de taux faibles, la pression sur les marges est gommée par l’appréciation des prix d’actifs. Aujourd’hui, cette pression sur les marges entraîne toutes les réflexions actuelles, les combinaisons et mariages des différents acteurs. Un nouveau modèle se met en place, qui n’est pas contradictoire du tout avec l’architecture ouverte car il y a une demande pour une offre diversifiée.
Restons sur le sujet de marges et de la recomposition du marché. Au temps d’Alain Leclair – encore lui ! –, la France s’est beaucoup inspirée du Luxembourg. Sur les classes de parts entre autres. Dans le grand-duché, il y avait aussi une cotation des fonds. En France, cela n’a jamais marché avant l’arrivée des ETF, les exchanged traded funds. D’un point de vue pédagogique, on a d’abord traduit ça par « fonds indiciels cotés ». Mais aujourd’hui,apparaissent des ETF avec des gestions actives.
Il y a sur le sujet une potentielle évolution de la distribution des fonds. Le modèle historique consolide distribution et production dans les frais. Le modèle « marchés financiers » fonctionne de manière différente et offre de surcroît de l’instantanéité... Quels sont pour vous les avantages et les inconvénients de chacun des modèles ?
Il est important de dire que le développement des ETF ne renvoie pas qu’à la gestion passive. Les ETF à gestion active se développent bien. Cette enveloppe est une avancée parce qu’elle facilite beaucoup de choses. Par ailleurs les avantages fiscaux liés à l’enveloppe ETF aux États-Unis, ont permis une émergence très rapide de ce marché. Les épargnants vont donc avoir un accès facilité à l’acquisition et la détention en direct.
Mais je ne pense pas que cela restreigne fortement le champ de la distribution. Nous avons besoin de distribution puisque nous avons besoin d’une offre diversifiée et de conseil. Tout comme nous avons besoin des banques, des assureurs et des autres réseaux de distribution tels que les conseillers en gestion de patrimoine. Ils jouent tous un rôle important.
Les épargnants le disent eux-mêmes, comme l’a démontré une étude récente que nous avons faite avec Elabe. Le succès de l’épargne salariale le démontre aussi. La gestion pilotée est un choix très largement plébiscité. Cela illustre bien que les épargnants préfèrent confier à des professionnels l’allocation de leur portefeuille à long terme, plutôt que de le faire eux-mêmes.
Il y a un déficit de culture financière parmi nos concitoyens et nous travaillons activement à renforcer la pédagogie en la matière. Sur la base d’une offre large, une partie de la population est suffisamment éduquée pour faire ses choix. Mais la majorité ne sait pas choisir tel ou tel support. Donc il y a assurément besoin des distributeurs et de leur conseil.
Est-ce que redonner plus de 50 % des frais de gestion à la distribution, ce n’est pas trop cher ?
Au-delà d’un chiffre quel qu’il soit, il faut également prendre en considération la taille du réseau, sa nature, le suivi, etc. Par exemple, un réseau de distribution qui joue parfaitement son rôle de conseiller, en amont et en aval, dans une logique d’adéquation avec les objectifs de chaque client, ça a beaucoup de valeur ! La relation contractuelle mettra ensuite le curseur au bon endroit pour le partage de la valeur...
Les premières Sicav créées dans les années 60 étaient des produits diversifiés investis sur les marchés financiers. Appelons-les Sicav de grand-papa ! Ne sont-elles pas en train de se faire tondre la laine sur le dos par les ETF d’une part, mais aussi par les fonds non cotés, immobiliers ou non ?
S’il s’agit de regarder les tendances du marché, je préfère partir d’une autre approche. Quel type de gestion offre-t-on aux épargnants et investisseurs ? Contrairement aux idées reçues, je pense que la gestion passive est dominante dans ce monde depuis trente ou trente-cinq ans, et pas seulement depuis que les ETF passifs représentent 50 % du marché. Des gestions très benchmarkées avec des écarts très faibles par rapport aux indices de référence sont de la gestion passive. Cette gestion-là, quasi passive donc, va continuer à perdre des parts de marché par rapport aux ETF. A contrario, il y a la gestion active de conviction. Elle peut avoir un indice comme référence, mais elle n’est pas pilotée en fonction de l’indice. Le gérant étudie un dossier, il choisit d’investir ou non, quel que soit le benchmark comme pour le non-coté.
