Lu pour vous

Le nouveau chemin des investisseurs... pour ne pas reculer

Créé le

21.04.2023

-

Mis à jour le

17.07.2023

Alexis Rostand a récemment été interrogé par Revue Banque pour la parution de « L’Économie, science barbare ? Une philosophie de l’investissement ». Retrouver le lien entre mécanismes économiques, comportement moral et accomplissement personnel, telle est la voie proposée par l’auteur. Olivier Arroua a donc cheminé et vous livre sa lecture critique.

C’est en s’appropriant les enseignements des philosophes et des historiens et en réintégrant les valeurs morales universelles que l’investisseur moderne peut accomplir efficacement sa mission, contribuer au développement de l’humanité et du bien commun en limitant les dommages collatéraux.

C’est parce que « l’économie s’est progressivement affirmée comme une science exacte » par un recours excessif à des mathématiques imparfaitement utilisées – voir Le Cygne noir de Nassim Nicholas Taleb – qu’elle a perdu son sens premier et enfanté des crises majeures et dévastatrices.

L’auteur nous invite donc à une odyssée passionnante et érudite en compagnie de grands penseurs – depuis Aristote jusqu’à Joseph A. Tainter, en passant par Alain Peyrefitte ou Hannah Arendt –, pour renouer avec les principes de responsabilité morale qui doivent guider l’investisseur pour assurer une prospérité vertueuse, respectueuse de l’environnement et des citoyens, préservant notre avenir commun.

L’investisseur serait devenu un barbare, au sens où sa personnalité se serait dissociée entre aspirations morales et matérielles au sens de José Ortega y Gasset. Cette « fragmentation disparate du moi » (Jean-François Mattei) conduirait à une perception unidimensionnelle de l’acte d’investir, exclusivement fondée sur le profit (parfois seulement de court terme) à l’exclusion de toute considération sociétale, politique ou morale.

« Le sujet ne pense plus, il fonctionne »

Le barbare se référant à des modèles quantitatifs toujours plus sophistiqués perd le sens de son action et surtout de sa responsabilité individuelle.

Au niveau individuel, Alexis Rostand considère que « le sujet ne pense plus, il fonctionne, et cela change tout, radicalement ». La capacité à se projeter, le libre arbitre, l’insertion dans un continuum historique et socio-économique laissent place à un comportement grégaire mimétique pour produire le maximum de valeur matérielle de court terme sans réelle prise en compte des effets collatéraux.

Au niveau collectif, il développe une thèse audacieuse, considérant que la science économique est inapte à donner une vraie valeur aux biens et services et donc constitue une boussole défaillante pour les investisseurs car elle néglige la valeur morale des choses et cite Girard à ce sujet : « Le réel n’est pas rationnel mais religieux. » De fait, il multiplie les références théologiques pour expliciter l’importance de replacer les valeurs morales au centre de toute décision.

La société est marquée par un étrange paradoxe : « s’il n’a jamais été autant question de donner du sens à ce que l’on fait », la finance, qui est un formidable outil pour matérialiser nos aspirations profondes, se voit accusée de tous les maux, du fait de comportements immoraux de certains de ses représentants.

Pour illustrer cette perte de sens individuelle, l’auteur pointe du doigt les limites de l’investisseur au sein de notre organisation collective, formé aux techniques les plus avancées mais dépourvu finalement de vision globale et de sens politique, au sens d’organisation de la vie en société et de préparation de l’avenir.

Or, comme le rappelle Tainter dans son œuvre étudiant le déclin des civilisations, « l’efficience des investissements est la clé de la stabilité et de la prospérité et suppose de respecter l’intérêt de l’ensemble des parties prenantes ».

