Cure d’austérité dans l’industrie de la gestion

Créé le

24.05.2024

Concurrence de la gestion passive, changements technologiques et concentration du secteur : certaines sociétés de gestion se réorganisent et réduisent les effectifs.

La gestion d’actifs est un secteur historiquement assez stable avec des marges élevées, et moins cyclique que d’autres activités financières comme la banque d’investissement par exemple. Hormis quelques tensions ponctuelles, comme lors de la crise du Covid-19, les effectifs du secteur de la gestion d’actifs sont globalement en hausse depuis une dizaine d’années. La complexification du métier et la pression réglementaire ont engendré de nouveaux besoins de postes. Cependant, le secteur subit des changements structurels qui forcent les sociétés de gestion à s’adapter. Les plans de réduction d’effectifs et de réorganisations se sont accrus depuis deux ans et pourraient marquer une inversion durable de la tendance.

La principale raison sous-jacente est l’essor de la gestion passive. L’industrie de la gestion d’actifs vit en effet une transformation de long terme marquée par l’exode des investisseurs des fonds gérés activement à frais élevés vers des approches passives à bas coûts, en particulier celles vendues sous forme de fonds indiciels cotés (ETF). Si la tendance a été amorcée depuis 20 ans sur le marché américain, le continent européen suit la même trajectoire. La part de marché de la gestion passive a considérablement progressé en Europe, passant de 10 % à 27 % entre début 2010 et début 2024.

Certaines sociétés de gestion ont certes bénéficié de l’essor de la gestion indicielle mais le mix de revenus est moins attractif. La gestion passive est beaucoup moins rémunératrice à actifs équivalents. Les frais des fonds gérés activement ont également baissé ces 15 dernières années. Globalement, l’industrie de la gestion d’actifs est devenue moins profitable. Sur le marché américain, les frais moyens de la gestion active sont passés de 0,85 % à 0,60 % en 15 ans. Les années à venir devraient voir cette double tendance se confirmer : gains de parts de marché de la gestion passive (moins profitable) et compétition accrue sur les frais de la gestion active.

Rationaliser les activités

Ces tendances sont particulièrement difficiles pour les sociétés de gestion dont les gammes de produits sont axées sur les fonds d’actions gérés activement. C’est sur cette classe d’actifs que la gestion indicielle s’est le plus imposée. Les sociétés qui possèdent une large gamme de fonds, actifs et passifs, sur plusieurs classes d’actifs, et une base de clientèle diversifiée répartie sur différentes zones géographiques peuvent échapper en partie à cette baisse de profitabilité mais peu de gérants, à l’exception d’une poignée de sociétés comme BlackRock ou Amundi, ont atteint un tel niveau de diversification. Même les poids lourds de la gestion n’échappent pas à l’impératif de rationaliser leurs activités.

En règle générale, les sociétés de gestion cherchent à réduire les coûts partout avant de toucher à leurs équipes d’investissement. Les gérants de portefeuille et les analystes constituent en effet le « cœur » de la machine et sont là pour concrétiser la promesse de surperformance mise en avant par les gérants d’actifs. Par ailleurs, la compétition pour attirer les meilleurs talents est féroce et les sociétés veulent montrer qu’elles soutiennent leurs équipes d’investissement quand les temps sont durs.

Des coupes plus ou moins discrètes

En majorité, les sociétés de gestion ayant annoncé des plans de départ s’en sont donc tenues aux fonctions supports. C’est le cas des filiales de gestion d’actifs des grandes banques américaines Goldman Sachs, JPMorgan, et Morgan Stanley. Si les trois banques ont annoncé des réductions d’effectifs en 2023 et 2024, allant de 500 pour JPMorgan à 3 500 employés pour Goldman Sachs, à notre connaissance les gérants et analystes de leurs sociétés de gestion n’ont pas été impactés. Les postes supprimés chez Morgan Stanley concernent la division gestion de fortune.

Notre analyse montre pourtant que les équipes de gestion ne sont pas toujours épargnées. Le gérant britannique Baillie Gifford a par exemple licencié des dizaines d’employés en janvier, dont une partie de son équipe de gestion obligataire. Les équipes de gestion actions, cœur de métier de la société, n’ont pas été impactées. Parfois, les coupes dans les équipes d’investissement se font plus discrètes. La banque Lazard a annoncé en mai 2023 un plan de licenciement d’environ 340 employés, dont 30 % concernait la société de gestion américaine Lazard Asset Management. Si la plupart des postes éliminés ont touché les fonctions de distribution, vente et marketing, deux gérants d’actions internationales sont partis au même moment et la société s’est séparée de son équipe actions en Corée. Le géant américain spécialiste de la gestion active, T. Rowe Price, a lui aussi réduit la voilure avec une réduction de 2 % de son effectif annoncé en juillet 2023, pour faire face aux sorties de capitaux de ses fonds. Parmi les postes supprimés, 22 membres des équipes d’investissement ont quitté la société.

En France, les grandes sociétés de gestion n’ont généralement pas touché à leurs équipes d’investissement. Mais l’environnement reste difficile face à la pression de la gestion passive. Axa Investment Managers, filiale de l’assureur Axa, a annoncé un plan de réorganisation en 2023 incluant le départ d’environ 90 personnes en France et au Royaume-Uni, soit environ 3 % de ses effectifs. Dans le même temps, la société a recruté environ 400 personnes en 2023, dont un quart de nouveaux postes.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº893
Part de marché de la gestion passive en Europe (%)
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