Je préfère donc segmenter le marché entre gestion passive et gestion de conviction. Quant à l’opposition coté/non-coté, elle n’a pas de sens. Le non-coté recèle une richesse et une profondeur extrêmement importantes, parce qu’une grande partie de l’économie n’est pas cotée. L’offre de non-coté a vocation à se développer, y compris dans l’offre à destination des clientèles de particuliers. Nous avons donc besoin des deux, au même titre qu’il existe différents stades de développement des entreprises, avec des besoins différents. Et l’entreprise doit, à un moment donné de son développement, faire appel public à l’épargne de façon plus large. Demain, cela se fera peut-être par tokenisation !
C’est dans cette logique d’attention aux petites et moyennes entreprises (PME) et aux entreprises de taille intermédiaire que nous avons lancé en 2024 l’initiative PME 2030, coprésidée par Aude de Lardemelle, directrice générale de CDC Croissance, et Guillaume Dard, président de Montpensier Arbevel et vice-président de l’AFG. C’est aussi parce qu’il est nécessaire de relancer la cotation, que l’AFG a contribué et signé le manifeste avec Euronext pour un meilleur financement des entreprises par les marchés de capitaux en mars 2025.
Vous venez de parler de tokenisation, sujet au cœur de notre dossier du mois. On a vu le mouvement de la gestion collective du coté vers le non-coté. Récemment, Blackrock a fait un carton en Europe avec un ETN sur le bitcoin. On n’est pas sur une structure de fonds, pas dans la même régulation... Est-ce qu’il faut que les gens qui font les textes, qui autorisent et qui interdisent des choses, changent leur fusil d’épaule pour permettre de faire des fonds crypto dans le cadre de la régulation traditionnelle des fonds ?
Deux éléments de réponse. En premier lieu, il y a en effet un besoin absolu du renforcement de la réglementation dans ce domaine, y compris au niveau de la banque centrale. Ensuite, selon l’étude que vous citez, les cryptos occupent une place mineure parmi les préoccupations des épargnants par rapport à d’autres sujets, tels que la retraite, le conseil, la fiscalité... Ce n’est pas un épiphénomène, car on parle d’à peu près 3 200 Md€ d’encours mondiaux en crypto-actifs. Mais n’en faisons pas le centre de tous les sujets parce que certains en parlent quotidiennement...
On vient de parler d’ETN. Les produits structurés, qui se faisaient hier sous forme de fonds, utilisent aujourd’hui d’autres structures juridiques. C’est un business perdu pour la profession...
Si certains acteurs continuent tout de même à faire des fonds, nous assistons en effet à un déplacement de la demande, notamment dans les réseaux de distribution. Il faut composer avec cette tendance et au-delà, s’assurer que dans toute la démarche réglementaire qui accompagne ces évolutions de marché, de la demande à l’offre, la compétitivité des différents acteurs est prise en compte. Il est donc essentiel, me semble-t-il, de considérer la value for money non sur une partie des produits, mais sur l’ensemble des produits.
La Retail Investment Strategy, qui n’est pas encore adoptée, prévoit de mesurer la value for money. Histoire d’essayer de répondre à la question : le client en a-t-il pour son argent ? Beaucoup de sociétés de gestion s’inquiètent de cette évolution. L’Europe a-t-elle raison ou tort ?
Nous l’avons dit : les marges du secteur sont sous pression. Cependant, l’approche ne nous semble pas la bonne. Certes, la demande de transparence est une évidence : elle est d’ailleurs mise en œuvre depuis des années. Le fair cost et non le low cost est un bon angle d’attaque du sujet pour s’assurer que le client paie le bon prix. En revanche, la stratégie qui consiste à se focaliser sur le coût des produits est une absurdité pour un produit dont le résultat est connu a posteriori, et non a priori.
En France, l’Autorité de contrôle prudentiel et de résolution (ACPR) a pourtant déjà commencé à la mettre en œuvre en assurance vie. Le superviseur français est-il plus royaliste que le roi ?
En tant que président de l’AFG, j’ai du mal à comprendre pourquoi la France est si offensive sur des sujets qui ouvrent autant le marché européen à d’autres acteurs... C’est quand même ça, le sujet !
D’aucuns diront que l’on fait un benchmark français pour garder la main au niveau national, et ne pas se faire imposer des règles par l’Europe.