Face à un danger confusément pressenti d’effondrement civilisationnel, la société essaie de se prémunir en édictant des normes et règlements qui, in fine, encouragent la fuite des acteurs devant leur responsabilité individuelle et deviennent contreproductives : « Lorsqu’il est question d’éthique, [...] il se retrouve très vite démuni et vite happé par ce monde de procédures auquel il a été formé. »

Les travaux colossaux de Tainter montrent que la cause unique du déclin provient de la surconsommation d’énergie nécessaire pour entretenir la complexité du système au détriment de la satisfaction des besoins primaires des citoyens. Ainsi, en s’emballant, la machine technocratique capte une part trop élevée de l’énergie disponible, qui vient à manquer pour satisfaire les attentes élémentaires des individus. À titre d’illustration, la réfutation des arguments habituels expliquant la chute de l’Empire de Rome (invasions barbares, climat, récession économique) pour privilégier la défaillance organisationnelle du système, est fort intéressante.

Aujourd’hui, les élites politiques et administratives, en voulant protéger la société d’un péril social ou environnemental, considérées par l’auteur comme de plus en déconnectées et frappées « d’une crise d’autorité morale et d’effondrement culturel », alimentent la complexité du système et empêchent l’investisseur de mobiliser son énergie au service de l’intérêt collectif de long terme en se référant à des principes moraux universels et non codifiés.

Ce décalage croissant entre gouvernants et gouvernés explique, selon l’auteur, une grande part des dérives de la société. Le climat insurrectionnel qui règne actuellement avec la réforme des retraites témoigne de ce phénomène. L’auteur encourage systématiquement le lecteur investisseur à s’interroger sur son action et à développer une approche humaniste qui dépasse ses intérêts immédiats.

Un appel utopique

Cet appel à la responsabilité et à l’autodiscipline nous semble constituer un sacré paradoxe. En effet, demander à des financiers de s’auto-imposer une approche éthique, sans intervention de la puissance publique, accusée de déresponsabiliser et de perturber gravement le système, reste assez utopique quand on mesure encore les effets de l’aléa moral lors des précédentes crises financières. Toutefois, force est de reconnaître que le système actuel n’a nullement empêché les errements d’investisseurs dits socialement responsables, avec des scandales à répétition, dont le dernier, Orpéa, a défrayé la chronique.

Ainsi, un système censé orienter et stimuler, cadrer et organiser pour maximiser l’intérêt collectif et contrebalancer les quêtes individuelles des investisseurs (Pareto-optimalité) finit par provoquer une inertie globale ou, à l’inverse, favoriser des bulles spéculatives (énergies renouvelables, industrie de la tech...) et alimente un vague sentiment de perte de confiance des citoyens en leur avenir.

L’homme doit donc revenir au centre de la décision et non le système, comme l’expriment les travaux d’Emmanuel Mounier autour de « son parti pris personnaliste ».

De fait, la thèse essentielle d’Alexis Rostand s’inscrit dans un courant libéral et humaniste, en mettant chacun devant ses responsabilités et ses choix individuels : « Négliger toute considération morale équivaut sans aucun doute à renoncer à sa responsabilité. »

Ce voyage qui invite à l’introspection personnelle donnera matière à réflexion aux investisseurs à la recherche de sens, mais elle ne nous éclaire pas sur les moyens de changer véritablement le cours des choses et de modifier collectivement les comportements pour plus d’éthique, de responsabilité et de perpectives à long terme.

Cet ouvrage savant, aux élans quasi mystiques, requiert une grande attention du lecteur pour s’approprier les nombreux concepts présentés et suivre les raisonnements de l’auteur, souvent intéressants, toujours profonds. On pourra toutefois regretter une structuration insuffisante de l’ouvrage, qui occasionne de nombreux détours, des circonvolutions et induit une démonstration non linéaire.

En refermant le livre, on se dit clairement qu’Alexis Rostand montre bien la perte du sens qui frappe notre société. C’est cette perte qui génère cette angoisse diffuse du futur, le surencadrement, qui vise surtout à protéger le système, déresponsabilise les initiatives individuelles et, finalement, pénalise grandement le rôle essentiel de l’investisseur, qui devrait être l’architecte d’un monde meilleur pour tous.

Aussi, ce livre passionnera ceux qui cherchent la voie de la sagesse et leur donnera une multitude de références pour commencer leur chemin initiatique, mais laissera sur leur faim ceux qui attendent une méthodologie pour y parvenir.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº880