Les Français sont les champions du monde de l’épargne, avec un taux d’épargne des ménages proche de 19 % du revenu disponible à fin juin 2023 selon l’Insee. Ils sont aussi les investisseurs les plus médiocres au monde, avec une diversification quasi inexistante de leur patrimoine et une épargne majoritairement composée de liquidités. D’où vient ce « french paradox » ? Comment a-t-il évolué post-Covid, sur la période récente ? Peut-on quantifier ce manque de diversification et ce manque à gagner pour les Français ? Comment les professionnels de la gestion de patrimoine peuvent-ils aider les ménages français et orienter ces liquidités vers des investissements productifs ? Explications.
Avec un taux d’épargne proche de 19 %, les Français, avec les Allemands, sont champions du monde de l’épargne. Ce taux, qui était déjà sur un niveau très élevé en 2019, autour de 15 %, est monté en flèche pendant la crise du Covid et n’est finalement jamais redescendu, contrairement aux autres pays développés. Nombre de ménages dans le monde, à la sortie de la crise sanitaire, ont privilégié la consommation à la thésaurisation, entraînant un reflux du taux d’épargne de plus de 13 points (de 20 % en 2020 à 7 % en 2023). Tous les ménages ? Non ! Un petit village gaulois résiste...
La montée de l’inflation durant cette période n’a pas dissuadé les Français d’épargner, bien au contraire. Le célèbre « effet Pigou » tourne à plein. Pour l’économiste Arthur Cecil Pigou, une augmentation de l’inflation, et donc des prix, diminue le pouvoir d’achat et la valeur réelle de la monnaie détenue par les agents économiques. Comme l’épargne correspond à une consommation différée, les épargnants souhaitant maintenir constante la valeur de leur patrimoine vont se sentir moins riches. Pour conserver un pouvoir d’achat en monnaie, ils vont augmenter leur demande de monnaie et donc diminuer leur demande de bien et vont avoir tendance à épargner plus.
Les économistes l’avaient déjà constaté en France au lendemain des deux chocs pétroliers dans les années 1970 : le taux d’épargne des ménages était monté jusqu’à 20 %.
Pour reprendre la formule de Roger Gicquel, « la France a peur ». La composition du patrimoine des ménages français aujourd’hui donne cette impression.
Premier élément frappant, le patrimoine des ménages est principalement composé d’immobilier, aux deux tiers. Cette part est stable depuis 2004 (62 %). En France, la résidence principale est la composante majeure du patrimoine immobilier (83 %) : près de six ménages français sur dix en sont propriétaires (qu’ils aient ou non fini d’en rembourser l’achat), disposant d’un patrimoine brut moyen 8,6 fois plus élevé que celui des locataires et des personnes logées gratuitement.
Ce poids de l’immobilier est plus élevé que la moyenne des autres pays de la zone euro et notamment des pays voisins, Belgique, Allemagne ou Autriche, où l’on se rapproche d’un équilibre entre patrimoines immobilier et financier. Par ailleurs, les proportions sont rigoureusement inversées si l’on compare l’allocation du patrimoine des ménages en France avec les pays anglo-saxons : le patrimoine financier y pèse pour les deux tiers du patrimoine global. La part de l’épargne retraite dans ces pays explique cette proportion. L’épargne retraite financière est très faible en Europe continentale. Aux États-Unis ou en Angleterre, en plus du régime général, la plupart des salariés sont incités à épargner via des fonds de retraite professionnels et/ou individuels.
Le patrimoine appartient aux plus vieux
À côté du patrimoine immobilier brut, qui représente plus de 10 400 milliards d’euros d’actifs, les Français ont constitué un bas de laine financier de plus de 6 400 milliards d’euros composé pour 1/3 en liquidités, 1/3 en fonds euros d’assurance vie et 1/3 en actifs risqués (actions, obligations, parts de fonds...).
Le patrimoine financier représente 38 % du patrimoine brut. Presque tous les ménages en possèdent, mais les actifs financiers et les montants associés sont très différents selon le niveau de patrimoine détenu. Les ménages les moins dotés possèdent des types d’actifs peu diversifiés, comme le compte courant ou le livret A, tandis que les mieux dotés détiennent des types d’actifs plus variés, comme l’épargne salariale, l’épargne retraite, les valeurs mobilières... Les 10 % des ménages les plus riches possèdent au moins 150 000 euros en patrimoine financier.