Il s’agit d’un argument fréquent dès qu’il y a une initiative (règlement ou directive) au niveau européen. Mais en réalité, la France seule est peu audible tandis qu’avec d’autres États membres, nous pouvons être entendus. À l’heure actuelle, le sujet n’est porté qu’en France, au détriment des sociétés de gestion et du financement des PME françaises. C’est dommage ! D’autant que, une nouvelle fois, je ne critique pas le concept de Value for money. Il s’opère déjà de façon concurrentielle. Mais lorsqu’on s’intéresse qu’à une seule des deux jambes du value for money, c’est-à-dire à la partie coût, on se trompe d’approche. Cette vision conduit à une concentration et une standardisation de l’offre de produits. C’est mauvais pour les épargnants et pour le financement des entreprises. Nous évoquions tout à l’heure l’architecture ouverte : la RIS est, en l’occurrence, une vraie menace pour elle !
Venons-en à l’union de l’épargne et de l’investissement. Elle fait suite, prolonge ou s’intègre dans l’Union des Marchés de Capitaux. Peut-on réussir là où on a échoué simplement en changeant quelques lettres ?
S’il n’était question que d’acronyme, on aurait réussi avec les lettres précédentes (UMC) depuis quinze ou vingt ans. En revanche, j’assiste pour la première fois depuis que j’évolue dans cette industrie, c’est-à-dire trente-cinq ans, à un alignement dans l’intention européenne de travailler sur la compétitivité de son économie et de ses acteurs. Ce n’est pas faute de l’avoir dit pendant longtemps, mais depuis maintenant un an, il y a une prise de conscience réelle grâce aux rapports Letta, Draghi et Noyer.
Petite parenthèse commerce, et pas finance. Mais peut-on parler d’alignement lorsque l’on voit les réactions à l’accord sur les droits de douane signé par Ursula Van Der Leyen avec Donald Trump ? L’Europe n’est pas du tout soudée...
Est-ce que je suis ennuyé, pour ne pas dire plus, par la façon dont les Européens font vivre l’Union européenne ? La réponse est oui ! Mais continuons à nous battre pour faire progresser les choses. Ce qui mine l’Europe, ce ne sont pas tant les attaques venues de l’extérieur. C’est déjà en interne que c’est compliqué et c’est vraiment regrettable. Parce qu’un pays européen, pris isolément, n’a pas la taille pour peser dans le monde. On a donc impérativement besoin de l’Union pour exister à l’échelle globale.
Il faut qu’on arrive en Europe à créer un cercle vertueux, comme l’ont fait les États-Unis il y a déjà bien longtemps. Ils ont pris des mesures en faveur de la compétitivité de leurs entreprises, en protégeant leur marché, afin de permettre à l’épargne locale et mondiale de s’orienter vers leurs entreprises et leur donner les moyens d’innover, se transformer, investir... Cela leur a permis l’améliorer leur rentabilité, au sens économique et non financier, d’attirer à nouveau l’épargne, et ainsi, d’offrir des performances très supérieures à ce qu’on est capable de proposer en Europe, ou ailleurs dans le monde. Essayons donc de construire un cercle vertueux similaire en Europe. Cela passe une orientation de l’épargne européenne vers le tissu économique européen pour investir, transformer, améliorer ses rendements. Et réinvestir à nouveau l’épargne. Soyons francs, dans nos pays à fiscalité élevée, il faudra amorcer la pompe via un stimulus fiscal.
Orienter l’épargne directement ou indirectement ? Actuellement, dans tous les cas, on perd. Le nombre d’actionnaires individuels croît mais on a le sentiment qu’ils préfèrent investir outre-Atlantique que sur notre continent. Et côté fonds, l’heure est très favorable aux ETF, marché où les principaux acteurs sont américains.
Direct ou indirect, peu importe. Mais pour développer l’investissement direct, il faudra améliorer la culture économique et financière. Comme elle est insuffisante, ça prendra un peu de temps ! Par ailleurs, nous avons la chance d’avoir un tissu d’investissement extrêmement riche et dense en Europe. Il faut donc utiliser ce tissu-là, tout en s’assurant du maintien de sa compétitivité. Il n’y a pas que la compétitivité des entreprises ! Il y a aussi la compétitivité des services financiers au sens large, dont la gestion d’actifs. Par exemple, le sujet de savoir si la France a la première place de l’Europe continentale, n’a aucun intérêt. Est-on compétitif au niveau mondial ? C’est le seul enjeu.
La France a décidé de participer à la création d’un label Finance Europe, avec d’autres pays européens. Votre réaction ?
C’est bien, mais encore insuffisant.
Bercy doit-il profiter de définition des produits labellisés pour réorienter l’épargne vers le marché bancaire ? Dans un environnement où il y a des enjeux sur les marges, la gestion collective n’aurait-elle pas intérêt à une couche de frais en moins...
