C’est dans leur nature. Issus de tous secteurs économiques, les investisseurs institutionnels ont en commun de détenir structurellement des fonds permanents à investir, dont les produits (flux de revenus et plus-values réalisées) servent principalement à faire face à des besoins financiers inattendus ou prévisibles, de leurs clients ou ayants droit. Le temps est ainsi une composante essentielle de la vie de l’Association française des investisseurs institutionnels (Af2i) et de ses adhérents. C’est sa raison d’être : placer le long terme au cœur des dispositifs, économiques, sociaux et financiers.
Fragmentation et retournement
Aussi, lorsque l’observation de la réalité économique a fondé un diagnostic inédit de rupture générale, il a semblé nécessaire de faire des propositions pour s’adapter collectivement à la nouvelle donne qui est en train d’être distribuée aux différents acteurs du monde économique et social. Les ruptures constatées peuvent être regroupées sous deux thèmes, fragmentation et retournement :
– fragmentations globales provoquées par des ruptures géostratégiques (Ukraine) ou la montée des tensions avec la Chine. Ces ruptures motivent des décisions qui bloquent ou freinent les échanges internationaux. Les objectifs de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), autrefois jugés essentiels, disparaissent de l’agenda politique, etc. ;
– fragmentations spécifiques, avec l’apparition dans beaucoup de pays d’antagonismes au sein des populations et dans les relations avec leurs institutions politiques ;
– retournement, car l’inflation a motivé la fin des politiques monétaires appliquées depuis 2008, très favorables d’abord aux marchés financiers (Quantitative Easing, Zero (Negative) Interest Rate Policy) puis, dans une certaine mesure, à l’activité. C’est aussi le retour des politiques protectionnistes entre blocs économiques (Inflation Reduction Act – IRA – américain) et au sein des blocs (notamment des politiques de soutien contraires au marché unique en Europe) ;
– retournements spécifiques, avec la réémergence du rôle traditionnel des institutions. Depuis les années 1990, l’investisseur financier (institutionnels et particuliers) avait été réduit à un rôle de valorisateur de capitaux, comme le définissaient les concepteurs des normes IFRS1. Or, pour mettre en application les Accords de Paris, n’ayant plus les capacités d’intervenir pour fixer un cadre à l’action des entreprises aux activités souvent transnationales, les gouvernements se sont appuyés sur les investisseurs institutionnels et les gérants pour impulser des changements stratégiques aux entreprises en invoquant un nécessaire « engagement ». Et c’est donc au nom de cet engagement que les investisseurs peuvent proposer des modifications de leur cadre macro, ou des réglementations prudentielles et comptables.
Modifier le cadre prudentiel
et comptable
Certaines des 19 propositions de l’Af2i sont de la responsabilité de chaque pays, quand d’autres touchent à l’organisation européenne. Toutes concourent à faciliter le rôle d’intermédiaires des institutions entre l’épargne des particuliers et les besoins des agents économiques. Toutes cherchent à renforcer la capacité de mutualisation des risques et la stabilité globale des capitaux investis. En effet, il faut donner du temps à l’investissement et le protéger des chocs externes conjoncturels. Car investir aujourd’hui est une nécessité cruciale, notamment pour installer la réindustrialisation verte qui permettra de créer la valeur ajoutée et financera, demain, les revenus courants et différés, et pour transformer les moyens de production, afin de les rendre compatibles avec les objectifs environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG), notamment climatiques.
Des investissements à long terme
Parmi les mesures qui peuvent être décidées en France rapidement et dans un état d’esprit de subsidiarité, la principale semble être l’incitation pour tous les agents économiques à investir sur le long terme. Cela nécessite de revisiter la fiscalité des supports de l’épargne, certes à rebours d’une tendance à l’homogénéisation, mais cette révision s’avère à nouveau nécessaire. Pour être efficace, cet allègement (impôts sur les revenus ou les sociétés) doit bénéficier à tous les supports : Organismes de placement collectif (OPC), Fonds communs de placement à risque (FCPR), assurance vie. Il ne doit pas avoir pour contrepartie des emplois spécifiques mais seulement la durée des investissements2.
Par ailleurs, des FCPR à très long terme (20 ans et plus) devraient être lancés. Leurs objectifs seraient axés tant sur la génération de revenus que la réalisation de plus-values. Il est clair que cela impliquera une modification des rémunérations, ajustement qui s’imposera si le contexte devient durablement inflationniste. En effet, du point de vue des investisseurs, les modalités de partage de performances doivent intégrer l’inflation subie pendant la période d’investissement, et ne pas risquer des pertes de valeurs réelles, conséquences d’un partage assis sur des performances nominales.
Assumer un risque global plus élevé demeure un réel obstacle, dans une période qui se révèle davantage incertaine, avec une BCE moins présente. Pour franchir cet obstacle, la mutualisation peut, certes, être renforcée. Le retour à des capacités de revenus récurrents avec des taux d’intérêt plus substantiels y contribuera également. Toutefois, dans toutes les époques de reconstruction d’un appareil industriel, la collectivité se doit de créer une Caisse de garantie des risques. Cette garantie a été au cœur du dispositif des Prêts garantis par l’État (PGE). Les récentes3 orientations européennes en matière d’aides d’État pourraient faciliter les soutiens étatiques et en réduire les coûts.
Au niveau européen, on citera la poursuite de l’allègement des réglementations prudentielles, notamment assurantielles. Le besoin se fait plus pressant actuellement. À ces modifications, on peut ajouter la création de compartiments d’actifs non soumis à un calcul prudentiel, qui pourrait notamment abriter des investissements dans des sociétés d’investissement et de gestion de participations industrielles, non soumis aux règles des Fonds d’investissement alternatifs (FIA), ou encore les futurs FCPR à long terme à 20 ans.
La BCE doit innover
Enfin, des mesures novatrices dans la gestion et les actions de la Banque Centrale Européenne (BCE) doivent être initiées. La première serait la mise en place d’une monnaie numérique de gros. Ce serait un moyen de sécuriser les liquidités des institutions. Cet accès à la liquidité centrale allégerait les dispositifs de sécurisation des dépôts bancaires. De même, cette monnaie numérique serait très utile pour les échanges de titres contre numéraire au sein de blockchains. Restant cantonnée à des usages professionnels, elle ne supporterait pas les critiques faites à la monnaie numérique de détail, qui rend total le contrôle des transactions des utilisateurs.
Le deuxième train de mesures doit traiter les dysfonctionnements engendrés par les hausses de taux directeurs sur le bilan de la BCE : moins-values, pertes, etc. Il semble important de faire preuve de créativité pour réduire le bilan de la BCE, retrouver un marché interbancaire actif, réduire les dépôts, annuler ou faire disparaître les stocks de dettes publiques détenues. Cela rendrait sans doute plus lisibles les contraintes budgétaires des États.
Vaste programme, certes, mais qui n’est pas, hélas, exhaustif, car la nature des évènements actuels impose aux décideurs de prendre leurs responsabilités pour modifier les systèmes actuels et de ne pas se contenter d’en corriger les effets néfastes les plus criants. En somme, il leur faut s’engager pour remplacer les boucliers par le glaive et trancher.