Depuis les années 1990 aux États-Unis et depuis vingt ans en Europe, les fonds indiciels cotés en bourse ou Exchange Traded Funds (ETF) rendent accessible, à tous les types d’investisseurs, du particulier aux institutionnels, le « bêta de marché ». Autrement dit, ils permettent une exposition directe et instantanée aux grands indices boursiers, comme le S&P 500, le CAC40, le MSCI World...
Les avantages des ETF sont nombreux par rapport aux fonds traditionnels. D’abord, des coûts très faibles pour les investisseurs, en moyenne de l’ordre d’une vingtaine de points de base par an de frais de gestion. Ensuite, une très grande facilité d’accès : les ETF se négocient comme des actions pendant les heures de marché sur les bourses et sont largement disponibles via les courtiers en ligne. Ainsi, les investisseurs bénéficient de surcroît de la liquidité accrue offerte par le réseau de market makers désignés par les sociétés de gestion. Enfin, ils ne présentent pas réellement de minimum d’investissement, étant accessibles à l’achat dès une part, donc généralement pour moins de 100 euros. De quoi en faire un outil très accessible pour les particuliers (voir encadré).
Le match initial : actif/passif
En une décennie, les ETF ont connu une croissance spectaculaire, avec une hausse moyenne de leurs encours de 17 % par an. Ils couvrent aujourd’hui toutes les classes d’actifs négociées en bourse : actions, obligations, devises et matières premières. À la fin du premier semestre 2025, les ETF totalisaient 17 000 milliards de dollars d’encours sous gestion, dont 70 % dans des fonds américains et 15 % sous le format « UCITS ETF » européen. Les fonds actions représentent 75 % de ces montants, et les obligations 15 %.
Historiquement, les ETF sont nés de la gestion passive. Selon le BCG Global Asset Management Market Sizing Database 2025, les solutions « passives » (ETF, fonds et mandats indiciels) représentent désormais 23 % du total des encours gérés par l’ensemble du secteur de la gestion d’actifs, contre 9 % il y a vingt ans. Ce total couvre non seulement les ETF, mais également les fonds et mandats indiciels. À l’origine, les ETF sont apparus comme une alternative, voire une menace à la gestion active dite « traditionnelle » qui vise justement à battre les indices sur le long terme. Ainsi le débat « gestion active » vs « gestion passive » trouvait dans chacun de ces véhicules, ETF d’un côté et fonds traditionnels de l’autre, un représentant pour battre le fer. Ce match a tourné massivement à l’avantage des ETF. En vingt ans, la part de marché de la gestion active sur actifs liquides a perdu 24 points, passant de 56 % à 32 %.
Le trublion : l’ETF actif
Si le match était binaire, une troisième catégorie a récemment fait son apparition dans ce classement : il s’agit des ETF dits « actifs ». Et cette catégorie progresse très vite (voir graphique). Avec plus de 1 000 milliards de dollars d’encours, ces produits représentent 10 % du marché mondial des ETF et concentrent à eux seuls 40 % de la collecte nette sur le premier semestre 2025, soit près de 200 milliards de dollars.
D’après les chiffres de Morningstar, plus de 2 000 ETF aux États-Unis sont désormais des produits gérés activement par des gestionnaires de fonds, avec la liberté de choisir les actions ou obligations composant leur portefeuille. Et avec l’ambition de battre leur indice de référence ! En juin de cette année, pour la première fois Outre-Atlantique, le nombre d’ETF actifs dépasse celui des ETF Passifs répliquant des indices.
L’Europe à la traîne
En Europe, la part de marché des ETF actifs demeure modeste à 5 %, soit 50 milliards d’euros, mais la tendance s’accélère. Plus important encore, la production de nouveaux ETF se concentre désormais presque exclusivement sur le segment actif avec 80 % des nouveaux produits ETF aux États-Unis sur ce segment (cf. graphique « Lancement d’ETF aux Etats-Unis par catégorie »). L’Europe commence à s’y mettre, avec près de 40 % d’ETF actifs parmi ceux lancés en 2025.
Le produit ETF incarnait jusqu’à il y a peu la gestion passive indicielle. Mais il a changé de nature et commence à être utilisé en tant que véhicule d’investissement pour l’ensemble des stratégies de gestion, active ou passive. En effet, les avantages du produit – liquidité et accessibilité – n’avaient pas de raison structurelle de rester cantonnés à la réplication des indices. Bien que 90 % des 17 000 milliards de dollars d’encours ETF demeurent aujourd’hui sur de la gestion indicielle, la montée en puissance des ETF actifs marque un basculement profond pour une industrie longtemps associée à l’investissement passif simple et à bas coût.