Opposer produits bancaires, assurantiels ou détention en direct ne fait pas avancer les choses. La France a développé des produits de premier plan. Le Plan d’épargne en actions fonctionne bien... mais pourrait fonctionner mieux et plus. L’assurance vie est très présente, notamment via les unités de compte. Et puis, il y a le Plan d’épargne retraite. À l’AFG, depuis déjà neuf ans, on a beaucoup travaillé sur les enjeux de la réforme du pilier trois de la retraite. On doit aller plus loin en utilisant ces enveloppes-là.
Un mot sur la titrisation. D’un côté, les banquiers veulent sortir des actifs de leur bilan et de l’autre, les investisseurs veulent des informations pour pouvoir acheter les titres. Donnez-vous un satisfecit sur le projet de la Commission européenne présenté mi-juin ?
Je me permets de corriger : les banques ne veulent pas sortir des actifs de leur bilan ; les banques ont besoin d’alléger leur bilan contraint en fonds propres pour pouvoir continuer de financer des nouveaux projets ! Il y a presque vingt ans, la planète financière a été ébranlée par une titrisation venue d’ailleurs. Depuis, elle a redémarré partout sauf chez nous. Or, l’Europe sait faire une titrisation de qualité. Le projet de la Commission va dans le bon sens. On peut faire sans les leviers significatifs connus avant. On sait faire autrement. Il y a aujourd’hui d’excellents papiers titrisés dans lesquels les banques demeurent engagées. L’alignement d’intérêt est extrêmement vertueux.
Nous approchons de la fin de notre petit tour de piste des sujets européens. La nouvelle mouture d’Eltif, Eltif 2.0, c’est l’avenir ?
C’est une avancée car nous avons besoin de produits hybrides. Faire bénéficier les clients de l’ensemble des rendements offerts par le coté et le non-coté, c’est une très bonne chose. D’autant que les enjeux de liquidité associés ont été pris en compte. Pour l’heure, ça semble commencer à décoller.
On parlait tout à l’heure de cercle vertueux, de meilleurs rendements... L’Europe a fait le choix de la finance durable. Sur le fond, comme sur la forme, ne sommes-nous pas en train de nous tirer une balle dans le pied ?
L’Europe ne se tire pas une balle dans le pied en promouvant la finance durable, bien au contraire. En revanche, elle se tire une balle dans le pied depuis bien longtemps par excès de réglementation. Par exemple, quand elle met en place des usines à gaz concernant les reportings des entreprises, avec à la clef des investissements colossaux pour pouvoir y répondre. Il faut donc absolument simplifier et en revenir à des choses raisonnables, pleines de bon sens.
En revanche, l’Europe a raison de dire que la transition est un impératif pour rendre l’économie plus durable. Pas seulement en investissant dans le vert d’aujourd’hui, mais en investissant dans le brun pour le transformer en vert à terme. C’est très vertueux ; ce sont quand même a priori les rendements de demain et d’après-demain. C’est un facteur différenciant de l’économie européenne : il est important et il faut le conserver.
Les banques sont très régulées et le développement de l’activité économique se fait de plus en plus par des acteurs non bancaires. D’où une attention accrue de la part des régulateurs. Va-t-on trop loin ?
Nous sommes très attentifs à ce point et notamment à la façon dont le sujet est traité. L’angle choisi n’est pas forcément le bon. Attention, en effet, à ne pas vouloir répliquer sur la gestion d’actifs – ou plus précisément à la gestion pour compte de tiers – les règles de la gestion pour compte propre. Donc de la réglementation bancaire. Ensuite, il est beaucoup question du sujet de la liquidité. Soyons francs : la période du Covid et le premier confinement ont été un stress-test majeur de liquidité, grandeur nature ! Avec un scénario qui n’était même pas envisagé dans les scénarios de crise des stress-tests usuels. In fine, les sociétés de gestion s’en sont très bien sorties. Elles ont fait face et sans le soutien de la banque centrale, contrairement à ce qui s’est passé aux États-Unis !
Ensuite, il y aura toujours des voix qui veulent réglementer davantage, mettre du macroprudentiel... Discutons-en ! Mais je pense qu’il s’agit davantage d’ajustements que de chantiers énormes. On a fait d’ailleurs des propositions en la matière, par exemple sur le ratio de liquidités des fonds monétaires. Beaucoup de choses ont été faites à la suite de la crise de 2020, en travaillant main dans la main avec le régulateur français.
Propos recueillis
par Jean-François Filliatre