Donnons du sens à l’épargne : le non-coté, levier de
souveraineté et de puissance économique

Créé le

13.02.2026

-

Mis à jour le

05.03.2026

Dans un contexte d’incertitudes économiques et géopolitiques persistantes, l’épargne des ménages français atteint des niveaux inédits. Si elle témoigne d’une forte prudence, la situation révèle surtout un paradoxe majeur : une abondance de capitaux encore trop peu orientée vers le financement de l’économie réelle et des priorités stratégiques de long terme.

Dans un contexte budgétaire, géopolitique et économique profondément instable, les ménages français n’ont jamais autant épargné. Au troisième trimestre 2025, le taux d’épargne atteint 18 % du revenu disponible brut, l’un des plus élevés de la zone euro, avec une épargne financière à 10 %, désormais quasiment équivalente à celle des ménages allemands.

Ce niveau inédit traduit à la fois une capacité d’épargne élevée et un réflexe de prudence face aux incertitudes. Il met surtout en lumière un paradoxe persistant : cette épargne abondante demeure insuffisamment mobilisée au service de l’économie réelle et des priorités stratégiques du pays et de l’Europe.

Les ménages français détiennent aujourd’hui plus de 6 300 milliards d’euros d’épargne financière. Pourtant, moins de 10 % de ces encours sont investis dans des produits de long terme, alors même que ces investissements sont indispensables pour soutenir la croissance, la compétitivité et la transformation de notre tissu productif. L’essentiel de l’épargne reste concentré dans des supports liquides et sécurisés – livrets réglementés, fonds en euros – qui remplissent une fonction essentielle de protection et de précaution, mais dont la contribution directe au financement des entreprises demeure limitée.

Une difficulté à bien orienter l’épargne

Ce déséquilibre est d’autant plus préoccupant que les besoins de financement sont considérables : il suffit de relire le rapport Draghi, avec quelque 800 milliards évoqués. Réindustrialisation, transition énergétique, infrastructures critiques, technologies stratégiques, sécurité et défense : ces priorités, au cœur des enjeux de souveraineté industrielle, technologique et énergétique, nécessitent des capitaux importants, mobilisables sur le long terme. Le décalage entre l’abondance de l’épargne privée et la difficulté à l’orienter vers ces besoins fragilise non seulement la capacité d’investissement des entreprises françaises et européennes, mais aussi notre souveraineté économique et, à terme, le potentiel de création de valeur pour l’épargnant.

La prudence des ménages n’est pas irrationnelle. L’instabilité budgétaire, fiscale, politique et économique brouille les perspectives de long terme, qu’il s’agisse d’épargne, de retraite ou de transmission patrimoniale. À cette incertitude s’ajoute un déficit de compréhension des solutions permettant d’investir durablement dans l’économie, en particulier celles proposées par le capital-investissement. Cette complexité se retrouve également du côté des distributeurs d’épargne, qui ont besoin de repères clairs, lisibles et stabilisés pour accompagner efficacement leurs clients dans des choix d’allocation cohérents avec leurs objectifs patrimoniaux.

Des conditions à remplir

Face à ces constats, une réponse collective s’impose. Restaurer la confiance suppose d’améliorer la lisibilité du paysage de l’épargne financière française, de renforcer la pédagogie auprès des épargnants et de stabiliser le cadre fiscal et réglementaire. Ces conditions sont indispensables pour permettre une projection de long terme et favoriser une allocation de l’épargne à la hauteur des enjeux économiques et stratégiques.

Dans ce contexte, le non-coté constitue un levier central. Par sa nature même, il finance des projets qui requièrent un capital patient : développement des PME et des ETI, innovation, industrialisation, transformation des modèles économiques. Il répond à un besoin structurel de financement durable, complémentaire des marchés cotés, souvent orientés vers des horizons plus courts. L’enjeu n’est pas d’opposer sécurité et investissement, mais de permettre aux ménages de mieux diversifier leur patrimoine : préserver une part de liquidité tout en mobilisant une autre partie de leur épargne sur le long terme, afin de soutenir des actifs créateurs de valeur et porteurs de souveraineté.

Le non-coté comme outil stratégique

À l’échelle européenne, le non-coté doit ainsi s’affirmer comme un outil stratégique de financement de la transition écologique, du renforcement technologique et de la résilience économique face aux crises. Cela suppose des trajectoires d’investissement claires et porteuses de sens : un cadre cohérent, des labels identifiables et une orientation assumée des capitaux privés vers les entreprises françaises et européennes, l’innovation, la transition énergétique et les filières stratégiques, y compris de défense. Sans une stratégie lisible, coordonnée et ambitieuse, l’Europe continuera de dépendre de financements extérieurs pour assurer son développement et sa sécurité.

Cette réflexion revêt enfin une dimension générationnelle. Les jeunes épargnants expriment une attente croissante de sens, d’impact et de transparence, tout en étant confrontés à une offre d’épargne toujours plus complexe. Parallèlement, la « Grande Transmission » patrimoniale qui s’amorce constitue une opportunité historique : d’ici quinze ans, près de 9 000 milliards d’euros seront transmis par la génération des Trente Glorieuses à ses descendants. Réorienter une partie de ces flux vers le financement de long terme est un enjeu décisif pour renforcer durablement la base productive et la souveraineté économique du pays et du continent.

L’épargne des Français est une force considérable. Encore faut-il lui donner du sens, du temps et de la visibilité. Donner confiance aux épargnants, ce n’est pas leur demander de prendre davantage de risques, mais leur offrir un cadre clair pour investir dans des projets qu’ils comprennent, qu’ils choisissent et auxquels ils peuvent croire. L’avenir est capital : investir, c’est le construire.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº914