Le monde de la gestion collective poursuit une profonde transformation. D’un côté, la gestion active est manifestement en crise, alors que les investisseurs continuent à se tourner de plus en plus vers la gestion passive à bas coût. Le modèle économique de nombreux acteurs est bousculé, comme en témoignent les nombreuses fusions et acquisitions de sociétés de gestion. Objectif avoué : réduire leurs coûts et générer d’indispensables économies d’échelle. Ces mêmes sociétés de gestion s’évertuent à trouver des relais de croissance, comme les ETF actifs, la gestion thématique, l’ESG, ou encore s’aventurent sur les actifs privés, dans l’espoir de redynamiser leurs marges.
Seules une partie de ces initiatives et innovations sont réellement bénéfiques pour l’investisseur final. Voici les cinq grandes tendances nées, ou amplifiées en 2024.
Tendance 1
L’appétit toujours plus fort pour la gestion passive
La gestion passive continue son essor en Europe, au détriment de la gestion active traditionnelle, plombée par ses frais élevés et ses résultats décevants sur le long terme. Les chiffres sont sans appel : sur dix ans à fin 2023, seul un gérant actif sur six fait mieux que son homologue passif, sur les marchés actions. Les gérants obligataires actifs s’en sortent mieux. Notamment lors des périodes de volatilité sur les taux, comme ces dernières années ! Toutefois, même sur l’obligataire, l’avantage des frais légers penche plutôt en faveur de la gestion passive sur le long terme.
Fin octobre 2024, la gestion passive atteignait 24,9 % de part de marché en Europe et il n’y a pas de raison pour que cette progression s’arrête : aux États-Unis, où ce phénomène est amorcé de longue date, les produits passifs pèsent aujourd’hui 42,9 % des encours totaux. Le marché européen est concentré sur une poignée de gros acteurs comme iShares, Xtrackers et Amundi, qui jouent de leur taille pour réaliser des économies d’échelle et proposer des frais toujours plus attractifs pour les investisseurs.
Tendance 2
Les ETF gérés activement montent en puissance
Parallèlement aux développements des ETF (Exchange Traded Funds), l’année 2024 a été marquée par une accélération des lancements d’ETF actifs. Fin septembre 2024, on dénombrait 183 ETF actifs domiciliés en Europe. Certes, pour l’heure, leur part de marché reste assez limitée, avec moins de 8 % des encours totaux des ETF à la même date.
Ces produits sont cotés en bourse et peuvent être achetés et vendus à tout moment de la journée. Comme tout ETF ! Mais leur performance ne cherche pas à répliquer celle d’un indice de marché. Leurs frais sont plus faibles que ceux de la gestion active traditionnelle – signe que les investisseurs continuent à associer les ETF aux faibles coûts.
Un débat mérite toutefois d’être ouvert sur le terme « actif » ! Notre analyse montre qu’une bonne partie d’entre eux peuvent être plutôt qualifiés de « timidement actifs » : il ne s’agit pas, comme on pourrait le penser, de stratégies de forte conviction, avec des portefeuilles concentrés et une gestion discrétionnaire. La plupart de ces produits sont plutôt gérés de manière systématique et/ou quantitative, en utilisant par exemple de l’analyse multifactorielle. En revanche, leurs portefeuilles sont plus diversifiés que ceux de fonds actifs traditionnels. Par exemple, dans la catégorie Morningstar Actions Internationales Grandes Capitalisations Mixtes, les ETF actifs comptent plus de 150 titres en moyenne, contre 70 pour les fonds ouverts gérés activement. Le produit final peut donc être intéressant, à condition de modérer ses attentes, car il est peu probable que ces produits délivrent une performance qui va s’écarter considérablement de celle du marché.
Tendance 3
Finies les années fastes de la gestion thématique
Fin septembre 2024, les fonds thématiques enregistraient des sorties records de 38 milliards d’euros. Soit environ 11 % des actifs totaux gérés en début d’année. Cette mauvaise année 2024 succède à une année 2023 où les flux étaient déjà dans le rouge. Seuls les fonds ciblant l’intelligence artificielle (IA) et le big data affichent une collecte positive, ce qui s’explique sans doute par la frénésie au sujet de l’IA générative depuis le début de l’année. À l’inverse, certains thèmes entrent dans leur troisième année consécutive de décollecte. Tel est le cas de la robotique, la consommation, l’économie digitale, la démographie...
De manière générale, le bilan de long terme des fonds thématiques n’est pas convaincant. Au cours des 10 dernières années, 54 % des fonds thématiques en Europe ont fermé leurs portes, 40 % ont sous-performé l’indice des actions mondiales MSCI World. Pour résumer, seuls 5 % d’entre eux ont surperformé le marché mondial sur la période. Si ces fonds racontent parfois de « belles histoires », il ne s’agit pas pour autant forcément de bonnes idées d’investissement : souvent très concentrés sur une poignée de valeurs, souvent avec un biais « croissance » prononcé, ces fonds sont beaucoup plus volatils que les fonds traditionnels diversifiés. Ils sont difficiles à utiliser dans un portefeuille de long terme, d’autant plus que les sociétés de gestion se désintéressent rapidement de certains thèmes pour en chercher des nouveaux. Cela engendre un cycle rapide de lancement et liquidation de produits. Enfin, ces fonds sont proposés à des tarifs souvent prohibitifs, qui réduisent encore plus leurs chances de succès par rapport à des fonds traditionnels.
Tendance 4
Affaissement de l’enthousiasme sur l’ESG
La forte ébullition sur les fonds ESG constatée entre 2019 et 2022 semble désormais s’être tarie : les flux de souscriptions sur ces fonds se sont stabilisés en Europe, aux alentours de 15 milliards de dollars par trimestre sur les trois premiers trimestres de 2024. Les résultats sont moins glorieux, mais la tendance positive demeure. Une différence majeure avec les États-Unis : l’ESG y est au centre de sérieuses controverses politiques, ravivées a fortiori par la récente élection de Donald Trump à la présidence. Et le marché semble avoir définitivement tourné la page des investissements durables.
En Europe, les lancements de fonds ont eux aussi ralenti : si on dénombrait environ 150 lancements de fonds ESG chaque trimestre en 2022, ils sont désormais moins de 50 au troisième trimestre 2024. Les sociétés de gestion sont devenues beaucoup plus conservatrices dans leurs lancements de produits, alors que les accusations de greenwashing se sont soldées dans certains cas par de lourdes amendes de la part du régulateur. Sans surprise, l’année 2024 a aussi vu un nombre record de fonds ESG liquidés ou fusionnés : 250 au niveau global, à fin septembre. Cela signale un marché en maturation, même si la liquidation de produits qui n’ont pas fait leurs preuves est rarement une bonne nouvelle pour les investisseurs convaincus de la promesse des fonds durables.
Tendance 5
Les asset managers se précipitent sur les actifs privés
Alors que leurs marges s’érodent, de nombreuses sociétés de gestion recherchent des opportunités plus lucratives dans le monde des actifs privés : private equity, dette privée, infrastructures, etc. Beaucoup d’entre elles se sont empressées d’acquérir des spécialistes en actifs privés, comme HPS récemment acquis par BlackRock, ou Alpha Associates acquis par Amundi, tandis que d’autres ont massivement investi et recruté pour renforcer leurs équipes existantes.
La thématique de la convergence public-privé est illustrée aussi par les nombreux lancements de fonds sous le label ELTIF 2.0 (European Long-Term Investment Funds), dont au moins 17 ont été lancés sur les neuf premiers mois de 2024. Ils investissent en actifs illiquides et liquides dans des proportions variables. Ces fonds amorcent la démocratisation des actifs privés, dans la mesure où certains d’entre eux sont accessibles à des investisseurs particuliers (67 produits sur une population de 140 recensés par l’ESMA) et offrent des possibilités de rachats périodiques, quoique dans des proportions très limitées. Ils sont néanmoins proposés à des tarifs très élevés, et l’investisseur doit faire preuve d’une extrême vigilance pour s’assurer que le jeu en vaut la chandelle par rapport à des investissements liquides plus classiques.