Les stratégies des ETF actifs
Pour répondre à cette évolution de la demande, les sociétés de gestion deviennent émettrices d’ETF et multiplient les innovations : ETF multi-classes d’actifs, ETF mêlant crédit listé et dette privée, ETF répliquant des stratégies structurées, etc. Désormais, pratiquement toutes les stratégies sont accessibles sous format ETF aux États-Unis. Cependant, deux catégories d’ETF actifs dominent le marché.
D’un côté, des stratégies cherchant à générer un alpha modéré par rapport aux indices en consommant un budget de tracking error (ou erreur de suivi) compris entre 50 et 200 points de base par an. Ces stratégies quantitatives ou « Index + » utilisent des signaux sur les prix et des indicateurs fondamentaux pour prendre des positions légèrement sur ou sous-pondérées sur les titres composant l’indice, dans le but de surperformer l’indice d’une petite marge chaque année. Selon Morningstar, ces ETF dits « actifs discrets » (ou « shy active ETF ») facturent en moyenne 0,26 % en Europe, soit seulement légèrement plus que les 0,20 % facturés par les ETF passifs. À titre de comparaison, les fonds mutuels actifs facturent en moyenne 0,93 %.
D’autre part, les stratégies dites « outcomes » ou stratégies axées sur des résultats prédéfinis. Elles ont pour but de modifier les expositions au marché en utilisant des options et permettent ainsi d’obtenir le résultat souhaité. Ces stratégies se déclinent principalement en deux catégories :
– les stratégies income pour revenus. Tel est le cas des covered calls, ventes d’options d’achat couvertes, ou les stratégies de revenu à risque géré. Leur objectif est de verser un coupon élevé, entre 6 % et 10 %, de manière régulière tout en maintenant une exposition aux actions ;
– les stratégies de « protection ». Exemple : les Buffer ETF (ETF à zone de protection), permettent aux investisseurs de participer à une partie de la hausse du marché tout en protégeant leurs pertes jusqu’à un certain niveau (appelé « buffer »).
L’impact majeur du cadre réglementaire
D’un point de vue réglementaire, l’explosion des ETF actifs aux États-Unis a été rendue possible par la SEC’s Rule 6c-11 de septembre 2019, connue sous le nom d’ETF Rule. Ce texte a permis le développement du marché des ETF actifs en supprimant d’importantes barrières réglementaires et en modernisant le cadre de lancement et de gestion des ETF actifs. On peut citer notamment un processus d’agrément simplifié et des exigences de transparence harmonisées : transparence quotidienne du portefeuille, précisions concernant les coûts, les primes/décotes et les écarts acheteur-vendeur.
Le contexte réglementaire européen n’est pas moins défavorable au développement de la gestion active sous format ETF. Il existe des ETF actifs en Europe depuis plus de dix ans, mais la France était, jusqu’en 2024, la seule place boursière européenne interdisant la cotation d’ETF actifs. En effet, le code monétaire et financier ne permettait la cotation des parts ou actions d’un organisme de placement collectif qu’à la condition que ce dernier poursuive un objectif de gestion systématique et non discrétionnaire. Le décret n° 2024-151 du 27 février 2024 a supprimé cette condition et permis ainsi l’émission et l’admission à la négociation d’ETF actifs en France.
Luxembourg et Irlande en pointe
Le Luxembourg et l’Irlande, les deux plus grands domiciles d’ETF du continent, sont même allés plus loin en mettant en place des règles autorisant les ETF « semi-transparents ». Contrairement aux fonds transparents, ces véhicules n’ont pas à révéler publiquement l’intégralité de leurs portefeuilles sur une base quotidienne, les alignant davantage sur la transparence limitée attendue des fonds mutuels. Cette possibilité lève un obstacle qui a historiquement dissuadé certaines sociétés de lancer des ETF actifs plus concentrés, en particulier pour les fonds qui détiennent des actifs moins liquides tels que des petites entreprises. En effet, beaucoup craignaient d’être arbitrés par des fonds spéculatifs.
À la fois digital, peu coûteux et polyvalent, le véhicule ETF paraît désormais convaincre investisseurs institutionnels comme particuliers. Ce changement structurel aura des répercussions profondes sur les pratiques de distribution des produits d’épargne en Europe, les sociétés de gestion doivent d’ores et déjà s’y préparer.