Selon la dernière étude de l’Insee sur le patrimoine des ménages en 2022, sortie le 25 janvier 2023, 60 % du patrimoine financier en France est détenu par les plus de 60 ans. Le montant des actifs accumulés varie selon l’âge, du fait du cycle de vie et d’une élévation des patrimoines au fil des générations : le patrimoine brut augmente continûment jusqu’à 60 ans.
En raison de l’endettement, les ménages dont la personne de référence a moins de 30 ans détiennent un patrimoine brut moyen plus d’une fois et demie supérieur à leur patrimoine net (71 200 euros contre 43 200 euros). Mais ce sont les individus en fin de carrière qui ont les revenus les plus élevés et qui ont fini de rembourser leurs dettes. Parmi ceux qui sont propriétaires de leur résidence principale, 92 % sont accédants à la propriété et ont un emprunt. Mais 2 % seulement des ménages propriétaires parmi les 70 ans ou plus ont encore un emprunt sur leur résidence principale ! Pour ces Français en fin de carrière, le sujet de la retraite reste une inquiétude et c’est précisément la deuxième raison d’épargner.
Le vieillissement de la population entraîne d’autres conséquences : les seniors ne sont pas de gros consommateurs mais de gros épargnants, aggravant ainsi le phénomène. La croissance de l’épargne de précaution est accentuée par le vieillissement de la population française, qui met de l’argent de côté en cas de problème. S’il est un pays où les différents systèmes de protection sociale (assurance chômage, assurance santé, assurance retraite, école gratuite...) viennent diminuer les risques pour un ménage et où l’épargne de précaution perd de son intérêt, c’est pourtant bien la France !
Autre point, les héritages ont tendance à sauter des générations : l’idée qu’à la retraite on « désépargne » ou on rentre en « décumulation » par opposition à la phase d’accumulation est de moins en moins vraie.
La tendance récente reste à la prudence
Ces dernières années, on note ainsi une propension des ménages à épargner davantage et ces flux d’épargne se sont déversés sur les placements les plus prudents et liquides ! Depuis 7 ans, le placement privilégié des Français a surtout été le Livret A (+100 % sur la période) et le dépôt à vue non rémunéré (+85 %). L’assurance vie a marqué le pas, surtout le fonds en euros (+19 %). Et les placements risqués ont suivi peu ou prou l’évolution des marchés financiers sur la période (+51 % contre +42 % pour l’indice CAC40).
En retraitant les différentes poches fournies par la comptabilité nationale, et en regardant en transparence les différents placements (par exemple : un fonds diversifié est composé de produits de taux), on se retrouve avec un patrimoine financier en France (pourtant déjà faible par rapport aux autres pays développés) constitué en grande majorité de produits liquides et de taux. La répartition du patrimoine financier entre actifs sans risque et risqués est là encore diamétralement inversée par rapport aux Anglo-saxons.
D’un point de vue purement financier, on voit qu’une allocation financière si peu diversifiée et si fortement liquide ne se justifie pas en termes d’adéquation actifs-passifs, étant donné les sécurités offertes par les différents régimes de protection sociale en France.
La première façon de mesurer ce manque à gagner est de faire de l’adéquation actifs-passifs et de voir le montant de capitaux liquides « sans risque » nécessaires pour faire aux accidents de la vie en France. Et donc, par ricochet, de mesurer la capacité d’épargne sur des actifs risqués.
Faire « face » aux accidents de la vie
En considérant que chaque épargnant français devrait garder en liquidité six mois de salaires pour faire face aux imprévus, on obtient 300 milliards d’euros environ en liquidités nécessaires (puisque la masse salariale en France était supérieure à 600 milliards d’euros en 2021). Les Français disposent de +2 000 milliards d’euros de liquidités actuellement : on peut libérer 1 700 milliards d’euros et les réaffecter à des investissements productifs de moyen-long terme plus rémunérateurs.
Cette allocation financière se justifie encore moins en période de forte inflation. Le taux d’inflation annuel a certes baissé en juillet 2023 pour s’établir à 6,1 % dans l’Union européenne et à 5,3 % en zone euro mais une inflation à ces niveaux n’est pas supportable pour des investisseurs rentiers qui laisseraient leurs économies sur des placements qui ne rapportent rien en brut ou rapportent peu (et donc qui détruisent du capital en net de l’inflation).
D’un point de vue macroéconomique, cette mauvaise affectation des ressources et ce manque d’investissements productifs ont-ils des conséquences sur l’économie française ?
Pour les entreprises qui cherchent des financements à long terme, la réponse est claire : un manque de capitaux nuit à la croissance future. C’est ce constat de carence que livre la Banque européenne d’investissement (BEI) dans son Investment Report couvrant la période 2022/2023. Pour la BEI, l’investissement productif en Europe est inférieur de 2 % du PIB à celui des États-Unis – et ce depuis plus de dix ans. Cet écart s’explique par le fait que les États-Unis investissent davantage dans les machines et équipements et dans l’innovation, notamment liés aux technologies de l’information et de la communication (secteur des services) et dans la propriété intellectuelle (secteurs publics et défense).
Les dépenses des entreprises en matière de recherche et développement sont également faibles dans l’Union européenne par rapport à ses concurrents internationaux (1,5 % du PIB dans l’Union européenne en 2020 contre 2,6 % aux États-Unis et au Japon). La BEI est claire : « Dans un contexte de ralentissement de la croissance et de pressions budgétaires, l’investissement public est contraint et l’investissement privé doit être au rendez-vous pour compenser les effets conjugués du resserrement monétaire et de la période d’assainissement budgétaire qui s’ouvre. »
Pour les investisseurs qui placent leurs capitaux, la réponse est moins évidente mais elle se calcule. Les chercheurs de l’Insee Crest ont cherché à mesurer ce manque à gagner dans un document de travail (N 2023-04 paru en janvier 2023). Résultat : que ce soit en période d’accumulation du patrimoine (vie active) ou de décumulation (retraite), le manque à gagner lié aux revenus potentiellement tirés du capital par rapport aux autres revenus (revenu du travail pendant la vie active ou pension pendant la retraite) est de l’ordre de 10 % par an.
Dernière façon de mesurer ce manque à gagner pour les investisseurs français : considérer que sur les 10 dernières années, au lieu d’une allocation un tiers monétaire (dépôts et livret A), un tiers obligataire (fonds en euros) et un tiers actions France (PEA...), si l’allocation avait été légèrement plus diversifiée géographiquement (actions Monde) et sur davantage de stratégies (moins de liquidités, plus de gestions diversifiées...), la performance délivrée aurait été deux fois supérieure et aurait pu générer 2 000 milliards d’euros de richesse en plus pour les ménages français, soit 6 000 euros environ par an et par ménage. Comme l’Insee a calculé que le revenu moyen annuel d’un ménage est proche de 40 000 euros, on retombe sur un revenu lié au capital qui aurait pu générer 15 % de revenu supplémentaire.
Le rôle crucial des conseillers
On le voit, les ménages français ont peur, ils épargnent trop, sur des allocations pas assez diversifiées et des produits financiers trop liquides. Si l’ensemble des ménages français ne représentait qu’un seul ménage, le bilan patrimonial et le diagnostic seraient faciles et clairs : M. et Mme France, dépêchez-vous de réorienter les 2 000 milliards de liquidités que vous avez sur vos comptes bancaires pour investir à long terme.
La bonne nouvelle est que les besoins de financement sont colossaux et que les thématiques d’investissement ne manquent pas : l’alimentation, la santé, l’intelligence artificielle, les énergies renouvelables, la réindustrialisation en Europe, l’hydrogène, la sécurité, le traitement des déchets, l’eau, la biodiversité...
L’autre bonne nouvelle est que les marchés ont déjà fortement corrigé en 2022 ou sont en train de le faire, et ceci sur toutes les classes d’actifs (obligations, actions, immobilier, private equity...). Les millésimes à venir présenteront nécessairement de nombreuses opportunités d’investissement, pour ceux qui ont un horizon de placement long.
La mauvaise nouvelle est que M. et Mme France n’existent qu’en théorie, pour un macroéconomiste. Il va donc falloir aller voir chaque ménage pour étudier au cas par cas leurs besoins, leurs contraintes, les réorientations potentielles de liquidités et mettre en place une meilleure diversification de leur patrimoine, en utilisant pour cela les armes majeures à la disposition des conseillers financiers :
– la pédagogie, pour que les Français comprennent pourquoi il faut diversifier leur patrimoine et ne pas subir ;
– des données objectives, parce que l’on ne gère bien que ce que l’on mesure bien, des solutions digitales conviviales parce que nos clients sont tous connectés ;
– de la visibilité sur les défis qui nous attendent, les thématiques d’investissement et les grandes mutations à affronter.
C’est à ce prix que nous aurons des investisseurs moins frileux et plus engagés, capables et désireux de transformer un risque en opportunité !